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Contribution

L’immigration et l’identité culturelle

Publié par Mohamed Aouine
le 27.02.2018 , 11h00
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Par Mohamed Aouine, de Grenoble
Les premiers émigrés
On peut lier le début de l’émigration algérienne à l’insurrection kabyle contre la France coloniale en 1871, menée par Ckeikh Aheddad et El-Mokrani. Les conséquences de cette résistance se traduisirent par l’expropriation massive des terres agricoles des paysans pour les attribuer aux colons, ramenés notamment d’Alsace, de Lorraine, de Malte, d’Espagne et d’Italie. On les appellera plus tard «les pieds-noirs» et leur nombre sera estimé à plus d’un million.
Cette confiscation de leurs biens avait poussé les Kabyles à émigrer pour gagner leur vie. Ils sont d’abord allés travailler dans les pays voisins, comme la Tunisie. Puis, à partir de 1900, vers la France. Ils seront 100 000 en 1939. Les immigrés arrivaient par bateau à Marseille. Ils y travaillaient dans le port comme dockers ou comme ouvriers agricoles ou journaliers dans les usines et sur les chantiers. Certains d’entre eux avaient continué leur périple vers Paris, Lyon, le Nord et d’autres régions.
Toutefois, un problème se posait au bout d’un moment : comment les nommer alors qu’ils étaient français sur le plan administratif, puisque l’Algérie, à l’époque, était considérée comme un département français ? Oui, pour les Italiens et les Espagnols, c’était clair. Ils avaient des pays. Ils étaient donc des travailleurs étrangers. Pour ceux qui venaient des colonies comme l’Indochine, le Sénégal ou le Maroc, on les appelait administrativement «les sujets coloniaux».
Les colons avec qui l’on a peuplé l’Algérie, on les appelait les Français d’Algérie. Pour les Algériens, par contre, c’était compliqué. On les a longtemps appelés «les Français musulmans». Puis, avec la loi de 1947, qui leur permettait de voter aux élections municipales, on les a nommés «les Français de souche nord-africaine».
Aujourd’hui, après 3 ou 4 générations, on les appelle les beurs pour les différencier, comme s’ils sont des Français illégitimes, des Français de seconde zone.

L’identité culturelle
Dans un texte, l’écrivain Kateb Yacine disait quelque chose comme ceci : «ma culture, mon identité n’est pas le dossier administratif que l’autorité publique établit, ouvre et referme à sa convenance.» Plus loin, il rajoute : «La culture, c’est la création quotidienne d’une société libre.» Il a raison. Tout à fait raison. Parce que l’identité, c’est quoi ?
C’est la personnalité à laquelle on rajoute, en général, un nom, un prénom, une date et un lieu de naissance, quelques caractéristiques physiques et une nationalité. L’identité culturelle, elle, en revanche, c’est celle qu’on se constitue soi-même tout au long de sa vie. Elle change et évolue quand on va à la rencontre d’une ou d’autres cultures. Quand on étudie et explore une ou plusieurs langues étrangères. Quand on s’expatrie aussi, pour vivre dans un autre pays, notre identité change, notamment au contact des valeurs de la société de ce pays d’accueil, mais aussi de son mode de vie, de son art, sa musique et ses traditions.
En France, malheureusement, il n’y a pas de vigilance politique pour permettre aux personnes d’autres origines que françaises de s’épanouir, de s’exprimer amplement pour apporter leur pierre à l’édifice. On est même allé jusqu’à monter un ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration, sous la présidence de Sarkozy, comme pour signifier aux Français que tous les maux de la France viennent des étrangers qu’il faut donc distinguer et contrôler au moyen d’un ministère. Sauf que ces mêmes politiques oublient que la France s’est construite avec les étrangers, notamment pendant les Trente Glorieuses, qu’elle a été libérée, en grande partie, grâce aux étrangers.
On estime le nombre de pertes de Nord-Africains à 20 000 hommes pendant la guerre 39-45. Ils oublient aussi, ces politiques, que la France est composée de nombreuses minorités autochtones, qui sont d’ailleurs elles-mêmes victimes de discrimination et de déni identitaire de la part de l’Etat. On leur impose une seule langue et, en oubliant leurs spécificités, on leur demande de s’insérer dans ce qu’on appelle «la communauté nationale», qui est une notion totalement abstraite. Les Bretons, les Corses, les Basques, etc., ont souffert et souffrent encore de cette politique jacobine.
Aux Etats-Unis, comme dans tous les pays au final, il y a aussi du racisme, mais c’est différent. Comme c’est un pays créé par l’immigration, chacun des cinquante Etats possède une ou plusieurs langues officielles. Il n’y a aucune langue officielle adoptée au niveau fédéral, même si l’anglais reste la langue utilisée par les gouvernants. Par conséquent, les immigrés, anciens ou nouvellement arrivés sur le territoire, s’intègrent facilement, par la langue d’abord et par la culture ensuite. Ils deviennent biculturels et se sentent à l’aise. C’est important. Tenez, je vais essayer d’illustrer ce qui se passe en France avec cet exemple : un Algérien est né ici depuis 25 ans de parents venus d’Algérie. Il parle et écrit parfaitement le français. Il vit et gagne sa vie honnêtement en France. Pourtant on ne le perçoit pas comme un Français à part entière. On le considère comme le beur, le Maghrébin, l’étranger.
En Algérie, non plus, on ne le voit pas comme un Algérien à part entière. On le qualifie d’émigré, d’étranger. Il éprouve donc un mal terrible à vivre sereinement son identité culturelle composée. Au lieu de le stigmatiser, on devrait le comprendre et comprendre qu’il joue le rôle formidable, mais ô combien difficile de passerelle entre les peuples, entre les cultures.

