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Culture

Entretien avec Madame Touria Yakoubi Arkoun, veuve de Mohammed Arkoun : «Arkoun rêvait d’une histoire fondée sur la solidarité des peuples et des cultures»

Publié par R.C
le 15.02.2020 , 11h00
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Dans cet entretien, Mme Touria Yakoubi Arkoun, veuve du grand penseur et intellectuel Mohammed Arkoun, revient sur le livre de son défunt époux, paru, à titre posthume, aux éditions Frantz-Fanon (Algérie) et La croisée des chemins (Maroc) : L’aspect réformiste de l’œuvre de Taha Hussein. Cet entretien a été également l’occasion d’aborder certains aspects de  la si riche trajectoire intellectuelle de Mohammed Arkoun.

Le Soir d’Algérie : Les éditions Frantz-Fanon viennent de publier, pour la première fois, le premier écrit de Mohammed Arkoun : L’aspect réformiste de l’œuvre de Taha Hussein. Ce livre, précise l’éditeur, est publié grâce à vous qui avez joué un rôle-clef dans cette entreprise. Comment cela s’est-il passé ?
Mme Touria Yakoubi Arkoun
: Ce fut pour moi un véritable choc quand j’ai lu et relu le manuscrit. J’ai eu l’impression que M. Arkoun écrivait pour nous, aujourd’hui, dans les contextes actuels. Je décidai alors de partager ces idées visionnaires avec le plus grand nombre.

Ce livre a été publié conjointement en Algérie et au Maroc avec les éditions La croisée des chemins. Que signifie pour vous cette coédition entre deux pays, le vôtre et celui de votre défunt époux ?
Au mois de décembre 2019, j’ai reçu chez moi un jeune couple d’éditeurs dynamique et entreprenant : Amar Ingrachen et Sarah Slimani, qui souhaitaient publier les ouvrages épuisés de mon défunt mari. Je les ai présentés à mon éditeur marocain et autour d’un thé, nous avons décidé de publier conjointement une partie de l’œuvre de M. Arkoun et transcender ainsi les frontières qui nous sont arbitrairement imposées par les politiques.

Ce livre est une sorte d’introduction à la pensée arkounienne. On y trouve tous les chantiers que Mohammed Arkoun allait, des années plus tard, aborder de plus près, ce qui dénote une constance et une cohérence dans la pensée et la démarche qui sont peu communes dans le monde des idées. Quel en est le secret, selon vous ?
Je pense que le fil conducteur qui traverse toute l’œuvre de M. Arkoun est cet esprit critique très tôt en éveil et cette rigueur scientifique qu’il s’est imposée et par laquelle il s’est distingué toute sa vie durant contre vents et marées.

Vous avez été derrière la publication, chez Albin Michel, d’un autre livre posthume de Mohammed Arkoun, Quand l’islam s’éveillera, qui est un ensemble de réflexions que vous avez réunies et présentées. Comment vivez-vous le fait de perpétuer le travail de Mohammed Arkoun ?
Quand l’Islam s’éveillera est le 4e ouvrage que je publie après le départ de mon époux. Il y a eu La Question éthique et juridique dans la pensée islamique aux éditions Vrin en 2010, La Construction humaine de l’Islam en 2012, puis Lectures du Coran en 2016 aux éditions Albin Michel. L’Aspect réformiste de l’œuvre de Taha Husseïn est donc le 5e et il y en aura d’autres. Publier ce qu’il n’avait pas eu l’opportunité de faire de son vivant, en  raison de la fulgurance de sa maladie, était pour moi un devoir auquel je ne me serai dérobée pour rien au monde. Aucun de ses prétendus disciples n’ayant amorcé le moindre geste pour m’épauler en ce sens, il ne me restait plus qu’à m’atteler à la tâche.  Ce que je fais en toute solitude depuis 10 ans.

Selon les éditions Frantz-Fanon, Mohammed Arkoun a des écrits qui n’ont pas encore été publiés dont un livre sur l’espace méditerranéen. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est exact, je pense que celui-ci le sera probablement avant la fin de l’année en cours. 

