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Culture

LA POÉTIQUE DE L’ŒIL DE KADDOUR M’HAMSADJI La fonction miroitante de la poésie

Publié par Hocine Tamou
le 09.12.2019 , 11h00
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Dans cet «essai» sur l’œil humain, Kaddour M’hamsadji porte un regard neuf sur un monde dont les autres semblent rassasiés. Il a ce «regard fertile» (Eluard) et curieux qui s’étonne pour mieux voir et mieux donner à voir. A commencer par la vue elle-même et la vision de ce qui se trouve sous nos yeux.
 

Pour bien éclairer sa démarche et souligner combien l’œil est le symbole de l’individuation et de la vie cosmique qui se concentre en lui, l’auteur précise, dans l’avant-propos, que le titre de son livre est «une réflexion simple d’un écrivain sincèrement persuadé de sa sensibilité et surtout des limites de son savoir, singulièrement en sciences médicales». Mais pourquoi l’œil, maintenant, après soixante ans d’écriture ? Réponse dans le même texte introductif : «En soin depuis plusieurs années pour une pathologie sévère relevant d’un traitement suivi en ophtalmologie, cet auteur s’essaie, sans surcharge culturelle spécifique, à faire surgir en lui-même, par lui-même, telle philosophie de la poésie. Elle est celle que développe son imaginaire ;  une philosophie de principes naturels : des produits d’une franche observation, élaborés en une formule consacrée par une réflexion totale, sans doute naïve, à première vue, dans la forme mais, dans le fond, elle est ambitieuse et toute pleine d’un rêve efficient initiateur d’images. L’œil impose sa considération à l’être vivant, par le besoin de celui-ci de voir».
L’écrivain, en particulier, a depuis toujours cultivé le «savoir-voir» indispensable pour garder un regard novateur sur tout. Un regard jamais blasé par le quotidien. Il dévorait d’un œil ardent les belles choses et les êtres, préférant regarder avec les yeux et non pas avec les pensées. Bien sûr, l’observateur attentif sortait toutes ses antennes pour pouvoir écrire avec les cinq sens, puisant dans sa réserve sensorielle pour cheminer imaginativement dans son monde intérieur, surtout dans la poésie. Kaddour M’hamsadji avait l’habitude naturelle d’observer attentivement les gens, les animaux et les choses pour pouvoir écrire ensuite quelque chose de neuf : «L’œil, cet ‘‘observateur’’, essaie donc d’élever l’âme qui s’exerce à croire à l’idéal et à tendre vers lui. Alors, une question pertinente et pour autant inattendue, ne viendrait-elle pas à celui qui pense ? Alors, l’œil humain aurait-il une âme ? Nul doute, là où commence l’acte de voir, là éclot l’image pensée, là se développe la poétique de l’œil, aussi» (avant-propos).
La perception visuelle et l’écriture littéraire ont, ici, une relation évidente : elles apparaissent comme naturellement extensives. Il s’agit d’une «écriture-vision» où le regard révèle la poésie qui travaille le texte. «L’œil, qu’on appelle fenêtre de l’âme, est la principale voie par où le sens commun peut considérer, largement et dans leur splendeur, les œuvres infinies de la nature», disait Léonard de Vinci. Kaddour M’hamsadji le poète, comme le peintre, a appris à transformer la nature, créant ce monde imaginaire qui donne la primauté à la vision artistique sur la représentation réelle des choses. Dans son univers poétique, chaque chose vue recèle la capacité de refléter une réalité jusque-là invisible, ou encore de dévoiler une réalité virtuelle. Et c’est ainsi que l’artiste amène le virtuel à l’existence. L’œil fonctionne justement comme un écran montrant cette réalité indéfinissable car cachée. C’est cela l’œil symbolique du poète et dont la vision crée son propre objet. Quant à la vérité du poète, elle réside dans cet œil qui la dévoile selon un jeu de miroirs fait d’anamorphose, de déguisement, de la magie d’une cosmogonie de la déraison. Chez Kaddour M’hamsadji, la philosophie de la poésie va alors s’exprimer dans pareil jeu de miroirs où l’œil fonctionne comme un prisme au travers duquel on voit le réel sous une perspective nouvelle qui permet d’entrevoir les profondeurs du monde de l’invisible, de la vie avant la vie. De la création, autrement dit. La fonction miroitante de la poésie, c’est aussi le regard porté en soi, en son propre intérieur et en son âme. 
En regardant au creux de sa sombre nuit, le poète n’a d’autre alternative pour percer la ténébreuse opacité qui l’entoure que de s’imposer une puissance visuelle (intérieure) dépassant les normes ordinaires. Dans le poème La macula dégénérée, il écrit par exemple : «La destruction est commencée. Faut-il en rire, en pleurer ?/Non, ce n’est pas une question de courage ni de patience./Il faut s’y résigner, déserter le théâtre des émotions laides/S’en remettre à l’Amour de la vie, au Printemps prochain.»
On le voit, la poésie précède tout naturellement la poétique chez Kaddour, M’hamsadji. La première déborde la deuxième, la transcende même. La poétique de l’œil ne peut donc être qu’une allégorie, l’enjeu étant d’examiner les différentes façons d’exprimer littérairement l’œil à travers un ouvrage didactique qui fait de la poétique un instrument d’étude de la création artistique et verbale.
