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Plaidoyer pour des états généraux de l’économie

Par Amine Kherbi(**)

«Quelles soient justes ou fausses, les idées politiques et économiques sont plus puissantes qu’on ne l’entend communément.
En fait, le monde n’est guère dirigé par autre chose.»
(John Maynard Keynes)


Depuis un quart de siècle environ, nous vivons sans doute une période de transition particulière qui a marqué l’évolution de la société algérienne et le développement économique du pays.
La crise systémique qu’a connue l’Algérie à partir du début des années quatre-vingt-dix est à l’origine d’un bouleversement en profondeur de nos structures habituelles de compréhension des transformations qui ont eu lieu, de même que les changements qui se sont opérés tant sur le plan interne qu’externe. Les mutations démographiques et sociologiques de la société algérienne ainsi que les critères de stabilité, d’équilibre et de sécurité n’ont pas été pris en compte en commun ni fait l’objet d’une approche intégrée dans la définition de nos objectifs globaux et de nos intérêts permanents. Nos modes de raisonnement et d’analyse étaient inadaptés alors qu’il fallait parer aux risques de déstabilisation et faire face aux menaces nouvelles, notamment aux défis du terrorisme transnational.
La plupart des décideurs paraissaient alors hésiter à s’engager et à prendre les mesures adéquates parce qu’ils n’étaient pas assez éclairés sur les enjeux stratégiques du développement global et les cheminements probables de l’économie nationale et de son évolution à un horizon de dix à quinze ans. Faute d’un tel éclairage, bien des responsables ont gardé les yeux fermés sur l’avenir plus lointain, sans pouvoir saisir les mutations significatives et les tendances lourdes du long terme. Le pays était en proie à l’incertitude faute d’une politique de sortie de crise viable ouvrant la voie à la restauration de la stabilité politique, à l’accélération du processus démocratique et à la relance de la croissance économique. Certes, l’avenir ne ressemblera pas au passé. Mais nous devons tirer parti de cette période riche d’enseignements pour les décideurs. Cependant, il semble donc bien nécessaire d’adopter une optique nouvelle pour aborder les grands problèmes auxquels l’Algérie est confrontée aujourd’hui.

