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Beihdja Rahal, la félicité du répertoire andalou


«Connaissez-vous mon Andalouse
Plus belle que les plus beaux jours, 
Folle amante, plus folle épouse,
Dans ses amours, toute jalouse…
» 
(Jules verne)

C’est peut-être bizarre, sinon original, de présenter son propre travail aux lecteurs. Mais, franchement, je n’hésite pas à le faire quand même, avec la permission des responsables de la publication du quotidien Le Soir d’Algérie. Je le fais pour mieux l’expliquer parce qu’il s’agit d’un ouvrage d’art que j’ai écrit en l’honneur d’une artiste qui a de quoi se prévaloir de ce titre et s’enorgueillir devant ceux qui se sont  faits dans la musique classique algérienne.
Cet ouvrage que j’intitule «Beihdja Rahal, la félicité du répertoire andalou», et qui s’inscrit dans la série des Beaux Livres, doit être mieux raconté, mieux présenté aux amateurs de la belle musique andalouse exécutée par celle qui a atteint la notoriété, la consécration et acquis les égards, dont l’amour et le respect de ses fans et de son public, est constamment en augmentation. C’est donc une biographie assez complète de Beihdja Rahal, qui la narre dans sa vie, son art, sa réussite, mais surtout à travers le message qu’elle transmet aux nouvelles générations. Elle est racontée depuis sa naissance, en 1962, le 8 juillet de l’indépendance, dans sa scolarité au primaire, au secondaire et à l’université, dans son métier de professeur de sciences naturelles dans différents lycées de la capitale et, plus longuement, dans sa carrière d’artiste qui prend la majeure partie de l’ouvrage.  
Comment cette bonne femme, toute de volonté, a-t-elle concilié, plutôt géré, ses deux carrières, professionnelle et  artistique, elle qui, depuis son jeune âge, a été sous l’emprise du démon de la musique ? Cette publication la concernant va nous la montrer dans les principales étapes de sa vie et comment les a-t-elle vécues pour, enfin, arriver à choisir définitivement le créneau dans lequel elle vit maintenant et où elle excelle. 
Oui, comment a-t-elle géré sa carrière. Harmonieusement, disons-le tout de go, même si, se disait-elle en son for intérieur, «la musique c’est bon, mais c’est pour agrémenter mes moments de loisirs après les cours astreignants du lycée, car il faut bosser très dur…, pour assurer mon avenir». Elle était consciente, la jeune Beihdja, et l’idée de faire carrière dans le chant et la musique ne lui effleurait pas l’esprit, à ses débuts. Egalement, ses parents ne la voyaient pas monter sur scène. Ainsi, elle va dans l’assiduité pour ses études, et elle a eu ce baccalauréat qui ne l’a pas eue… à cause de sa volonté d’aller jusqu’au bout de ses forces pour réussir cet examen difficile et éprouvant pour tout le monde. Delà, avec ce visa pour entamer des études supérieures, elle ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Elle a des prétentions raisonnables, elle s’inscrit en biologie pour débuter ce voyage universitaire qui lui donnera autant de fatigue que de satisfaction d’appartenir, en décrochant haut la main sa licence, à cette gent intellectuelle du pays. Mais «les vents ne soufflent pas selon le désir des marins…», selon le bel adage arabe. Comment ? Oui, comment, quand il y a cette musique qui est là, ce bel andalou qui envoûte, qui charme et qui vous prend l’esprit… Pourra-t-elle s’en séparer, ne serait-ce que momentanément ? Pourra-t-elle se soustraire à cette atmosphère qu’elle a si longtemps partagée avec d’autres adeptes de la nouba andalousia dans laquelle la musique est au service de la poésie ? Pourra-t-elle délaisser tout ce qu’elle a appris de si ingénieux en matière de mélodies, aux influences cosmogoniques et aux symbolismes métaphysiques ? Pourra-t-elle se détourner complètement, en un sentiment délibéré, de cette suave nouba Ghrib ou de l’autre, exquise et non moins mélodieuse, la nouba Sika, représentant ces restes fabuleux déposés sur les rivages méridionaux de la Mare Nostrum après Grenade de 1492 ? Pourra-t-elle enfin  balayer du revers de la main l’imposante stature du grand maître Mohamed Khaznadji, avec lequel elle a étudié le chant, le maître Abderrazak Fakhardji, ou les associations Fakhardjia et Essoundoussia avec lesquelles elle a eu beaucoup de plaisir en se perfectionnant et en s’accrochant davantage à cet art venu d’une civilisation prestigieuse dont ses ancêtres ont été les précurseurs ? Non, car Beihdja Rahal ne s’est jamais accommodée à l’oubli, à ce prisme déformant le passé, effaçant les souvenirs, elle qui, à l’image de ces grands de la science, a su allier ses études de biologie à la création artistique, à l’amour de cette musique qui a suivi sa propre évolution, après s’être émancipée et affranchie de celle de l’école classique orientale. 
