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Algérie : vers une nouvelle révolution des œillets ? Ou pourquoi l’Algérie n’est ni la Syrie, ni l’Égypte

Publié par LSA
le 25.03.2019 , 11h00
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Par Yazid Ben Hounet(*)
Depuis plusieurs jours, les analystes développent des scénarios sur le devenir du mouvement révolutionnaire qui se déroule actuellement en Algérie. La question est généralement posée du rôle possible de l’armée. La plupart des «spécialistes» invités à disserter sur ce sujet, politologues et géo-politologues en particulier, établissent pour ce faire des comparaisons avec la Tunisie ou la Libye ; et davantage encore avec les situations égyptienne et syrienne où les armées étatiques sont demeurées relativement fortes et organisées (avec ou sans aide extérieure). 
Ce tropisme s’explique, bien entendu, par les modes de spécialisation de ces analystes – c’est-à-dire par découpage en aires culturelles que l’on considère plus ou moins homogènes (lequel a longtemps prévalu dans le monde académique). 
C’est ainsi que l’Algérie, que l’on considère comme appartenant au «monde arabe», est «naturellement» comparée aux autres pays du «monde arabe» (cette appellation fait d’ailleurs l’objet depuis longtemps de nombreuses critiques chez les chercheurs en sciences sociales travaillant sur cette région). 
Le découpage géopolitique très en cours actuellement – Middle East and North Africa (MENA)/Proche/Moyen-Orient et Afrique du Nord – oriente également les comparaisons essentiellement au sein de cette aire géographique.  