Une phase cruciale de l’évolution de l’Algérie
Nous devons bien comprendre que depuis le mois de février dernier, l’Algérie est entrée dans une phase cruciale de son évolution. Les marches hebdomadaires pour le changement et la lutte contre la corruption, qui se déroulent pacifiquement chaque vendredi, ont entraîné une prise de conscience des grands enjeux de société et mis en évidence la révolution de l’âge et du genre à l’origine d’un changement significatif du comportement des jeunes et des femmes ainsi qu’un ajustement d’envergure de leur perception de l’avenir du pays. Nous devons saisir cette occasion, qui marque une étape majeure dans la quête des Algériens d’une plus grande maîtrise de leur devenir, pour définir un projet national où les préoccupations de tous se concilient et soient de nature à dépasser les phénomènes conjoncturels pour valoriser les intérêts à long terme de notre pays.
La mutation que vit la société algérienne est porteuse d’espoir. Elle correspond à ce à quoi aspirent les Algériens : une Algérie forte et prospère, réconciliée avec elle-même et capable d’utiliser les solides atouts que constituent sa jeunesse, son capital humain et ses richesses naturelles. Il faudra donc engager notre pays vers une nouvelle politique afin de renouer le fil de notre histoire glorieuse, celle de l’engagement et de la responsabilité qui a fait la grandeur de l’Algérie.
Certes, l’Algérie est en train de changer radicalement mais nos valeurs n’ont pas varié. Elles s’appellent liberté, indépendance, égalité, solidarité, responsabilité, équité et justice. Cependant, il faudra restaurer le culte de l’intérêt général, bannir les pratiques mafieuses de certains groupes d’intérêt à l’origine de la ruine de l’économie nationale, chasser les fausses bonnes idées, combattre les inégalités, consolider la justice sociale et affermir l’Etat de droit.
Nous devons traiter ces problèmes ensemble afin de ne pas être pris de court par la détérioration de la situation économique, l’exacerbation de la violence informelle, la recrudescence de la criminalité et par l’ampleur, le rythme et les formes nouvelles d’une mondialisation débridée.
D’où l’importance de l’intégrité de l’organisation de l’Etat, de la stabilité et de la cohérence des institutions politiques ainsi qu’une transformation des relations sociales confortant une participation plus effective de la société civile à l’affermissement de la puissance publique. Les discours de nostalgie ne sont pas porteurs d’une force de reconstruction. Les ratés de l’adaptation de la société algérienne aux opportunités de la pratique démocratique sont liés aux avatars de la vie politique.
A notre époque, ce sont les libertés qui donnent sens à la démocratie où l’ambition saine est inspirée par ses motifs nobles. Aussi, faut-il faire le choix d’un projet de société viable conforme à notre système des valeurs et à l’exigence de l’instauration d’un Etat de droit, fondé sur la séparation des pouvoirs et la compétition politique. Il est important en effet de consacrer la rivalité ouverte pour le pouvoir en donnant sens à l’alternance, corollaire de la liberté d’opposition. Celle-ci doit désormais rythmer la vie politique de l’Algérie afin d’instaurer un ordre liant de façon légitime le pouvoir à la société.
La situation économique et sociale du pays appelle dès lors une attention particulière d’autant qu’elle conditionne le processus politique dont la tenue prochaine d’une élection présidentielle, pluraliste et transparente, constitue une étape décisive pour sortir de la crise actuelle. Il nous faudra dès lors imaginer des modes d’action créatifs et orienter nos efforts vers la construction de notre sécurité économique.
Ce thème pourrait fournir le fil conducteur d’un dialogue renouvelé et revitalisé pour lancer une stratégie de développement global. C’est donc à un travail d’adaptation créatrice que nous devons consacrer désormais notre énergie afin d’inscrire notre politique de sortie de crise dans la perspective du renouveau de notre pays. Le temps est donc venu de passer à une étape nouvelle et à un changement qualitatif sur la voie de la construction de notre sécurité globale et de notre stabilité à long terme. Cela rendra à l’Algérie un poids et une légitimité indispensables à son rayonnement international

L’adéquation entre le processus politique et l’impératif économique
L’adéquation entre le processus politique et l’impératif économique est la meilleure manière de sortir de l’impasse actuelle et de favoriser un climat propice à la concertation et au dialogue afin de dépasser l’approche purement bureaucratique des questions de développement. Cette ambition, qui appelle un sursaut, doit nourrir notre confiance. L’Algérie a besoin d’une conscience économique perceptible, présente et active pour sortir du marasme économique actuel et favoriser les changements profonds qui s’imposent.
Les pistes de solutions présentées dans ce document devraient nous orienter vers un modèle de développement durable privilégiant les progrès qu’offrent les opportunités pour l’emploi et la croissance ainsi que les actions pour faire face aux nouveaux défis de la globalisation. Avec l'accélération de la mondialisation, qui se traduit par un renversement du rapport de forces entre les entreprises privées et les institutions publiques, l’État-nation est mis devant une situation inconfortable. Celui-ci est en effet pris en étau entre le global et le local, mais doit cependant trouver ses marques dans un contexte où grandissent chaque jour des menaces multiformes devant lesquelles les méthodes classiques de dissuasion n'offrent plus d'assurance.
Pour l'Algérie, cela implique un reclassement des priorités pour adapter certaines missions politiques, économiques et de sécurité pour mieux faire face à ces nouvelles menaces. C'est ainsi que notre pays sera en mesure de renforcer sa capacité d'anticipation et de protection de l'économie nationale afin d'appréhender efficacement les opportunités et les risques liés à la mondialisation. Cela suppose une plus grande implication de la société et une démarche plus rigoureuse que l’État se doit de s'imposer à lui-même en matière de prévention et de gestion des risques.
Il est clair que c’est à partir de la mise en évidence des forces et des faiblesses de la spécialisation internationale de l’Algérie que l’on pourra envisager un sentier de croissance susceptible de permettre une plus grande maîtrise des ressorts de cette spécialisation et des déterminants de l’attractivité des territoires en ayant en vue les enjeux de politiques publiques favorisant une intégration économique et sociale fondée sur un dialogue confiant entre le pouvoir central et les divers pôles d'activité et de représentation au niveau régional et local, notamment au Sud et au niveau des Hauts-Plateaux. Face à de telles questions et bien d’autres, le besoin d’expertise est nécessaire pour aider les décideurs à faire les choix stratégiques que requiert la situation économique et sociale du pays.
L’organisation des états généraux de l’économie en vue de l’élaboration d’une stratégie de développement global pour l’Algérie correspond à ces exigences et permettra à l’Etat de renouveler son mode d’intervention et de s’affirmer comme stratège. La nécessité de penser les conditions dans lesquelles doivent être assurées notre stabilité politique et notre sécurité économique nous incite à procéder à un changement profond de notre approche des problèmes économiques afin de conforter la politique de sortie de crise.
Le vrai défi consiste à mobiliser tous les acteurs : universitaires, chercheurs, cadres, entrepreneurs, représentants du monde du travail et de la société civile afin d’élaborer un nouveau projet de développement qui pourrait le mieux répondre aux préoccupations et aux espoirs de nos compatriotes.
C’est la meilleure manière de rendre service au pays et d’aider le Président élu à mettre en œuvre un programme qui préserve la stabilité et la cohésion sociale, favorise le redéploiement des politiques publiques et renforce nos capacités de gouvernance et d’organisation, le regard et la volonté tournés vers l’avenir.

