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Culture

LE CHAHID ABDELKADER MIMOUNI DE HACHEMI LARABI, AHMIDA MIMOUNI ET OMAR MIMOUNI Hommage à l’intellectuel et homme d’action

Publié par R.C
le 16.05.2018 , 11h00
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Dans l’épilogue du livre, les trois auteurs se demandent encore s’ils n’ont pas «négligé d’évoquer quelque chose de significatif à propos de cet homme, Abdelkader Mimouni, homme de culture et d’action, éditeur et martyr».
Difficile, en effet, de rendre compte de toute la trajectoire d’un personnage aussi complexe, si fascinant. Malgré cela, le travail d’objectivisation est bien réel dans cet hommage alliant le témoignage, la reconstruction historique et mémorielle, l’analyse des faits à partir de documents d’archives et, in fine, la combinaison logique de jugements à partir de données exactes, prouvées. Hachemi Larabi, Ahmida Mimouni et Omar Mimouni ont adopté une démarche méthodique et rigoureuse, chacun apportant sa pierre à un édifice qui exige beaucoup de patience et de soin. Ce travail de recherche a été long, difficile et minutieux, mais il a permis d’enfanter un ouvrage riche d’informations nouvelles pour le lecteur. Le livre regorge d’éléments particuliers qui rendent Abdelkader Mimouni un personnage unique, réellement différent de tous les personnages qui ont marqué le Mouvement national et le combat pour l’indépendance. Car Abdelkader Mimouni fait partie des hommes qui sont restés dans l’ombre, «morts ou oubliés», alors même que c’est sa génération qui a préparé Novembre 1954. Son nom est aussi le symbole d’une émulation intellectuelle, d’une participation à une vie culturelle matrice et vecteur du nationalisme (d’où le sous-titre de l’ouvrage : «Culture et nationalisme»).
Pour les trois auteurs, Abdelkader Mimouni figure parmi les hommes «qui ont réveillé la conscience des Algériens» (dont Bennabi, Bensai, Mahdad, Khaldi, Sahli, Ferhat Abbas, Messali). Il est «un des meilleurs, qui n’est pas un héros, mais il a été plus que cela : c’est un martyr de la culture que les auteurs, ses parents et ceux qui l’ont aimé et admiré veulent en sauver le nom de l’oubli» (avertissement au lecteur). Omar, l’un des fils du chahid, son frère Ahmida et Hachemi Larabi (le coordonnateur du projet) ont alors uni leurs efforts pour produire une œuvre mémorielle d’un grand intérêt pour le simple lecteur et pour l’historien.
Couche par couche, la pioche minutieuse des trois collaborateurs découvre des traces cachées ou ignorées que le temps n’a pas effacées. Des traces émouvantes.
Cela donne une vie et un parcours représentés en perspective éclatée. C’est l’histoire d’une vie et dont les éléments constituent les pièces indissociables d’une histoire de l’Algérie en mouvement, saisie dans sa dynamique. «Pourquoi Abdelkader Mimouni ?» exprime Hachemi Larabi comme problématique. Parce que — et c’est l’un des points importants qui font l’intérêt de l’ouvrage —, «lorsque je suis revenu à Alger après avoir passé trois années à Djamâa Ezzitouna à Tunis, en 1950, quelque chose de très important avait changé en Algérie, une nouvelle librairie arabe avait été créée.
Cet événement est plus qu’important pour l’époque. Tout le monde se cherchait. (...) Le livre n’existait pas en Algérie ! Il n’y avait pas de librairie en Algérie. Il y avait des livres bien sûr, mais ceux qui étaient imprimés par l’Université d’Alger ou par Hachette». Le fondateur, la cheville ouvrière de cette nouvelle librairie véritablement algérienne n’est autre que Abdelkader Mimouni, que Hachemi Larabi rencontre pour la première fois «entre 1950 et 1951». Le personnage fait sur lui forte impression : «Abdelkader Mimouni en imposait. Il en imposait à tous. Il avait pu joindre le matériel au culturel. Au moins ce monsieur incarnait la culture.» Toujours dans le préambule, c’est cette fois Omar Mimouni qui précise que l’idée de rendre hommage à son père avait germé au début des années 1990. Les conditions n’étant pas encore réunies, «il a fallu attendre le 8e Salon du livre d’Alger (Sila) en octobre 2003, et le concours des collègues membres du Syndicat professionnel du livre (SPL) pour réunir ces conditions». L’hommage a été enfin rendu, en marge du 8e Sila, comme en témoigne le texte introductif de Mohamed El Mili (texte traduit en français par Hachemi Larabi et reproduit ici).