« Al-Jazaïr machi Suriya »
Les Algériens ont beau le répéter partout – et même ont été blessés de la comparaison établie par l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia avec la Syrie(1) (ce qui lui valut d’ailleurs son poste) – il semble toutefois important ici de le redire : l’Algérie n’est pas la Syrie – «Al-Jazaïr machi Suriya» ! Les propos d’Anes Tina traduisent, me semble-t-il, le sentiment de la majorité des Algériens, et en particulier celui de la jeunesse : «qûlû Ouyahia dirnaha Jazaïriya machi Suriya ; tabda bal warda salmiya, wab’rabi’ tkhlass bal jamhûrîya, jdida waqwiya» - «dites à Ouyahia que nous la faisons à l’algérienne, pas à la syrienne : cela a commencé avec les fleurs et le pacifisme, et grâce à Dieu, cela se terminera avec une République, renouvelée et forte».(2) 
Et s’il faut, au sujet de l’armée, établir – par souci pédagogique – une comparaison avec un autre pays, il me paraît plus judicieux de le faire avec un pays géographiquement plus proche : le Portugal, et sa révolution des œillets, qui eut lieu en avril 1974 (il y a 45 ans de cela). 
Cette dernière se singularise en ce que les militaires ont contribué à mettre fin au régime dictatorial de Salazar (que je ne saurais comparer à Abdelaziz Bouteflika), non pas pour instaurer un régime autoritaire mais pour ouvrir le Portugal à la démocratie (gouvernement civil, élections libres, etc.). 
Explications…
Une armée populaire et nationale
L’anthropologue est assez mal à l’aise pour prédire le futur – ce n’est pas son rôle et il ne dispose pas des outils pour la prospective – mais j’aimerais ici tenter d’expliquer les raisons de l’hypothèse du scénario portugais, au regard des spécificités de l’armée algérienne et de ses dynamiques. L’armée nationale populaire (ANP) algérienne, héritière de l’Armée de libération nationale (ALN), est, comme son nom l’indique, populaire et nationale. Populaire car ce n’est pas une armée composée ou encore dirigée par un groupe ou une classe spécifique du peuple. Il y a d’ailleurs très peu de familles algériennes, quels que soient les régions ou leurs niveaux de vie, qui n’aient un de leurs membres dans l’armée ou dans la gendarmerie (frère, oncle, cousin, beau-frère, etc.). D’autre part, les hauts gradés de l’armée émanent actuellement, plus qu’auparavant, des différentes régions et composantes de la société algérienne. La mainmise du triangle BTS (/Batna/Tébessa/Souk Arhas) sur le haut commandement de l’armée – critiquée dans les années 80 et 90 – n’existe plus, comme ont progressivement disparu les propensions au régionalisme (autrefois très décrié). C’est que les hauts gradés actuels de l’armée – contrairement à la vieille génération – ont été formés dans une nation déjà construite. Ils sont pour la plupart passés par les universités ou les grandes écoles publiques, puis militaires (comme l’Académie de Cherchell), ont été socialisés davantage avec des Algériens venant de différentes régions et ont eu, dans leurs carrières, à évoluer dans plusieurs wilayas du pays. Ils sont maintenant, davantage qu’auparavant, à l’image de la nation algérienne, plus éduqués et mieux formés.  
Contrairement à la Syrie ou à l’Égypte, l’armée algérienne, et l’essentiel de ses hauts gradés, ne se voient donc pas comme un groupe ethno-religieux (cas des alaouite en Syrie) ou comme une classe sociale distincte de la majorité du peuple (en Égypte, la République n’est pas populaire et le système des classes sociales semble plus marqué). En ce sens, il faut prendre au sérieux le caractère populaire et national de l’armée algérienne.(3) Elle ne l’est pas seulement parce qu’elle est censée protéger le peuple et la Nation, mais aussi parce qu’elle en est l’émanation et partage la plupart de ses aspirations. Il ne s’agit donc pas de l’armée d’un clan, d’une caste, d’une classe sociale, d’une ethnie ou d’une région. Et quant à l’un des mots d’ordre partout scandé dans les manifestations «Djeïch, chaâb : khawa, khawa » (armée, peuple : frère, frère), ce n’est pas seulement un appel à la solidarité, mais il est aussi un rappel de la réalité. 
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’armée, tout comme la gendarmerie et la police, et en particulier beaucoup des hauts gradés actuels, ont été les premiers témoins de la décennie noire qui a ensanglanté l’Algérie. Les généraux et colonels actuels, promus durant la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, ont été pour beaucoup les lieutenants-colonels, commandants et capitaines d’hier, ceux qui durant la décennie noire se sont retrouvés « au front » et ont constaté directement les ravages de cette guerre fratricide. 
À l’instar des officiers portugais qui ont renversé la dictature de Salazar, parce qu’ils étaient entre autres opposés aux guerres coloniales et aux pertes en hommes qu’elles ont générées, les officiers algériens dans leur énorme majorité, tout comme la population algérienne, sont plus que soucieux de ne pas retomber dans une nouvelle forme de guerre intérieure. 
En prenant en compte les spécificités de l’armée algérienne, ses dynamiques et son historique, un scénario possible, et qui me semble le plus probable – conforté par les dernières déclarations de Gaïd Salah (lequel ne peut pas aller à l’encontre de la plupart de ses hauts gradés) – est celui d’un accompagnement de cette révolution pacifique, plutôt que celui de la répression ou de la confiscation de cet élan démocratique. 
L’armée est, en outre, occupée pour le moment à la sécurisation des frontières, compte tenu des instabilités des pays voisins (Libye, Mali en particulier) et ne souhaite, probablement pas, gérer elle-même la transition politique. 