Valoriser les atouts de l’Algérie
La plus grande sensibilité de notre pays aux évolutions de l’environnement international, qui résulte de sa dépendance accrue à l’égard des hydrocarbures, des produits alimentaires, des biens d’équipement et de la technologie, souligne la difficulté des choix que nous devons effectuer pour valoriser les atouts de l’Algérie et les transformer en avantages comparatifs construits dans la compétition internationale.
C’est la raison pour laquelle il est important d’apporter des éléments positifs à la réflexion sur ces sujets, à travers le dialogue et la concertation, afin de favoriser une plus grande prise de conscience des défis que nous devons relever. Cette exigence apparaît comme une donnée incontournable de notre agenda national car elle conditionne la consolidation de notre capacité d’initiative pour trouver une solution viable à la crise actuelle.
C’est à l’instance politique de se mettre à la hauteur des exigences stratégiques et de rechercher les conditions d’une politique de sortie de crise conforme aux intérêts permanents de l’Algérie et à ses besoins de sécurité et de développement. Cette importance du processus décisionnel devrait se traduire par une transformation du travail gouvernemental pour intégrer les variables politiques, économiques et sociales dans une démarche cohérente et ordonnée afin d’identifier de nouvelles configurations d’acteurs en mesure d’apporter leur concours à la construction du dialogue et de l’image de la réalité sur laquelle on veut intervenir.
Il faudra donc trouver un motif d’initiative pour restaurer la stabilité, garantir la sécurité et favoriser de nouvelles formes de participation citoyenne porteuse d’espérance. La tâche qui attend les responsables algériens est à leur portée.

L'importance des décisions stratégiques
L’Algérie se trouve dans une phase de son développement qui appelle des décisions stratégiques. Nous sommes en effet confrontés à de multiples défis. Il devient dès lors nécessaire d’adapter le cadre institutionnel à une protection dynamique de l’économie nationale favorisant une relance de la croissance et de l’emploi en :
1- Prenant des mesures urgentes pour atténuer davantage les effets négatifs de la baisse du prix du pétrole et consolider le processus de relance tout en faisant face à des demandes sociales pressantes.
2- Approfondissant les réformes structurelles pour préserver les équilibres macroéconomiques et éliminer les distorsions microéconomiques afin d’assurer une croissance soutenable à long terme.
3- Faisant en sorte que la politique économique et le cadre institutionnel soient harmonisés afin d’influer sur le rythme d’accumulation du capital physique et humain pour renforcer le lien entre croissance et organisation du secteur productif.
4- Adaptant les structures de l’économie à un environnement technologique et international en pleine mutation grâce à l’accroissement de notre capacité de négociation dans les domaines de la finance, de l’investissement, de l’industrie et du commerce international.
5- Mettant l’action économique extérieure au cœur de notre politique de sécurité économique et de notre agenda international.

