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Culture

LES ALGÉRIENS, LE RIRE ET LA POLITIQUE DE BACHIR DAHAK Entre blagues, caricatures et ironiques retours de bâton

Publié par Hocine Tamou
le 18.11.2018 , 11h00
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Connaissez-vous l’histoire des poules qui accouchent en clinique ? La blague de l’âne couché sur la route et qu’on avait menacé de se faire coller une carte d’adhésion au FLN s’il ne se levait pas ? Ou encore la blague des notables mascaréens qui se voyaient déjà Algérois ?

Bachir Dahak (un nom prédestiné !) a réuni dans son livre des dizaines de blagues politiques, d’histoires drôles et de bons mots typiquement algériens. Une façon originale de revisiter et d’interroger l’histoire de l’Algérie de 1962 à nos jours, à travers un procédé thérapeutique dont les vertus réparatrices sont avérées. En effet, «le rire et le sommeil sont les meilleurs remèdes du monde» (proverbe islandais), sans compter que le rire constitue une qualité essentielle de l’homme libre. Le lecteur a entre les mains un ouvrage décapant, qui l’aidera à se soulager. Il se rendra compte que le métier de politicien reste toujours cet exutoire par où s’épanche sa déraison, sa mégalomanie, sa bêtise. Au fait, comment appelle-t-on déjà la maladie qui consiste à gesticuler toute la journée, parler pour ne rien dire et mentir tout le temps ? Faire de la politique, bien sûr. Et qu’elle est la différence entre un voleur à la tire et un politicien ? Réponse : un pickpocket ne peut voler qu’une personne à la fois ! Dans ce recueil de courtes histoires hilarantes, l’auteur allie l’impertinence pédagogique à la distance critique : le rire reflète la société algérienne en devenir, il est refuge et exutoire à ses frustrations, ses peurs et ses révoltes ; un contre-pouvoir nécessaire et partie intégrante de la liberté d’expression. C’est le rire sain jusqu’à l’ingénuité, et toujours pur, en raison jugement de sa force et de sa santé renouvelée dans les périodes difficiles. «A tous ceux qui se complaisaient à présenter les Algériens comme des dépressifs chroniques ou des enfants putatifs de Daech, ce recueil est bien la preuve qu’ils sont, au contraire, capables d’inventer et d’entretenir un humour corrosif pour remettre à leur place tous les despotes qui leur ont pourri l’existence, soit parce qu’ils étaient corrompus ou incompétents, soit parce qu’ils ont voulu leur imposer un modèle de société hors d’âge.
Les Algériennes et les Algériens sont en réalité les véritables auteurs de ce recueil dont je n’ai été que le scribe car l’humour politique, dans toutes les gouvernances liberticides, a une haute fonction tribunitienne», écrit Bachir Dahak (page remerciements). Ici l’humour porteur de colères et de sens a toujours été au diapason des injustices, des difficultés et des fractures sociales ; il traque les contradictions des hommes politiques tout en s’emparant, à sa manière, des débats qui agitent la sphère politique.
