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Mohamed-Larbi Ben M’hidi : arrêt sur images

Publié par LSA
le 09.09.2018 , 11h00
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Par le Pr Abdelmadjid Merdaci 
L‘annonce par Bachir Derraïs de l’interdiction de diffusion du film consacré à Mohamed-Larbi Ben M’hidi par le ministère des Moudjahidine, sur avis d’une commission de visionnage, réinscrit dans le débat public les lancinantes questions de la mémoire et de l’histoire de la guerre d’indépendance nationale, de leur traitement – politique, forcément – et, entre autres choses, de leur prise en charge par la création artistique, littéraire, et plus particulièrement cinématographique. 

Le ministère des Moudjahidine apparaît, sous réserve de précisons  complémentaires, comme coproducteur à une hauteur importante du budget – 41% ?­ – alloué par les pouvoirs publics et le scénario, avait-il été, en principe, soumis à la lecture et l’approbation du Fdatic, seule institution formellement en charge de l’aide publique à la production cinématographique. 
Il est de règle que le (ou les) producteur(s) dispose(nt) d’un droit de regard sur le produit fini et la production algérienne n’y déroge pas non plus. Est-ce alors au Fdatic que devrait revenir la charge de valider la conformité – pour autant que le film finalisé n’est jamais la stricte transcription de l’écriture scénaristique – au scénario ou alors à l’un ou l’autre des coproducteurs, privés notamment, fussent-ils associés au titre du sponsoring ?
Au-delà de la légitime question de l’attribution des compétences entre ministère de la Culture et ministère des Moudjahidine, d’autres, plus lourdes d’enjeux,  s’imposent, celles de l’institution d’une instance de contrôle — y a-t-il une autre qualification possible ? — de ce que la mémoire collective algérienne a pu enregistrer  de la guerre d’indépendance et, faut-il le rappeler avec clarté, de ce que l’histoire, versus algérien, n’a pu établir faute d’accès aux archives algériennes toujours sous le boisseau administratif.

1- Protéger, disent-ils 
Le fait est que cette commission de visionnage du ministère demeure anonyme dans sa composition comme dans ses attributions formelles même si les amendements à la loi sur le cinéma adoptés par l’APN disposent de la mise en place d’un visa de ce ministère sur les œuvres portant sur la guerre de Libération nationale. 
Sans doute, dans l’esprit du législateur, le souci avait été de «protéger» cette séquence fondatrice de possibles déformations ou d’atteintes à la légitimité de la lutte armée contre l’ordre colonial mais comment, en vérité, s’en assurer dans un climat d’occultation, d’instrumentation politiques de  cette histoire ? 
Le fait est que des déformations manifestes avaient, à titre d’exemple, marqué le premier biopic consacré à Mostefa Ben Boulaïd et la séquence montrant Messali Hadj défilant sur le pont suspendu de Sidi M’cid de Constantine en compagnie du Dr Mohamed Lamine Debaghine est emblématique à cet égard. En plein cœur de la crise qui l’opposait aux dirigeants du comité central du MTLD, Messali Hadj avait entrepris une tournée qui l’avait conduit, dans l’Est algérien, au Khroub et à El Arrouch — jamais à Constantine — et qui plus est en compagnie du Dr Debaghine, exclu du parti depuis 1949. 
Alors, deux poids, deux mesures ? Derraïs n’est pas, en effet, Rachedi. Le rappel vaut, en tout état de cause, d’être fait que le cinéma algérien avait été porté sur les fonds baptismaux par la guerre d’indépendance et mobilisé des artistes et des militants de la qualité de Djamel Chanderli, Pierre Chaulet, René Vautier, Pierre Clément, Cécile de Cugis et bien d’autres. Les œuvres de ce cinéma de combat avaient même servi, sous l’autorité de M’hammed Yazid, ministre de l’Information du GPRA, à défendre la cause algérienne devant les Nations unies.
Sous réserve d’inventaire, treize longs métrages – souvent de haute facture —  avaient été produits par l’Algérie sur la thématique historique de la guerre de libération qui eurent l’avantage d’être effectivement vus par le public algérien avant que, dans le cours politique des années 1970, le «cinéma djadid» ne vienne imposer une réorientation plus «sociale» de la production.  