Favoriser le retour à une croissance potentielle élevée
L’objectif est le retour à une croissance potentielle élevée grâce à une utilisation plus intensive des technologies de l’information et de la communication, le recours accru aux énergies renouvelables et le développement de l’éco-écologie pour créer les conditions d’une situation soutenable des finances publiques garantissant une relative autonomie dans les choix fondamentaux de politique économique afin de trouver, entre les contraintes démographique et financière, la voie appropriée vers le développement.
De ce point de vue, la défense de la souveraineté nationale doit obéir à une nouvelle rationalité pour mieux prendre en considération les conditions de la croissance à l’échelle planétaire et instaurer une logique vertueuse en matière d’exportations hors hydrocarbures.
Malgré les difficultés économiques actuelles ou à cause d’elles, de nouvelles perspectives s’ouvrent désormais à notre pays et ses chances augmentent alors qu’il doit emprunter un chemin de croissance soutenue, améliorer le niveau et les conditions de vie des Algériens et mieux assurer son rayonnement international.Mais pour bien construire le cadre de nos nouvelles options stratégiques, il va falloir mettre l’Algérie sur les rails. Beaucoup reste à faire pour restaurer la confiance, renforcer la sécurité et consolider la solidarité au sein de la société. C’est pourquoi, pour être rationnel et harmonieux, le développement durable requiert une persévérance dans l’effort en vue d’assurer la stabilité à long terme du pays.
D’où la nécessité de concevoir une nouvelle architecture et d’élaborer la matrice de ce que devraient être les nouvelles perspectives d’évolution des différentes régions du pays, eu égard à l’impératif de se donner des marges suffisantes pour conduire avec efficacité les programmes de développement grâce à l’engagement de l’Etat, des collectivités locales, des entreprises et de la société civile.

Plaidoyer pour des états généraux
Il convient dès lors de favoriser de nouveaux modes collectifs de gestion des problèmes fondés sur la concertation car la modernisation de l’Etat, sous la forme que nous lui connaissons, aura de plus en plus de mal à gérer une société de plus en plus complexe dans ses situations.
Un rapprochement territorial entre les différentes phases des activités productives dans un véritable schéma de fertilisation croisée pour accroître la productivité et l’attractivité algériennes est nécessaire. Il faudra donc agir sur le système éducatif, sur les secteurs de la formation professionnelle et de la recherche scientifique ainsi que sur le réseau des entreprises mais également sur leur environnement économique et institutionnel.
Cela requiert, en outre, une volonté neuve et une réactivité très poussée des entreprises, la restructuration de secteurs entiers, de nouvelles exigences en matière de mobilité et une fiscalité adaptée pour bien se préparer à ce nouveau contexte susceptible de faire émerger des organisations efficientes permettant les apprentissages et les savoirs collectifs.
Il faudra aussi trouver les modes de coordination assurant l’adaptabilité nécessaire aux changements de donnes internationales et la permanence des relations favorisant la reprise des investissements productifs, des investissements directs étrangers et des horizons temporels longs.
Aujourd’hui, le défi consiste à penser le processus de recomposition de la réalité économique afin d’aider les agents productifs à ordonner leurs actions dans le cadre d’une plus grande prévisibilité. Mais cela ne suffit pas. Sans réforme de l’entreprise et de son financement, les biens nécessaires ne seront pas produits.
L’organisation productive en devenir devrait donc être caractérisée par la prédominance de systèmes organisés mis en place pour remplir une fonction et non seulement des biens mais aussi des services.