L’auteur l’explique très bien dans l’avertissement au lecteur : «Tous les régimes liberticides génèrent leur part de ridicule et entretiennent la gourmandise de leurs peuples pour les plaisanteries et les anecdotes politiques qui finissent par devenir une véritable littérature orale venant pallier l’indigence d’une presse aux ordres ou railler les slogans sentencieux de partis uniques finissants. (...) L’Algérie (...) n’échappe pas au tragicomique puisque l’indépendance de notre pays, en 1962, inaugure l’intronisation forcée d’un ex-adjudant de l’armée française aux plus hautes fonctions de l’Etat et la mise à l’écart définitif de ceux qui avaient patiemment enfanté, nourri, orienté et organisé le mouvement national préférant reprendre leurs activités professionnelles loin du tumulte des prédateurs et des nouveaux parrains du pays.» Les Algériens étaient mal partis... Au final, «ce triste tableau politique, enfanté par cinq décennies d’autoritarisme», mais que les Algériens agrémentent de graffiti vengeurs et de puissantes touches exotiques bien mises à leur place. Il faut dire aussi l’inaltérable capacité de la matrice politique à produire, en toute saison, des hommes favorisés par les dons de cynisme ubuesque, le talent de pitres de foire ou de cirque, parfois le génie de quelque Machiavel pour qui «le pouvoir est l’aphrodisiaque ultime» (Henri Kissinger). Aussi bien, «si l’humour politique se révèle être une des grilles de lecture de l’histoire contemporaine de l’Algérie, cela est dû à la capacité extraordinaire de renouvellement ou d’entretien des situations et des personnages cocasses du système». Des gens qui se sont adaptés à jouer leur propre personnage, une sorte de Djeha oriental métissé d’Arlequin et de paillasse (clown), personnages de la comédie italienne. C’est d’ailleurs à se demander si tous ces bouffons «ne font pas partie d’une stratégie de communication qui confirmerait finalement que le système assume et promeut le ridicule en politique au point de justifier amplement le présent recueil».
Elizabeth Perego, chercheure au sein du Department of History, The Ohio State University (USA), écrit dans la postface : «Pour la première fois, Bachir Dahak, docteur en droit et militant passionné, a regroupé toute une collection de blagues politiques algériennes datant de la période qui a directement suivi l’indépendance jusqu’aux années les plus récentes. (...) Ici Bachir Dahak dévoile le recueil le plus vaste et le plus diversifié de blagues politiques algériennes de toutes les époques post-indépendance qu’un enthousiaste de l’humour n’ait jamais recensées. Son ouvrage remarquable offre aux lecteurs le fonds du savoir vis-à-vis de l’histoire post-indépendante et les hommes politiques principaux de cette ère, nécessaire pour déchiffrer ces blagues». Pour l’historienne américaine, «ces blagues fantasques attestent de la présence d’une conscience politique bien développée parmi une population privée de plusieurs droits politiques, y compris la liberté d’expression, par un parti unique pendant des dizaines d’années. (...) De plus, en analysant et en offrant un contexte bien détaillé pour chacune des périodes qui se sont succédé dans l’histoire de l’Algérie post-indépendance, Bachir Dahak permet au lecteur d’observer comment la blague politique algérienne a évolué au cours du temps et s’est adaptée aux changements divers de la scène politique en Algérie». Autre point notable, remarque-t-elle,
 «Dahak réussit à corroborer une hypothèse majeure qu’il présente dans l’introduction, que l’existence d’un humour semi-officiel, notamment dans les formes des films et des caricatures et bandes dessinées, n’a pas exclu l’émergence d’un humour de la rue qui en voulait avec hargne au gouvernement et à ses politiques».
Censure, autocensure de l’humour «politiquement correct» ? Pendant ce temps, l’humour populaire continue d’égratigner le pouvoir politique, allant même jusqu’à dérouiller la politique. Et cela dure depuis 1962 ! «Il était donc temps qu’une première ébauche soit réalisée afin d’arracher à l’oubli cette partie du patrimoine culturel algérien, preuve éclatante que les Algériens ont toujours su rire de leurs dirigeants à défaut de pouvoir les critiquer ou les renvoyer», conclut l’auteur dans l’introduction. Avant cela, Bachir Dahak explique la disproportion quantitative (en nombre de blagues) qui caractérise deux périodes de l’histoire de l’Algérie, étant entendu que «la production des blagues politiques fait flores sous les régimes les plus antidémocratiques et les plus liberticides». Pour lui, «il est donc tout à fait normal que les blagues recueillies soient bien plus nombreuses pour la période d’avant les émeutes d’Octobre 1988 et de l’ouverture démocratique, d’où le déséquilibre flagrant entre les bons mots sur les présidents Ahmed Ben Bella, Houari Boumediène ou Chadli Bendjedid ,et ceux concernant Ali Kafi, Liamine Zeroual ou Abdelaziz Bouteflika». Quant à Mohamed Boudiaf, il est «le seul chef d’Etat algérien qui échappe aux mailles des humoristes (...). Pour l’homme de la rue, il symbolisait très fortement l’image du propriétaire (il fut l’un des fondateurs du FLN) venu expulser des indus-occupants ou encore des occupants sans droit ni titre».