Mohamed El Mili souligne notamment, dans cet hommage : «C’est d’abord un homme politique — je ne dis pas un homme politique qui court les sièges —, c’est un intellectuel qui sort de l’ordinaire, en même temps un concepteur, un réalisateur. (...) Il est cependant militant patriote et nationaliste dont l’amour de l’Algérie a obsédé sa vie. (...) Libre, il ne voulait pas s’enfermer dans des modèles sociaux et religieux obsolètes et dépassés par le temps, comme il a toujours refusé la fuite en avant de peur de faire face à une amère réalité. (...) Il s’est abreuvé de l’esprit et de l’authenticité patriotique à l’école du Cheikh Moubarak El Mili alors en la fréquentant étant encore enfant.
Au même moment, l’école française lui a ouvert les yeux sur le modernisme et ses exigences organisationnelles. La fréquentation de l’école française à différents niveaux lui a permis ‘’d’acquérir la liberté de penser’’ comme le lui a répété Cheikh Moubarek El Mili. C’est ainsi que se forgea sa personnalité en évitant les dangers de l’égarement et celui de l’enfermement.
Abdelkader Mimouni n’a jamais occupé une place d’avant-garde dans le monde du militantisme et de la politique. (...) à l’époque la plus terrible du colonialisme, il était convaincu de l’indépendance de l’Algérie.»  En 2009, à l’occasion du 14e Sila, un second hommage a été rendu «au précurseur de l’édition Abdelkader-Mimouni». L’impact est si important que Omar Mimouni se décide enfin pour un projet de livre. Il commence son travail de collecte de documents. «J’ai donc pris attache avec M. Hachemi Larabi et lui ai proposé l’écriture du livre», confie-t-il. Hachemi Larabi est enthousiasmé par le projet.
Omar Mimouni rend, par ailleurs, un vibrant hommage à ce précieux collaborateur. Il écrit : «Aujourd’hui je suis triste. Un grand homme est parti : Hachemi Larabi. (...) Ce qui m’attriste, (...) c’est qu’il n’a pas pu assister à la réalisation de notre projet commun qui lui tenait tant à cœur, le livre sur Mimouni Abdelkader.»
Le livre paraît finalement aux éditions Dahlab, fin 2017. Il se distingue des autres ouvrages du genre par la manière de peindre au mieux un être doué de qualités particulières. Une histoire réussie, car éclairée par un tempérament actif, ardent, combatif, et portée par une dynamique sociale et de groupe. L’individu (Abdelkader Mimouni) et les groupes (les élites) sont ici en interaction. C’est aussi une histoire riche, passionnante, faite de pièces qui racontent des choses de manière différente parfois, mais des pièces indissociables et en harmonie.
La saveur distinctive de la prose de Hachemi Larabi constitue le liant de l’ensemble. Il y a là des approches et des regards croisés, de même que sont mis en exergue l’apport et l’influence de certains intellectuels, hommes de culture et autres personnalités algériennes sur le destin singulier d’Abdelkader Mimouni. Sans oublier les divers textes d’archives et autres documents de première main qui ajoutent à l’intérêt documentaire du livre.
Chacun des neuf chapitres forme comme une histoire dans la grande Histoire, avec un thème de composition et ses variations, la multiplication de détails authentiques tout en respectant le juste équilibre entre le particulier et le général. Le lecteur découvre l’histoire d’Abdelkader Mimouni avec beaucoup d’émotion, avant même l’avertissement et le préambule. C’est son frère Ahmida qui se charge de communiquer une telle émotion au lecteur, dans le texte d’ouverture intitulé : «Mercredi 5 avril 1961, au matin.»  Ahmida Mimouni raconte une histoire vraie dont il a été le témoin.  Il dramatise l’émotion — incarnée et convertie en images — au travers de l’action. Ce matin-là, «Abdelkader quitte Laghouat en compagnie de sa famille, après les sept jours du décès de son oncle et beau-père Haoussine».
Au volant de sa Simca P60 noire, il doit rentrer à Alger avec sa famille. Il ne se doutait pas que son destin lui réservait une fin tragique, près de Berrouaghia. Sa voiture a été heurtée violemment par un camion... «Ainsi mourut Abdelkader Mimouni ; il fut liquidé dans un accident de la route préfabriqué, comme d’autres patriotes avant lui et après lui.» «Les circonstances du dernier voyage» (titre du chapitre 1, très court) sont complétées et examinées ensuite avec le recul nécessaire à l’historien. Cette fois encore, il est permis «de penser à l’explication la plus plausible concernant ledit accident, qui n’est autre qu’une élimination physique pure et simple de Mimouni Abdelkader».