L’exigence des réformes structurelles
Au-delà des actions conjoncturelles pour stimuler la croissance, rationaliser les choix budgétaires, assurer l’équilibre externe et renforcer la coopération bilatérale, régionale et internationale, l’importance des politiques structurelles doit être davantage mise en évidence.
Dès lors, les réformes structurelles doivent être abordées comme des questions-clés du processus de relance, de restructuration et d’intégration sous l’angle d’une croissance compatible avec les contraintes technique, économique, sociale et environnementale du moment qui exigent une adaptation incessante du système de production.
La capacité du pays à trouver de bons stimulants économiques, une bonne régulation des marchés et un niveau d’intervention publique adapté et efficace est, de ce point de vue, cruciale pour la stratégie de croissance, de soutien aux activités productives et à l’économie de la connaissance.
Nous avons en effet besoin d’un référentiel pour une nouvelle politique économique de l’Algérie afin que la conduite des réformes des systèmes bancaire et fiscal, des transports et des douanes, ainsi que le choix des instruments et des modalités de mise en œuvre traduisent une dynamique de convergence des politiques sectorielles et une mise en cohérence des séquences de l’activité économique.
C’est l’enjeu des réformes qu’il convient de mener en redéfinissant objectifs et moyens afin de les mettre au service d’une politique économique résolument novatrice, offensive et aussi mobilisatrice que possible.
Il serait indiqué d’adapter notre approche des réformes en l’inscrivant dans une perspective large de protection dynamique de l’économie nationale, de meilleure préparation à une compétitivité internationale accrue et d’une plus grande réactivité face à une mondialisation exigeante et contraignante.
C’est la raison pour laquelle nous devons affronter directement l’impact de la mondialisation sur notre modèle de développement et les menaces que font peser sur nous les phénomènes transnationaux.
Une vision globale de notre sécurité exige dès lors une plus grande considération des questions de développement en vue d’une intégration économique tournée vers l’amélioration de la compétitivité des villes et des régions de notre pays. D'où la nécessité de consolider la capacité interne des villes pour leur permettre d'assurer les fonctions d'accueil, d'éducation et d'emploi favorisant l'intégration sociale et culturelle et la lutte contre la discrimination spatiale.
Il faudra aussi consacrer l'option de développement des Hauts-Plateaux et des régions du Sud comme élément-clé de la gestion stratégique de la répartition des activités productives et axe central d'une politique active de l'aménagement du territoire.
A l’instar de ce que nous avions entrepris au début des années soixante-dix, la mise en place d’un cadre institutionnel favorable à l’émergence d’idées, de concepts et d’initiatives à vocation internationale est nécessaire pour s’adapter aux technologies nouvelles afin de disposer d’une stratégie de croissance à long terme. C’est donc à une action concertée qu’il faudrait recourir pour donner à notre économie les instruments et dispositifs nécessaires à son redressement et à la création de la richesse.
Le développement économique du pays et la compétitivité de nos entreprises demeurent tributaires d’un environnement juridique transparent et stable, de l’efficacité de notre système bancaire, de la qualité du service de notre poste et de la modernisation du secteur des transports, sans lesquelles une participation active au commerce international est impossible.