Dans un souci de rééquilibrage, d’enrichissement et pour harmoniser son texte, l’auteur a alors collecté un certain nombre de blagues sur les militaires et les islamistes. Des blagues tout aussi croustillantes et caustiques, notamment lorsqu’il s’agit des islamistes assimilés aux autres tenants du pouvoir ou qui s’imposent comme de vraies caricatures. Car «c’est également la critique d’une bigoterie excessive ou ridicule qui rend les islamistes éligibles aux mêmes blagues visant les dictateurs ou les mauvais gouvernants». Bachir Dahak a pu ainsi concocter une composition riche, variée et fort plaisante à destination de tous les publics, en particulier des jeunes lecteurs qui pourront en prendre de la graine.
Allez, il ne faut surtout pas se gêner pour puiser à pleines mains dans ce réservoir de blagues ! Dans l’avant-propos, l’auteur a déjà épinglé pas mal de personnages fantasques et hauts en couleur, de toutes les périodes et qui ont en commun le style burlesque et l’art de la gaffe. De quoi mettre le lecteur en appétit avant un double démarrage (avec «Le bourricot et la 404») du temps de l’auto-école d’Ahmed Ben Bella. «En mars 1963, au cœur de la Mitidja, dans un ancien domaine agricole colonial transformé en domaine autogéré», les paysans sont «face à un responsable politique désigné comme l’envoyé spécial de Ben Bella».
Excédé par les revendications du leader syndical local, le représentant du président a alors ces mots : «Cher frère, cela fait deux heures que j’explique la révolution et tu ne veux pas comprendre ! Le socialisme c’est pourtant très simple : c’est un bourricot pour toi et une 404 pour mois.»
Le moteur est ensuite relanceé à plein régime au passage d’un bourgeois au volant d’une DS19 (toujours sous le socialisme de Ben Bella), pour atteindre la vitesse de croisière avec Kaïd Ahmed, accoucheur de blagues et de bons mots émérite (à ce titre, il est d’ailleurs le seul responsable politique à avoir droit à un chapitre entier du livre, en dehors des présidents qui se sont succédé à la tête de l’Algérie). Parmi les formules célèbres et répliques savoureuses de Kaïd Ahmed : «Que les choses soient claires, la Révolution agraire, c’est les étudiants volontaires, le choléra c’est le FLN.» Inaugurant le barrage du Ksob : «Chers frères et chères sœurs, ce que nous inaugurons aujourd’hui est très important car je peux vous dire d’ores et déjà que l’avenir de l’Algérie est dans l’eau.» En juillet 1968, face à des syndicalistes : «Chers frères, n’oubliez surtout pas qu’à l’indépendance en 1962, notre économie était égale à zéro et que grâce à vous et à vos sacrifices nous l’avons multiplié par deux.» Après le chapitre consacré au père de la fameuse formule «(...) l’Algérie était au bord du gouffre et (...) nous lui avons fait accomplir un grand bond en avant», l’auteur revient sur la période Boumediène elle-même, caractérisée notamment par le règne des pénuries : «Une partie des blagues de cette période est liée aux désagréments des pénuries successives.»
D’autres blagues populaires brocardent la censure, les contradictions et les inepties du pouvoir politique. Tel cet éboueur ayant acheté un kilo de sardines enveloppées dans un vieux numéro du quotidien El Moudjahid. «Malheureusement, bien avant d’arriver chez lui, les sardines ne tiennent pas dans le journal» et se retrouvent par terre. «Fou de rage, l’éboueur prend son copain à témoin et lui dit : — Comment tu expliques que ce journal peut supporter chaque matin des tonnes de mensonges et de bêtises et qu’il soit incapable de transporter un petit kilo de sardines ?» Et que dire de ce gouvernement gagné par la fièvre de l’arabisation décrétée «tâche  d’édification nationale» ? 