Il est donc parfaitement clair que l’homme dérangeait la France coloniale. Pourquoi et à quel point ? Le lecteur le découvre progressivement, à mesure qu’il apprend à connaître les multiples facettes du personnage. Avant cela, dans le chapitre 2, c’est Laghouat, sa ville natale, qui a droit à la monographie qu’elle mérite. il s’agit là d’une étude complète, détaillée, car «on ne peut parler de la vie d’Abdelkader Mimouni sans parler de la cité de Laghouat». Place, ensuite, à un «historique de la famille Mimouni» et à l’«enfance de Mimouni Abdelkader» (chapitre 3). Le chahid «est né en 1917 à Laghouat, dans une famille de propriétaires et de commerçants aisés, issus d’une tribu qui, traditionnellement et depuis des siècles, commandait le Djebel Amour».
Après des études primaires dans sa ville natale (école coranique, médersa du Cheikh Moubarak El-Mili, école française), Abdelkader Mimouni quitte Laghouat à l’âge de quinze ans. Il poursuit ses études au Collège de Médéa, étudie ensuite à l’Université d’Alger où il prépare un brevet d’arabe. Jeunesse studieuse. Pour lui, c’est surtout une période riche en rencontres, en découvertes, en expériences et en prises de conscience.
Au début de la 2e Guerre mondiale, «il était pratiquement chez lui à Alger», surtout «grâce aux différentes visites et aux relations qu’il s’est tissées dans le cadre du mouvement des scouts musulmans algériens». Certes, «Mimouni était avant tout un intellectuel, il n’a jamais rêvé de faire de la politique» ; pourtant, il commence «à prendre conscience de son rôle d’acteur» dans le mouvement nationaliste («en 1936, il avait déjà été arrêté à Laghouat pour activité nationaliste»).
Ses études de traduction sont couronnées par l’obtention du brevet d’arabe (1938) et du diplôme d’arabe (1939). Il fera alors partie d’une génération charnière qui aura la lourde tâche «de créer les conditions objectives du combat politique». Il appartient «à la classe des ‘’intellectuels’’ modernes, armés aussi bien pour le débat que pour le combat. C’est sur eux que reposera le plus gros de l’effort jusqu’à 1954. C’est sur eux qu’après 1954 sera orientée la plus forte, la plus impitoyable» répression.
Universitaire bilingue, actif sur plusieurs fronts, Abdelkader Mimouni a notamment fait du journalisme. Il «a collaboré à tous les journaux et revues amis», surtout avec Egalité et La République algérienne (quelques articles publiés dans Egalité, en 1944-1945, sont donnés dans le chapitre 4). Quelques pages sont également consacrées à la revue Consciences algériennes, «dont il fut le directeur gérant avec, au comité de rédaction, François Châtelet, Jean Cohen, Abd El-Kader Mahdad et André Mandouze». Cette aventure éditoriale a été «passionnante mais terriblement courte» (1951-1952). Au cours de la même période, «Abdelkader Mimouni, en parfait intellectuel bilingue, pragmatique et visionnaire à la fois, envisage, en prison d’abord et dès sa sortie de prison, la création d’une maison d’édition indépendante pour soulager ses amis intellectuels».
En 1946, il fonde les éditions algériennes En-Nahda. Le très intéressant chapitre 5 revient, avec force détails sur la genèse d’En-Nahda, ses premières publications durant la période prolifique 1946-1952 (Abdelaziz Khaldi, Malek Bennabi, Kateb Yacine...). Outre ce fait marquant (Abdelkader Mimouni est l’un des pionniers de l’édition moderne algérienne, lui qui a fait connaître des écrivains algériens nationalistes, y compris à l’étranger), le natif de Laghouat est l’ami de nationalistes de toutes tendances, d’intellectuels, de sportifs, d’hommes de culture. Le remarquable chapitre 6 abonde de détails sur ses relations avec toutes ces personnalités (Mohamed Bouras, Cheikh Moubarak El-Mili, Cheikh Bachir El-Ibrahimi, Mohamed Cherif Sahli...).
Au fil des pages, le lecteur découvre un Abdelkader Mimouni à la dimension de son époque et du combat libérateur. Son engagement politique ayant commencé tôt (dont les Scouts musulmans algériens, aux côtés de Mohamed Bouras), il était probablement le seul militant à se faire arrêter et emprisonner, indifféremment, avec les gens du PPA, de l’UDMA ou des Oulemas (entre 1938 et 1958, il a été interné dans 17 prisons et centres d’internement différents). Sa vie a été courte (il est mort à 44 ans), mais solaire.
Hocine Tamou

Hachemi Larabi, Ahmida Mimouni et Omar Mimouni, Le chahid Abdelkader Mimouni, culture et nationalisme. Editions Dahlab, Alger 2017, 394 pages.

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