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Innovation

Pourquoi l’Algérie est-elle si mal classée ?

L’impact de l’innovation sur la croissance d’un pays, sur l’évolution de la compétitivité des entreprises et de l’attractivité d’un territoire font que cette notion prend une place prépondérante, aussi bien  dans la pensée économique (J. Schumpeter, A. Groff, K. Arrow, J. Tirole, S. G. Winter...) que dans les modèles de développement économique, dans les stratégies d’entreprise et dans les choix des pôles de compétitivité.
Avant d’aborder le classement de l’économie algérienne et ses conséquences sur l’entreprise, ses produits et ses difficultés à accéder au marché international, nous tenterons de cerner le contenu de la notion «d’innovation». 
Pour cela, nous nous baserons sur des définitions données par des économistes, des spécialistes de l’innovation ou par des institutions internationales.  
L’innovation n’est pas uniquement technologique, elle renferme d’autres aspects visant des modifications ou des changements appréciables dans beaucoup d’autres activités favorables à l’amélioration des performances des entreprises.
En effet, Schumpeter aborde cette notion en citant les différents types d’innovation. Il retient cinq sources : la fabrication de biens nouveaux, les nouvelles méthodes de production, l’ouverture d’un nouveau marché, l’utilisation de nouvelles matières premières, l’évolution de l’organisation de travail. 
Ce chercheur privilégie le contenu du but recherché par l’innovation et définit l’innovation en fonction de son impact sur l’économie et sur l’entreprise. Il considère l’innovation comme «toute démarche apportant un avantage concurrentiel notable et durable à une entreprise, à un pays». 
Ainsi, l’innovation peut concerner les techniques, les méthodes et procédés qui apportent des améliorations conséquentes dans la production, l’organisation, le contenu du produit, sa qualité ou son design, dans le marketing, la distribution, la communication et la promotion d’un produit ou d’une technique... 
Les spécialistes attribuent à l’acte d’innover trois caractéristiques : la nouveauté, la création de la valeur et le changement.
L’importance de l’innovation et son impact sur l’évolution d’une économie et sur la compétitivité des entreprises ont conduit l’OCDE et l’Union européenne à réaliser en commun un document intitulé : «Le manuel d’Oslo». Ce document est une référence internationale dans le domaine de l’innovation sur le plan des définitions des concepts, des approches et des indicateurs de mesure de l’innovation.  
Ce manuel considère l’innovation comme la mise en œuvre d’un produit (bien et service) ou d’un procédé nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans la pratique de l’entreprise, l’organisation du lieu du travail ou les relations extérieures». 
Les modifications ou améliorations mineures, les améliorations courantes et les changements saisonniers ne sont pas considérés comme des innovations.
Considérée comme un levier déterminant dans le développement, l’innovation est évaluée annuellement. 
Les pays sont classés sur la base de plus de quatre-vingts indicateurs appréciant la qualité de fonctionnement des institutions, la compétitivité des entreprises, le niveau de l’éducation, l’efficacité de la recherche et son impact sur l’économie...
L’évaluation des domaines ci-après contribue à déterminer l’indice d’innovation : 
• les institutions, pour évaluer l’environnement politique, l’environnement réglementaire et l’environnement des affaires ; 
• le capital humain et recherche, pour évaluer le système éducatif, l’enseignement supérieur et la recherche et développement ;
• les infrastructures, pour évaluer le secteur des TIC, de l’énergie et les infrastructures en général ; 
• le perfectionnement des marchés, pour évaluer les modalités d’attribution des crédits, l’investissement et le commerce ;
• les performances des entreprises, pour cerner l’impact du savoir, de l’innovation et l’absorption des innovations par les entreprises ; 
• les résultats scientifiques (la connaissance et la diffusion du savoir) ;
• les résultats créatifs (les créations ou les innovations dans les secteurs des biens et services) ; 
L’indice mondial de l’innovation 2018 classe l’Algérie à la 110e place sur 126 pays, avec une note de 23.87 points sur 100. 
Pour mesurer l’ampleur du fossé qui sépare l’économie algérienne d’une économie émergente et la nécessité des réformes à entreprendre, nous donnons le classement de quelques pays : la Chine 17e, Portugal : 32e, les Emirats unis : 38e, Qatar : 51e, Afrique du Sud : 58e, Arabie Saoudite : 61e, Tunisie : 66e, Oman : 69e. Maroc : 76e.
Le choix de ces économies est fait dans le but de nous faire réagir et de nous interroger, pourquoi cet état de choses, alors que certains pays n’ont pas les potentialités et les ressources que possède l’Algérie ? 
Le modèle économique doit impérativement intégrer l’innovation comme facteur déterminant dans la recherche de la compétitivité et l’attractivité de notre économie.
En outre, l’analyse de ces classements sur les cinq dernières années démontre que l’Algérie figure dans un groupe de pays à faible revenu, considérés comme les plus pauvres au monde ; plus grave, le modèle algérien éprouve des difficultés à améliorer les conditions de son développement. 
A titre d’exemple, nous prenons le cas de deux pays qui ont connu d’énormes problèmes par le passé (guerre, famine) et qui ont su réagir efficacement pour se positionner actuellement sur la trajectoire de l’émergence économique : le Viêt Nam et l’Ethiopie.
En effet, entre 2012 et 2018, le Viêt Nam a amélioré son classement d’une manière significative et passe de la 76e place en 2012 au 45e rang, gagnant, ainsi, 31 places et intègre le club des 50 meilleures nations en matière d’innovation.