«En réaction à ce brusque accès d’arabisation, la rue d’Alger décida alors d’arabiser immédiatement tout le gouvernement en accolant un «Abou» très symbolique à chaque responsable.» Cela a donné, entre autres : Abou Kalips (Président de la République), Abou Minable (responsable du FLN), Abou Bri (ministre de la Planification), Abou Dsoufle (ministre des Sports)...
Mais c’est sous le règne de Chadli Bendjedid que la prolificité des blagues est la plus forte (un record jamais battu). L’auteur explique les raisons et les facteurs à l’origine de l’esprit fécond des producteurs de blagues à l’époque de Chadli, puis il défile un chapelet d’histoires drôles, cocasses (style les aventures de Djeha) : «Chadli et les ânes de Tiaret», «Chadli chez les Belges», «Les diplômes de Chadli», «Chadli recontre Reagan», «Chadli et la logique», etc. Le lecteur se délectera de tous ces mots savoureux, ces traits mordants et vengeurs qui démythifient des hommes d’état. Il fallait avoir une sacrée imagination pour inventer, par exemple, la blague sur des centaines de poissons sortant de l’eau et morts... de rire, ou sur les fourmis qui ne doublent pas sur un dos d’âne car connaissant parfaitement leur code de la route. Et puis, il y a cet humour subtil, d’une ironie mordante, qui vient confirmer que le rire et la politique peuvent former un ménage tendrement uni (Ah ! la «dame multirécidiviste» du bois de Baïnem).
«Celui qui pagaie dans le sens du courant fait rire les crocodiles», rappelle le proverbe africain à propos de la bêtise humaine. Les Algériens continuent de subir de mauvaises blagues politiques après avoir vécu une tragédie. Sauf que la décennie noire a profité à des petits malins amateurs de prochaines histoires vaudevillesques, «la transition vers le libéralisme et le démantèlement d’une grande partie du secteur public ayant fait de grands pas à l’ombre d’un terrorisme régulé dont l’un des objectifs était de tétaniser toute réaction politique des Algériens».
Le don inné pour l’invention de blagues s’est-il endormi depuis ? L’imagination des Algériens est-elle devenue indolente ? Non, car l’effet boomerang, aujourd’hui, se manifeste sur le web, dans les médias (caricaturistes, chroniqueurs...), sur scène (humoristes) et dans rue. Dans le présent recueil, «beaucoup de lecteurs découvriront avec un certain plaisir que l’image des Algériens ne  renvoie pas automatiquement à cet imaginaire lugubre, macabre ou ubuesque que la presse des bien-pensants leur colle de façon malveillante. Comme les autres peuples du monde, les Algériens ont toujours su transcender leurs détresses par le rire en en faisant une arme à destruction passive». 
Une dernière (bonne) blague pour la route ? Ou plutôt cette anecdote : un éditeur français à qui il avait communiqué le livre, a tenu les propos suivants à l’auteur : «Vous savez monsieur Dahak, présenter l’Algérie sous l’angle de l’humour pourrait agir à contre-courant de ce qui fait vendre l’image de votre pays en France et en Europe, c’est-à-dire un pays en chaos permanent, avec des morts à chaque carrefour et dans chaque armoire, un pays cornaqué par des généraux insatiables, des nationalistes sourcilleux mais excellents prédateurs de l’argent public, et des islamistes précurseurs du djihadisme.» Oui, c’est bien cela l’hypocrisie qui finit par être de bonne foi, avec l’humour (noir) en plus.
Hocine Tamou

Bachir Dahak, Les Algériens, le rire et la politique. De 1962 à nos jours, éditions Frantz Fanon, Tizi-Ouzou 2018, 198 pages, 700 DA.

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