Mettre en place des stratégies d’innovation technologique et organisationnelle
Dans le même ordre d’idées, la mise en place des stratégies d’innovation technologique et organisationnelle, moyennant une plus grande diffusion des technologies de l’information et de la communication, devrait inciter les banques à s’intéresser davantage aux secteurs industriels, notamment en facilitant la création d’entreprises pour stimuler l’innovation.
Il est tout aussi important d’améliorer les conditions du marché par un cadre incitatif pour les investissements institutionnels et privés.
La mise en place d’un cadre approprié pour développer le marché financier doit être également encouragée.
La capacité d’organiser ces mutations dépend de la façon dont nous serons capables de favoriser des alliances entre tous les acteurs du marché algérien en promouvant la coopération entre le secteur public et les entreprises privées, en améliorant les interfaces entre les producteurs et les utilisateurs et en mettant en place les réseaux de concertation pour créer des pôles d’activités compétitives avec le concours de nos partenaires étrangers qui le souhaitent.
C’est cela qui devrait orienter nos efforts, au-delà de la rationalisation budgétaire et de la politique monétaire qui reste à concevoir, vers un modèle de développement soutenable, tant du point de vue de l’efficacité des actions structurelles qu’au regard du développement local, de l’intégration économique de la garantie d’une meilleure spécialisation de l’Algérie en vue d’une insertion réussie dans l’économie mondiale.
L’Algérie est engagée dans un processus irréversible de transformation qui oblige à assurer la synergie des diverses instances de la société pour maîtriser le changement global. Cela devrait s’exprimer clairement dans les interactions que nous jugeons indispensables à mettre en œuvre entre progrès quantitatifs et renforcement de l’intégration sociale moyennant la poursuite simultanée de la création de la richesse et de la cohésion sociale, par le renforcement mutuel des réformes, introduisant une plus grande efficacité économique et un meilleur ciblage sur les plus démunis.

Stratégie pour demain
Ce sont là des enjeux essentiels dans les années à venir pour assurer une croissance forte et durable.
Les politiques publiques doivent converger vers cet objectif et permettre un changement de l’entreprise elle-même et de ses ressources humaines grâce à la diffusion des innovations dans l’économie.
Voilà pourquoi nous devons miser concomitamment sur l’extension des réseaux d’infrastructures et de la constitution de pôles de compétitivité par la mise en réseau d’entreprises pour renforcer l’attractivité du territoire, développer l'agriculture, améliorer la sécurité alimentaire, relever le défi des ressources en eau, promouvoir une industrie des services associés aux énergies renouvelables, au commerce et au tourisme, créer des emplois, favoriser la cohésion sociale et prendre à bras-le-corps les problèmes de la jeunesse et des femmes, dans un cadre institutionnel approprié, en construisant des solidarités collectives par le biais du travail.
La participation effective des femmes et des jeunes au progrès général de la société est une chance pour accroître les possibilités d’action de l’Algérie. Des capacités d'organisation accrues sont nécessaires à l'exploitation des richesses humaines dont nous disposons selon des modalités adaptées au développement durable, à l'impératif de notre sécurité économique et à la concrétisation des projets qui organiseront et façonneront la société de demain.
C’est pourquoi, au regard des intérêts à moyen et à long termes de notre pays, on devrait s’interroger sur l’opportunité d’avoir un projet plus large, plus diversifié et plus modulé, susceptible de permettre d’adopter des stratégies qui tiennent compte des enjeux de la mondialisation et d’une meilleure insertion dans l’économie mondiale tout en apportant des réponses aux problèmes posés par l’articulation des différents secteurs de l’économie nationale.
Notre modèle économique, malgré les adaptations successives dont il a fait l’objet, ne répond plus au rythme et à la direction du changement technique ainsi qu’à la mise en cohérence des processus par lesquels les innovations sont développées et adaptées aux transformations des structures de l’appareil productif et aux impératifs d’une économie dont la mise en réseau est inéluctable.
L’effort à entreprendre appelle des inflexions des politiques et des comportements à tous les niveaux car les prochaines étapes du développement d’opportunités technologiques à saisir pour valoriser les atouts du pays sont cruciales. L’Algérie a besoin d’affirmer ses choix et reconstruire une politique économique dont les objectifs sont explicitement formulés, notamment par le biais d’initiatives novatrices dans la gestion stratégique du développement industriel et une attitude plus conséquente dans les relations bilatérales et multilatérales ainsi que dans les négociations commerciales internationales.
Cette démarche exigeante suppose une vision à moyen terme et un effort de coordination de façon à situer les projets et les programmes dans leur véritable contexte en ayant en vue la paix sociale et la sécurité du développement.
A cette fin, nous devons également élargir le champ de notre horizon, dépasser certaines pratiques et innover sans cesse pour accompagner les enchaînements successifs des situations qui composent la trame de la vie politique, économique et sociale.
L’adaptation de notre politique économique pour donner sens aux approches nouvelles à dégager en vue d’une mise en œuvre effective d’un programme de développement global est d’autant plus nécessaire que les relations d’échanges de notre pays pourraient connaître un essor plus grand et une meilleure structuration dans un avenir plus ou moins proche.
Aujourd’hui, alors que nous sommes confrontés à une réalité qui renvoie aux bouleversements dans les rapports de puissance qui marquent la transition difficile vers un monde multipolaire plus complexe et plus instable, l’Algérie doit trouver sa propre voie et affirmer, grâce à une diplomatie imaginative et active, son rôle d’acteur sérieux et crédible sur les scènes régionale et internationale.
L’Algérie ne peut envisager son avenir qu’en évaluant les efforts déjà accomplis et le chemin qui reste à parcourir pour consolider son équilibre externe et assurer sa stabilité à long terme. Dès lors, il est nécessaire d’étudier plus à fond les mécanismes de toutes les transformations économiques, les processus de décision et les comportements des principaux acteurs. Plaçons-nous résolument dans le futur en raisonnant en termes stratégiques afin de mieux appréhender le présent et travailler sur le moyen terme grâce à la formulation d’une politique de sortie de crise viable.
Ces exigences accrues appellent une vision prospective à long terme, un engagement de tous les acteurs concernés et une volonté partagée de construire ensemble en mettant en œuvre, tant qu’il est encore temps, des réformes progressives destinées à s’inscrire dans la durée afin de donner à l’Algérie une ambition forte en matière de développement. La stabilité politique du pays est à ce prix. Aujourd’hui, le plus grand défi que nous devons relever est celui de la bataille des idées.
Les éléments de stratégie que renferme ce document reflètent l’esprit du projet que nous voulons réaliser aujourd’hui pour le redressement, la prospérité et la grandeur de notre pays.
Cette tâche vaut la peine d’être menée. Nous serons bien avisés d’y consacrer tous nos efforts pour le salut de l’Algérie et le retour à elle-même.
A. K.