Que l’on revisite l’Histoire de l’Andalousie ou celle de la civilisation arabo-islamique, d’une façon générale, pour comprendre que les scientifiques, la plupart, ont été soit de grands mélomanes ou carrément de grands musiciens pratiquants. Aucune incompatibilité. Bien au contraire, la musique qui est une école de logique, va de pair avec la philosophie et les sciences. Par exemple, en Andalousie, le philosophe, médecin, astronome, géomètre et homme politique, Ibn Baja, a été un grand musicien, qui ne se contentait pas d’interpréter des textes, seulement, mais de les écrire lui-même. 
Il était l’exemple réel et pratique de cette polyvalence ; mieux encore, de cette symbiose. En Europe, on le nomme Avempace. Il a été, selon l’expression d’Ibn Said, «le philosophe d’El-Andalus et son maître en musique». 
Et ainsi Beihdja Rahal, sur ses vingt ans, toute fraîche, toute belle, toute angélique, va dans sa candeur au-devant de son destin. Certes, l’Université est là pour lui assurer son avenir, mais la musique l’accompagne, forcément, dans une parfaite communion d’un bonheur ineffable et d’un bien-être sans limite. Alors, là-bas, au loin, un sémaphore brillant de sa lueur bienveillante semble lui indiquer son chemin dans le monde mirifique de la musique, dans ce monde de la perfection, du rêve et de l’espoir…, à l’abri de toutes les contrariétés. Elle saisit l’opportunité, elle accepte le défi. Etait-ce par innocence…, était-ce par crédulité excessive en ce monde où d’autres n’ont pas eu la chance d’arriver à l’hyacinthe andalouse ? 
C’est selon. En tout cas, la voilà s’essayant en solo dans un btayhi de la nouba Hsine, Ya morsili. Un examen de passage réussi pleinement, du premier coup. Il faut dire, avant même de parler de la chance dans ce domaine difficile, laborieux, qu’elle a excellé en son genre, qu’elle a été sublime et que sa valeur intrinsèque, révélée en un bout d’essai, était pour quelque chose. Beau travail de réflexion qui va la mener loin ! En tout cas plus loin qu’elle ne le pensait, à cause de sa voix pleine de chaleur, de promesse et, on ne le dira pas assez, chargée d’émotion dans toutes ses interprétations… En effet, ce prélude à la notoriété va se répéter et, un mois plus tard, Beihdja Rahal passera en duo avec Hamid Belkhodja, exécutant ce fameux btayhi qui lui a permis de mettre, assurément, le pied à l’étrier. Une année après, sur ses vingt-deux printemps, elle sera admise en tant que membre, à part entière, dans l’association Fakhardjia. C’est un grand honneur, pour cette étudiante en sciences biologiques, qui aura l’occasion, après l’amphithéâtre où elle prenait des cours éprouvants mais nécessaires, de goûter aux charmes de cette poésie qui lui murmure les mots les plus doux, les plus éloquents, décrivant «l’épanouissement des fleurs après le passage des nuages printaniers ou le murmure de l’averse qui ranime les tendres corolles, ou encore l’élégance des beaux châteaux entourés de verdure». Cette description parle du waçl, dans Tawq el Hamama ou Le collier de la colombe, de notre maître Ibn Hazm El Andaloussi, et Beihdja Rahal ne m’en voudra pas d’avoir évoqué pour elle ce ponte avec lequel la poésie d’amour atteignait son apogée.
Là enfin, notre artiste s’affirme et confirme sa présence parmi ceux qui vont briller dans le ciel de la musique classique algérienne. Elle signe son premier contrat avec ce noble art qui se trouve être exalté, glorifié, par une communauté qui n’est plus à la recherche de son identité, puisqu’elle la connaît…, cette identité qui va dans les profondeurs de l’Histoire et qui la place parmi ces peuples qui ont fait la civilisation dans le bassin méditerranéen. Elle y est maintenant, bien en place, la jeune Beihdja Rahal ! Ce n’est plus la mélomane, qui vient par plaisir ou pour «agrémenter ses moments de loisirs», en considérant la musique comme «un plus» dans sa vie universitaire. Non ! Elle décide de s’intéresser davantage, d’en faire une activité permanente peut-être, en tout cas en parallèle avec la biologie qu’elle compte poursuivre en post-graduation. Et comment ne va-t-elle pas s’accrocher à la çanaâ et à ses dérivés, lorsque son maître, Abderrazak Fakhardji, la sollicite pour conduire l’interprétation de la nouba Rasd Eddil ? Comment n’est-elle pas comblée, même après cet incontournable trac, lorsqu’elle est aux commandes d’un ensemble qui a le plaisir de la suivre révérencieusement, car subjugué par celle qui sera demain une voix, un style et un nom ? 
Et la légende Beihdja continue, de la belle légende, dans ce paysage grandiose, en compagnie de musiciens et de poètes, dans un envoûtement où les mots pleins de couleurs ajoutent du charme à cette magnifique musique dont la structure en a été trop influencée. 
En effet, elle continue et, en 1986, elle est membre fondateur de l’association musicale Essoundoussia en même temps que professeur dans cette même formation.  Ainsi de1986 à 1992, elle s’affirme dans son pays. 