2 - Du peuple au sujet  
Les films dits «révolutionnaires» ne dérogeaient sans doute pas à la vision politique de l’histoire du régime algérien   faisant droit notamment à la fois à l’imaginaire guerrier d’une part et, d’autre part, au peuple comme acteur collectif de la libération. 
Le champ éditorial aura été précurseur dans son inscription dans le nouveau cours de la construction historique des années 1980 sous l’autorité du président Bendjedid, qui libérait le sujet et les mémoires individuelles de la guerre. 
Le cinéma consacrera, à sa façon, l’irruption de l’acteur individuel, avec  l’avènement des biopics dont on ne manquera pas de relever – toute validité historique égale par ailleurs — qu’ils demeurent respectueux de l’indéfinissable principe d’équilibre régional.  
Le Ben M’hidi de Bachir Derraïs ne peut pas ainsi ne pas renvoyer à ce nouveau cheminement du cinéma algérien qui laisse ouverte la question de savoir si c’est un «biopic» ou une biographie fictionnée de l’ancien chef de la zone V. 
On ne peut, toutefois, que prendre acte du fait que les polémiques qui entourent l’interdiction de diffusion replacent les questions du rapport au passé, à l’histoire de la guerre de libération, aux relations entre mémoire et histoire, dans l’espace public qui peuvent aussi appeler des mises au point qui excèdent le contenu formel du film. 
La notion même de «symboles de la Révolution», apparemment opposée à l’œuvre de Derraïs, fait évidemment problème et celui de la dévolution de son appréciation à une instance bureaucratique — sans intention, par ailleurs, de stigmatisation — peut à bon droit susciter  les critiques ou les réserves. 
En l’absence de travaux académiques de validation du récit national, l’arbitrage est facilement politique. Dans le cas d’espèce de Ben M’hidi, qu’est-ce qui pouvait déroger et à quels symboles ? Signaler les divergences entre dirigeants — elles ont existé et seuls ceux qui, au fond, contestent la dimension politique et les enjeux de pouvoir y afférant du FLN continuent de les nier au bénéfice d’une fossilisation de l’histoire — entre Ben Bella et Ben M’hidi, entre Abane et Zighoud, Krim, les chefs militaires et les «politiques» est-il attentatoire à leur stature, à leur entier engagement en faveur de l’indépendance nationale ? 

3- Lire La Soummam 
Il y a, me semble-t-il, à ce sujet, une lourde confusion dans les lectures accréditées de la plateforme de la Soummam dont les trente chapitres ne s’épuisent pas dans le seul énoncé devenu récurrent du «primat du politique sur le militaire» et de «l’intérieur sur l’extérieur». Il faut se garder, en vérité, d’une vision téléologique de l’événement. La Soummam ne s’était pas prononcée contre la prise de pouvoir, à l’été 1962 par l’armée de l’extérieur, qui n’était pas à l’ordre du jour. Ceux qui soutiennent, avec raison, que le Congrès de la Soummam projetait l’Etat algérien moderne gagneraient à garder à l’esprit que les auteurs du texte s’adossaient aux définitions accréditées par le droit positif qui dispose l’exercice du pouvoir sur un territoire — en l’occurrence l’intérieur de l’Algérie — et la soumission formelle des armées au pouvoir politique, civil, par définition. 
Comment liraient-ils l’épisode de décembre 1958 qui avait vu, à l’initiative du colonel Amirouche, la réunion en décembre 1958, dans les montagnes d’El Milia,  de quatre chefs de wilaya – ceux de la III, la IV, la I, la VI – tentés de d’instituer le pouvoir des chefs militaires de l’intérieur sur la conduite de la guerre ? 
4 - Au-delà de l’icône 
Bachir Derraïs se prévaut de plusieurs mois d’enquête, de recueil de témoignages, et, à bien voir, la véritable difficulté qu’avait à affronter son projet était celle de la déconstruction de la stature iconique de Mohamed-Larbi Ben M’hidi. Comment, en effet, retrouver l’homme, le militant, le dirigeant, sous l’icône instituée ? 
Il avait été notamment scout, footballeur sous les couleurs de l’US Biskra – le club musulman de la ville —, secrétaire des AML — les Amis du manifeste et des libertés dans la proximité du Dr Saâdane — et détenu à ce titre, homme de théâtre dans la pièce La Couronne, militant au sein du PPA, proche de l’emblématique Issami qui l’intégrera dans l’OS avant d’assurer sa promotion auprès de Boudiaf. Il fut aussi le fils respectueux, le frère attentif, que la clandestinité — à Constantine, puis à Alger – éloignait de la famille. 
Ben M’Hidi, comme ses compagnons du FLN, attend, d’une certaine manière, la réhabilitation de sa pleine humanité. Quelques-uns de ceux qui préparaient l’insurrection jouaient aux cartes au domicile des Boukechoura pour réduire l’insoutenable pression de la clandestinité ou trouvaient, comme Ben M’hidi, une halte salvatrice dans les salles de cinéma d’Alger. 
L’absurde serait que les salles de l’Algérie indépendante ne puissent pas l’accueillir aujourd’hui.
A. M.

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