Les origines
«On est du pays de sa naissance», dit l’adage. Je dirais qu’on est plutôt du pays où l’on se sent le mieux. L’enfance est comme une porte par laquelle on entre dans notre être véritable. Et dans l’enfance, il y a les parents, les frères et sœurs, la famille lointaine, les amis, une, plusieurs religions ou aucune, une ou plusieurs langues, des habitudes culinaires, des goûts artistiques, des paysages familiers et une histoire commune.
Seulement voilà, ces éléments ne se retrouvent pas en nous dans des compartiments. Ils font un tout indivisible, mais susceptible de se transformer à l’infini. Nos origines peuvent correspondre totalement aux origines d’un autre qui vit à mille lieues de notre lieu de vie. Mais elles peuvent être aussi différentes.
Dans ce cas, on peut se poser la question de savoir pourquoi moi et l’autre sommes différents sur tel ou tel point ? Pouvons-nous nous trouver un terrain d’entente pour cohabiter ensemble ? Est-ce que c’est à moi de revoir telle facette de moi ou c’est l’autre qui doit s’améliorer ?
Quoi qu’il en soit, si je change pour devenir meilleur dans la culture de l’autre, je ne devrai pas être perçu comme un traître, et si je ne change pas parce que je me sens bien dans la mienne, je ne devrai pas faire l’objet d’hostilités et d’humiliation.
L’important avec les origines, c’est de se sentir en harmonie avec soi-même et avec les autres. Chaque être humain est différent au fond. Chaque différence doit être perçue comme une richesse.
Il n’existe pas de races distinctes comme le laissent entendre les racistes. Nous avons une origine commune : c’est l’espèce humaine. Nous sommes des êtres humains. Nous devrions nous comporter en tant que tels quoi qu’il arrive. Pour clore cette partie, je dirais que l’affirmation de soi ne doit en aucun cas s’accompagner de la négation d’autrui, mais de sa compréhension.

L’apport de l’immigration
Selon un rapport publié l’année dernière par Global Institute de Mckinsey et cité par la presse, «les migrants contribuent à hauteur de 9,4% du PIB mondial (quelque 6 700 milliards de dollars, l'équivalent des PIB du Japon et de la France réunis)»… On le sait, l’immigration n’est pas une charge pour la France aussi. Bien au contraire ! Elle lui rapporte, chaque année, quelque 12 milliards d’euros.
En effet, selon les statistiques, les immigrés perçoivent de l’Etat français 47,9 milliards d’euros, mais ils lui reversent 60,3 milliards. Au-delà de sa productivité économique, la France rayonne, en partie, grâce à l’apport des «étrangers». Ils excellent dans la recherche scientifique et l’innovation, la culture et la littérature, les arts et bien d’autres domaines.
M. A. 

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