Elle enseigne les sciences naturelles au lycée, après avoir obtenu sa licence en biologie à l’Université d’Alger en 1988. Mais ne pouvant continuer ses études en post-graduation, faute de spécialité postulée, elle s’adonne à fond à la musique, en tant qu’artiste interprétant le patrimoine classique algérien, en particulier la nouba andalouse, représentée par la çanaâ, propre à l’école d’Alger. 
Elle se donne à fond, et ce n’est pas inutile de le répéter, parce qu’elle corrige, elle purifie le jeu de cette musique en l’époussetant, en même temps qu’elle s’impose comme une chanteuse classique qui reprend les meilleurs tableaux de cette Andalousie admirable, joyeuse, où Zyriab s’était donné à cœur joie pour exhiber ses talents de virtuose d’un art ramené de Bagdad et qui allait avoir une influence décisive sur l'avenir de la musique andalouse. Et Beihdja Rahal, qui n’est pas une autodidacte – ce qui n’est pas dédaignable, le cas échéant –, mais une scientifique, dans le vrai sens du terme, doublée d’une artiste passionnée, donne la valeur à chaque image à travers le rythme, l’accent, l’assonance, le balancement, en fait à travers un savoir-faire qui joue un rôle apparent dans la pureté de son interprétation. 
Elle n’est pas de ceux qui se contentent de balbutier un texte parce qu’ils ne connaissent ni la syntaxe et encore moins la signification des mots — cette situation existe hélas, dans notre pays —, mais elle se situe avec ceux qui essayent de se perfectionner en donnant à notre musique des airs qui sont en accordance avec le style musical.
Ainsi, elle restera dans son pays qu’elle aime tant, jusqu’en 1992, date à laquelle elle va en France pour s’y installer et continuer sa prodigieuse aventure dans la musique, en une véritable ambassadrice de la musique classique de son pays en Europe, et en France particulièrement, où il y a une importante communauté algérienne. Là, elle réalise un travail d’orfèvre, admirable, impressionnant…, et elle a l’enthousiasme, la volonté, surtout la compétence et le courage, qui lui permettent d’être constamment derrière ce projet digne d’intérêt, un projet qui, malgré les vicissitudes du temps et quelquefois l’indifférence des hommes, réussira selon les prévisions tracées par cette dame qui ne désempare devant aucun obstacle. 
Ambassadrice en Europe, Beihdja est également connue dans «Bilâd el mouwachahet», en Syrie, au Liban, en Jordanie, en Égypte et ailleurs, où elle a séduit ces réputés «mounchidine», aux oreilles attentives, qui ne vivent que de leur art et dont la voix vous retourne l'âme et vous chavire le cœur. Avoir l’agrément de ces spécialistes à l’ouïe très fine est une sérieuse attestation pour les postulants à la gloire dans ce vaste Moyen-Orient. Et Beihdja a su être à la hauteur dans tous les examens que l’amour de la musique lui a imposés. 
Oui, Beihdja a mûri, et de sa voix suave, limpide, elle joue avec sa gorge, en émettant des sons harmoniques, comme si elle jouait avec sa mandoline. Le chant, chez cette diva de l’andalou – nous insistons sur cette qualité même si elle la refuse – exprime ses états d’âme et libère ses émotions. Elle interprète de grandes poésies en mettant tout son cœur pour nous envoûter, nous séduire et nous entraîner dans ce havre de paix aux sonorités harmonieuses. Alors, face à Beihdja Rahal, en spectateur assidu et en mélomane convaincu, l’on perçoit en ses œuvres cette forte personnalité et cette vigueur dans l’exécution qui font, comme disait un spécialiste de la voix, que «son énergie se transforme, sa vitalité s’accroît, ses sens et son mental étendent leurs champs de perception, son être réintègre sa place dans l’univers». Et comment n’est-elle pas tout cela ? Comment n’est-elle pas la poésie et le chant qui s’expriment à travers elle ?
C’est ça Beihdja Rahal, une femme de caractère qui fait de son engagement dans la musique classique algérienne une éducation qui pousse de ses vigoureuses racines. Et là où elle se produit, elle laisse quelque chose…, qui vous accroche, qui vous émeut et qui vous rappelle ces parfums d’une époque autrement plus conviviale, plus dynamique, où l’art et la culture vivaient en totale symbiose avec la beauté de la nature qui inspirait aux gens des ardeurs exceptionnelles. 
N’est-ce pas beau, aujourd’hui, d’apprécier Beihdja Rahal, dans un concert, auguste et impressionnante au milieu de son orchestre, en train de nous livrer de sa voix tendre et douce, de sa «voix andalouse» comme l’écrivait Sofiane Hadjadj, les meilleures noubas de ce patrimoine des ancêtres ?  Tous ces bons sentiments, les lecteurs les trouveront dans l’ouvrage qui lui est consacré. Ils trouveront plus encore, concernant cette grande Dame que les amateurs d’andalou, bien avant l’Histoire, n’oublieront jamais.   
K. B.