L’Ethiopie qui était classée derrière l’Algérie en 2012 à la 131e place  occupe en 2016 la 110e et devance l’Algérie, classée à la 113e place. Ce pays a enregistré durant ces dernières années  l’un des meilleurs taux de croissance du continent africain.
L’Algérie éprouve des difficultés à progresser et à augmenter son score. Le pays enregistre une notation moyenne de 24 points sur 100 durant plusieurs années. Ce constat indique que le pays éprouve des difficultés à procéder à des réformes en profondeur, aptes à améliorer la qualité des institutions et à instaurer une relation féconde entre la recherche et le monde économique. 
Ces données expliquent, en partie, le mauvais classement de l’économie algérienne, en matière de compétitivité, 87e sur 137 pays étudiés entre 2016 et 2017 (Afrique du Sud 47e, Rwanda : 52e, Maroc : 70e).
Dans le domaine de l’attractivité des économies dont l’innovation est l’un des critères de son évaluation, l’Algérie se classe à la 166e place sur 190 pays étudiés (Malaisie 24e, Rwanda 41e, Oman 69e, Kenya 80e.). 
Ce qui explique le montant assez faible des IDE.
Le rôle de l’innovation dans le développement et notamment ses effets sur la compétitivité sont remarquables et servent d’indice dans la prise de décision des investisseurs et dans l’implantation des entreprises. 
En effet, l’existence d’une culture de l’innovation favorise l’attractivité d’un pays ou d’un territoire. 
Les IDE, les porteurs de projets, les créateurs d’entreprise apprécient une économie innovante. 
Nous constatons que les différents classements des nations sur des thèmes fondamentaux tels que la gouvernance, la qualité des institutions, l’efficacité du système financier, la compétitivité, l’attractivité des IDE, le classement des universités...  se complètent et s’expliquent réciproquement. Nous ne pouvons pas, par exemple, rencontrer un pays où l’ensemble de ses institutions sont défaillantes et avoir en même temps une économie compétitive ou attractive. 
Comment les pays en développement peuvent-ils s’approprier l’innovation ? Les expériences en développement nous enseignent que l’innovation est un facteur déterminant dans l’évolution qualitative d’une économie. Développer une «culture d’innovation» doit être une option stratégique intégrée pleinement dans le modèle économique retenu. 
La relation université-entreprise doit être le pilier de cette stratégie.
Il est certain que dans les pays en développement, l’environnement est peu favorable à l’innovation. Des aspects politique, économique et réglementaire ne permettent pas une utilisation optimale des capacités du pays. L’information n’est pas toujours fiable et circule très mal, le lien entre l’entreprise et l’université est inexistant, la concurrence est peu développée, la recherche est peu ou pas du tout financée, le système éducatif est peu performant.
Cependant, des expériences positives existent et nous démontrent que l’appropriation de l’innovation est possible. 
La Chine, la Corée du Sud, la Malaisie ont pu s’approprier des innovations, grâce à des démarches judicieuses intégrant des réformes des institutions, l’ouverture aux IDE. Actuellement, ces économies sont devenues des pourvoyeurs d’innovations. 
En outre, l’impact de l’innovation dans le maintien et l’amélioration de la compétitivité dans les économies développées a conduit ces pays à considérer l’innovation comme un facteur déterminant dans toute stratégie de développement.
A tire d’exemple, les spécialistes français dans le domaine de la recherche et l’innovation, constatant que la France accuse un retard dans la compétitivité par rapport aux USA et l’Allemagne (l’investissement dans les technologies nouvelles représente 10% de l’investissement total en France, 25% aux USA, 16% en Allemagne, 20% au Royaume-Uni). 
Des mesures ont été décidées pour replacer l’économie française dans le groupe des pays les plus compétitifs. Certaines propositions sont vitales pour un pays comme l’Algérie : 
• L’amélioration de la qualité de l’enseignement supérieur ;
• la valorisation de la recherche-développement et de la recherche appliquée ;
• la collaboration et le travail concret en commun entre tous les secteurs et institutions concernés par la recherche et l’innovation ;
• la diffusion de l’information scientifique ;
• l’encouragement des PME innovantes.
Par ailleurs, une étude de l’INSEE sur le lien entre l’innovation et l’évolution des parts de marché et la performance fait ressortir que ce sont les entreprises qui innovent le plus qui profitent le mieux de l’évolution du marché et enregistrent une meilleure productivité.
Selon cette étude, 55% des entreprises de l’industrie manufacturière, 49% des entreprises de services, 80% d’entreprises de services technologiques et 57 % de services financiers innovent.  
L’impact de l’innovation sur la part de marché et l’évolution de la valeur ajoutée avoisine les 5% en faveur des entreprises qui innovent.
L’innovation pour ces entreprises a porté sur le produit, l’élaboration de procédé, l’organisation et le marketing. 
Les entreprises manufacturières ont introduit des innovations pour 24% dans les produits, 29% dans l’élaboration de procédés, 35% dans l’organisation et 14% dans l’activité marketing.
Au vu des résultats de ces études, nous constatons que l’intégration de la recherche et de l’innovation dans les options stratégiques de l’entreprise renforce la compétitivité des produits et procure des avantages concurrentiels à l’entreprise. Elle améliore, ainsi, sa part de marché et peut pénétrer de nouveaux créneaux. 
Avec l’ouverture du commerce international, l’entreprise est constamment menacée. Elle ne peut se protéger que grâce à ses performances et l’innovation sur les plans technologique, organisationnel et productif.
 