L’auteur révèle, dans cet essai, son imaginaire personnel, en même temps qu’il révèle un imaginaire collectif, sinon universel, en relation à l’objet (l’œil) et à tout ce qui lui est propre. Aussi, la poétique n’est autre chose qu’un recueil où l’écrivain a mis de tout : son mal, ses souffrances, ses états d’âme, ses rêves, ses coups de cœur, ses réflexions, sa philosophie, l’écriture comme nourriture quotidienne et véritable passion métaphysique, l’amour de l’art littéraire, des poétiques de l’œil (notamment chez les grands penseurs et écrivains) minutieusement collectées... Cette façon de traiter de l’art, particulièrement de l’art littéraire et poétique, est d’ailleurs résumée dans le texte de présentation : «Oui, il faut le croire : l’œil vit, l’œil voit, l’œil observe, l’œil pense, l’œil juge, l’œil s’exprime, l’œil agit, l’œil commande, l’œil accepte, l’œil refuse, l’œil est méchant, l’œil est paisible, l’œil est nostalgique, l’œil a de la mémoire, l’œil est romantique, l’œil aime..., l’œil meurt. Ainsi va qui mieux ne peut...» Oui, «l’œil meurt», notamment des suites d’une maladie de la vision appelée DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge). Cette pathologie «est la première cause de cécité chez les personnes âgées de plus de 50 ans», écrit l’auteur.
La poétique de l’œil, c’est aussi un «exposé sincère d’un ‘‘ressenti’’». Et Kaddour M’hamsadji laisse le soin au lecteur d’imaginer, pour la réalisation de cet ouvrage, tout «ce qu’il a fallu de courage, de patience, de conviction, l’ensemble mêlé d’espérance d’être utile, simplement». Quant à la formule choisie (le livre est à la fois un recueil, une anthologie, un florilège, une chrestomathie, un traité didactique, un opuscule de médecine), l’auteur en précise également le sens, la portée et les limites. «Toutefois, explique-t-il, cette réflexion reste dans le beau domaine de la poétique générale caractérisée par un prodigieux ensemble de principes culturels, philosophiques, historiques, traditionnels, religieux... qui donnent un sens exceptionnellement privilégié à un organe des sens chez l’être vivant, et tout particulièrement à celui de l’être humain. En effet, ici, rien de semblable à une étude ayant pour objet l’œil et ses annexes qui relèvent des sciences médicales spécialisées.»
Les courtes contributions d’ophtalmologistes (celles des docteurs Zahia Louni, Messaoud Djennas, Slimane Mohabeddine et Meriem Braham Chaouch), en ouverture de l’ouvrage, permettent de familiariser le lecteur avec l’anatomie, la physiologie et la pathologie de l’œil, dont la cataracte et la DMLA. Ce volet instructif et de vulgarisation est enrichi par la propre expérience de l’auteur avec la DMLA, qu’il exprime pudiquement mais en langage clair et imagé. «Pour exorciser le mal, dit-on, il faut en parler/Ou l’ignorer. Mais comment peut-on ignorer/Ce qui vous rend la vie mélancolique, presque inutile ?/C’est là une question pertinente mais navrante. /Il faut en parler (...)», écrit celui qui a saisi, dans les rets du scepticisme et de l’ironie, tout le drame, mais aussi toute la raison, la volonté et la foi dans le combat qui continue. Assurément, la cosmogonie de l’œil et de la poétique à venir va désormais créer une sorte d’alchimie complexe, une magie suggestive qui «laisse le chercheur et le lecteur ou perplexes ou ravis». Etant entendu que «l’humaine condition, à travers le monde, ne cesse de confirmer, par expérience ou par spiritualité, que l’œil a un pouvoir immense».
Cette influence vive, inexplicable, qu’exerce l’œil, et telle que revisitée par Kaddour M’hamsadji, est présentée dans l’essai sous une forme éclectique mais harmonieuse.
En fait, c’est surtout une savante collecte de proverbes, de bons mots, adages, dictons, formules bien senties, maximes, citations, expressions et locutions imagées, d’enseignements pleins de sagesse et d’humanité... Paroles du terroir, pensées universelles, poèmes, réflexions et commentaires de l’auteur se déploient en grappes d’astres scintillants sur la toile de l’artiste, cette poétique de l’œil où se reflètent et se recomposent les options poétiques et éthiques, les représentations, les images et les ombres de la vérité. Le merveilleux voyage commence avec les proverbes arabes de Mohamed Bencheneb, se poursuit par thèmes et s’achève par le poème A l’œil d’Elle, est ma conclusion (poème de l’auteur écrit en 2019).
Cet essai de Kaddour M’hamsadji confirme un écrivain qui a fait du livre le témoin oculaire de la parole poétique. Pour lui, l’écriture poétique procède d’abord de la vision. Hélas, il y a ce mal qui le ronge... Mais la poésie l’a, depuis toujours, saisi aux tripes. C’est, pour lui, plus fort que tout. Alors il a écrit cette «poétique de l’œil», dans des conditions très difficiles, simplement pour exposer les mots au regard du lecteur. C’est exactement cela la fonction miroitante de la poésie.
Hocine Tamou

Kaddour M’hamsadji, La poétique de l’œil, éditions OPU, Alger 2019, 162 pages, 500 DA.

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