(*) Cette contribution s’inscrit dans le prolongement de celle parue dans le Soir d’Algérie du 27 avril 2019 sous le titre : L’Algérie à l’heure des choix cruciaux.
(*) Pour plus de détails, voir Amine Kherbi : Une nouvelle politique de développement pour l’Algérie, El Djazaïr. com n°94, janvier-février 2016.
• Les enjeux de la modernisation économique en Algérie, ibidem, n°89 - Août 2015.
• L’Algérie face au défi de l’approfondissement des réformes, ibidem, n°87- Juin 2015.

Bio-express
(**) Amine Kherbi, socio-économiste de formation et diplomate de carrière, ancien ministre délégué aux Affaires étrangères et conseiller auprès du président de la République,.
Il a été ambassadeur au Brésil, en Espagne, en Indonésie, en Autriche et auprès des organisations internationales à Vienne, en Chine et aux Etats-Unis d’Amérique.
Durant les années 1970, 1980 et 1990, il a assumé d’importantes responsabilités internationales au nom de l’Algérie, des pays arabes, de l’Afrique et des pays en voie de développement.
En 2018-2019, il a été enseignant à l'Institut diplomatique et des relations internationales du ministère des Affaires étrangères et à l’Ecole des affaires internationales de Paris, Sciences Po.
En 1993, il a été membre du conseil scientifique du groupe Algérie 2005, chargé d’élaborer une stratégie de développement économique pour le pays et président du groupe d’experts du comité pour la protection de l’économie nationale en 1994. Il est l’auteur de L’Algérie dans un monde en mutation, Ed Anep. 2018 et de plusieurs articles et études sur la sécurité et le développement, la transition systémique, l’économie politique des matières premières, la coopération Sud-Sud, le Maghreb, la Méditerranée, l’Afrique, le non-alignement, l’action extérieure de l’Algérie dans le domaine de la lutte contre le terrorisme transnational et sa contribution à la construction de la sécurité globale.