Sur quoi faut-il agir ? Devenir une économie innovante obéit à une stratégie, à une démarche structurée qui implique aussi bien le monde de la recherche que l’entreprise et les pouvoirs publics. Elle est planifiée et déclinée en objectifs à moyen et long terme avec des critères d’évaluation. Un plan intégrant des objectifs «horizon 2030» devra être négocié dès maintenant entre la recherche et le secteur économique.
Cette stratégie doit être considérée comme une partie intégrante de la stratégie de développement du pays. Son but est de créer une synergie entre la recherche et l’entreprise pour s’enrichir mutuellement au grand profit de l’économie du pays, des entreprises et du secteur social.
Le mode de penser actuel vis-à-vis de l’innovation a besoin d’être révolutionné. En effet, beaucoup de dirigeants de pays en développement estiment, sans raison, que l’innovation ne peut provenir que des centres de recherche ou des entreprises des économies développées. 
Les expériences en matière de développement indiquent que les pays qui ont réussi et qui ont pu accéder au niveau de pays industrialisés ont connu trois phases : d’une économie diversifiée à une économie spécialisée, de l’investissement à l’innovation et de l’enseignement général à l’enseignement supérieur. 
Il est donc évident qu’une économie ne peut être compétitive dans tous les secteurs et dans tous les produits. Des choix stratégiques doivent être faits, en tenant compte, d’une part, des réalités et des possibilités du pays, et d’autre part, des caractéristiques du marché international.
Les résultats enregistrés par plusieurs économies émergentes confirment que l’innovation dans beaucoup de domaines est possible. Elle est à la portée des pays en développement. 
C’est une question de volonté politique, de démarche stratégique, de méthodes et d’outils d’évaluation. En outre, l’instauration d’une culture de l’innovation nécessite des réformes et des moyens, notamment : la création d’un organisme indépendant composé d’universitaires, de dirigeants d’entreprises et des représentants des institutions publiques concernées (finances, industrie, commerce, agriculture...). Sa mission est de renforcer la coordination entre université-entreprise, suivre et évaluer les objectifs retenus dans les plans de développement, identifier les obstacles, assurer un accompagnement technique et financier...  En outre, la qualité des institutions, de l’enseignement supérieur, du management des entreprises, la coordination entre l’entreprise et les instituts de recherche, la circulation de l’information, le financement et l’accompagnement, la valorisation du statut de chercheur sont des conditions incontournables pour que l’innovation devienne un outil de développement, de la croissance et de la compétitivité. 
B. L.
Email lakhlefb@yahoo.fr

(*) Brahim Lakhlef, économiste, ancien dirigeant et administrateur d’entreprises, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la gouvernance, la qualité des institutions et la gestion des entreprises en difficulté et tableau de bord pour le chef d’entreprise.

Sources :
• Banque mondiale et Forum économique international de Davos.
• ISBN92-64-01311-3- OCDE/Communautés européennes 2005.
• INSEE. «Étude sur l’innovation par secteur, services et industries : différents types d’innovation pour améliorer les performances». Christian Cordellier, division services INSEE.