Comprendre les dynamiques sociales en cours
Dans la plupart des articles journalistiques, c’est bien souvent sous le prisme de la personnification que se construit l’analyse de la situation algérienne. Par exemple et s’agissant de l’armée algérienne, le Figaro publiait le 19 mars un article au titre suivant «Ahmed Gaïd Salah, arbitre de la crise algérienne».(4) Cette perspective est reprise dans de nombreux autres articles.(5) C’est oublier que Gaïd Salah subit lui-même les arbitrages des hauts gradés de l’armée, qui eux écoutent les analyses et craintes des autres hauts gradés, gradés et non gradés, eux-mêmes sensibles aux revendications populaires. Plutôt que de se focaliser sur des personnes (Bouteflika ou Gaïd Salah) et des «clans», comme le font la plupart des analystes, il est préférable de comprendre les dynamiques sociologiques et culturelles de la société 0algérienne, y compris de l’armée et de l’appareil d’État, qui rendent possibles (ou non) les actions des personnalités politiques qui dirigent actuellement l’Algérie. 
Cette deuxième révolution algérienne, qui traduit à la fois les transformations sociales, culturelles, économiques et politiques de l’Algérie, est un phénomène profond que les autorités politiques et l’armée ne peuvent qu’accompagner.(6) Les Algériens, et en particulier les femmes et les jeunes, les deux populations majoritaires de ce pays, exigent maintenant à la fois le changement et plus de place, pacifiquement et de manière résolue. 
Dans ce contexte, ce n’est probablement pas du côté de l’armée que proviendra l’obstacle au processus de transition démocratique tant demandé. Ce qu’il faut craindre, c’est le pourrissement, l’impatience, les discordes chez les manifestants et les possibles radicalisations. Il faut rester, dans ces circonstances, vigilants, unis et constructifs. Mais tant qu’il y aura des femmes mobilisées, et des mères en particulier, l’espoir demeurera.
Y. B. H.
* Chargé de recherche au CNRS/France. Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris.

P. S. : étrangement, aucun article à ma connaissance (en France, ni dans la presse indépendante algérienne) ne mentionne le fait que Lakhdar Brahimi, que l’on a présenté ces derniers jours comme possible président de la conférence nationale inclusive voulue par le gouvernement, est actuellement l’un des membres du groupe des Elders, créé par Nelson Mandela. On préfère mettre en avant son lien d’amitié avec le président Bouteflika et ses relations avec l’État algérien (ancien ministre des affaires étrangères, il a pris sa retraite en 1992). Il est, précisons-le, la seule personnalité politique nord-africaine à faire partie de ce groupe restreint composé d’anciens hauts responsables, diplomates, avocats et prix Nobel de la paix (comme Mary Robinson, Ban Ki-moon, Ellen Johnson Sirleaf, etc.) reconnus pour leurs engagements en faveur de la paix, de la justice et des droits humains. Cela est dommage, car cela contribuerait à donner une autre lecture de son sens de l'engagement et de son éventuelle probité ; et de son possible apport au processus de transition démocratique espérée en Algérie (et qui ne pourra se faire qu’entre Algériens). 

1)«Nous nous rappelons que la Syrie a commencé avec des fleurs» - discours d’Ahmed Ouyahia à l’Assemblée nationale, le 28 février.  
2)https://www.youtube.com/watch?v=cqak1YaKrqs – citation à partir de 3:28. 
3)Bien entendu, il convient de préciser que certains hauts gradés, à l’image de hauts responsables politiques ou dans l’administration, ont pu bénéficier de leur position pour faire des affaires particulièrement lucratives (notamment dans le domaine de l’import). En outre, l’armée est elle aussi et parfois touchée par les affaires de corruption qui gangrènent l’Algérie – à l’image de l’affaire de la saisie de 701 kg de drogues interceptés dans le port d’Oran en mai 2018 : https://www.elwatan.com/edition/actualite/les-proximites-douteuses-de-deux-generaux-majors-avec-kamel-chikhi-26-07-2018.
4)http://www.lefigaro.fr/international/2019/03/19/01003-20190319ARTFIG00127-ahmed-gaid-salah-arbitre-de-la-crise-algerienne.php
5) Par ex.https://www.jeuneafrique.com/mag/735535/politique/presidentielle-en-algerie-le-general-ahmed-gaid-salah-arbitre-de-lere-post-bouteflika/ ; https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/l-armee-arbitre-de-la-crise-algerienne_2067158.html 
6) Pour quelques brefs éclairages, je renvoie le lecteur à mes analyses et à celles de deux collègues :  https://www.middleeasteye.net/fr/opinion/la-constitution-du-23-fevrier-1989-loccasion-ratee?fbclid=IwAR3i66HrUsWdR0tUA5mO9OekTORafyww6RLIvPDahU6xcez300ZkfOhgk9Q; 
https://www.elwatan.com/edition/actualite/abderrahmane-moussaoui-professeur-en-anthropologie-universite-lyon-2-lumiere-le-mouvement-populaire-nest-pas-le-fait-dune-generation-spontanee-20-03-2019.

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