Qu’en est-il de ses livres publiés en France, chez Maisonneuve et Larose, et qui ne sont plus disponibles sur le marché ?
C’était en fait l’objet de la demande initiale des éditions Frantz-Fanon de les publier. J’espère que nous serons en mesure de le faire à partir de l’année prochaine. Il ne faut pas non plus que le public,  algérien surtout, fasse une indigestion de l’œuvre arkounienne après en avoir été privé pendant de si longues années.
Vous gérez la fondation Mohammed-Arkoun qui a été créée juste après sa mort. Comment cela s’est-il fait ? En quoi consiste exactement le travail de la fondation ? C’est moi qui ai créé la Fondation Mohammed-Arkoun pour la Paix entre les cultures en novembre 2012, avec mon propre argent et sans aucune subvention de qui que ce soit, pour être libre de mes décisions.  Je l’ai fait pour garder vivantes son œuvre et sa mémoire. Ce dont je suis le plus fière est son site (fondation-arkoun.org) qui abrite une vraie médiathèque en ligne avec plus de 200 enregistrements audio et vidéo que j’ai pu rassembler et mettre à la disposition des internautes grâce au concours d’un webmaster chevronné. Lequel site est consulté dans le monde entier aussi bien par le grand public que par des chercheurs. J’y ai même inclus quelques cours à la Sorbonne datant de la fin des années 70. Grâce à cela, sa voix, son visage sont désormais connus, y compris dans les pays où ses livres n’étaient pas distribués. Beaucoup d’Algériens l’ont découvert à travers ce canal et j’en suis très satisfaite. Comme vous le savez peut-être, des dizaines de thèses ont été commises à son sujet depuis dans votre pays et le prix Arkoun  édition 2016 a été remporté par un de vos compatriotes, le Pr Fareh Messerehi de l’Université de Batna.

Mohammed Arkoun a toujours considéré dans ses écrits et ses déclarations publiques que le Maghreb est une entité géohistorique qui doit s’assumer en tant que telle et se construire politiquement. Comment vivait-il son rapport aux pays du Maghreb dans sa vie quotidienne ? 
Pour lui, il n’y avait aucune frontière en dehors de celle  politique.  Il l’a écrit et clamé partout. Voici une de ses citations qui illustre parfaitement ce qu’il souhaitait ardemment pour cette région si chère à son cœur : «Je le répète et c’est essentiel : le Maghreb actuel, si longtemps privé de grands acteurs historiques, de grandes voies émancipatrices, a besoin de ces connivences, de ces complicités, de ces communions productives entre intellectuels, artistes, écrivains, entrepreneurs, banquiers, politiciens, journalistes, travailleurs de tous secteurs et tous grades pour créer les conditions nécessaires pour une seconde entrée, cette fois mieux pensée, mieux éclairée, mieux acceptée par une responsabilité collective, dans la grande Histoire.»

Mohammed Arkoun avait-il une déception particulière dont il vous faisait confidence ?
La plus grande à mon sens est la voie qu’a empruntée son pays après l’indépendance : il en attendait beaucoup ! Il s’était aussi laissé à rêver en 1999 que cela pouvait peut-être advenir, en écoutant les discours de Bouteflika ; hélas, il en fut tout autrement.

Quel était son plus grand rêve ?
Une raison émergente qui surgirait aux quatre coins du monde... pour éviter le chaos engendré par la folie humaine. En même temps, il croyait profondément en l’homme et en son humanité. Il l’a exprimé ainsi à de multiples reprises : «Pour conclure, j'insisterai sur la nécessité pour nous tous de créer les conditions du passage d'une histoire fondée sur une hiérarchie des peuples et des cultures à une histoire fondée sur la solidarité des peuples et des cultures, pour construire ensemble ces valeurs du futur que nous appelons tous de nos vœux.» 
Entretien réalisé par Nadir Allam

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