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Culture

Les docs du FICA L’art du portrait en deux films

Publié par Sarah Haidar
le 11.11.2019 , 11h00
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La journée de samedi dernier était riche en émotion et en découvertes pour le public du 10e Festival international du cinéma d’Alger dédié au film engagé. Deux documentaires ont particulièrement marqué les esprits.
Lettre à Inger de Maria Lucia Castrillon et 143, rue du désert  de Hassen Ferhani creusent, de manière totalement différente, la question de la liberté et de l’émancipation des esprits. 
Inger Servolin est une productrice française d’origine norvégienne issue d’une famille bourgeoise qu’elle quittera dès son jeune âge pour rejoindre Paris. Elle y travaillera un temps dans un bureau d’import-export où elle s’ennuiera prodigieusement puis comprend très vite de quel bois elle se chauffe. 
Paris, comme d’autres villes françaises, vit alors les prémices d’une révolte sociale et politique inédite. Ça tombe bien car le tempérament d’Inger Servolin tend à la subversion et la quête de nouveautés. Elle fonde, en 1967, en compagnie de Chris Marker, la coopérative de production engagée «Slon» (Société de lancement d’œuvres nouvelles) devenue en 1973 «Iskra» (Image, son, kinescope et réalisation audiovisuelle). Elle fut ainsi à la fois l’une des premières productrices de cinéma documentaire en France et une pionnière dans le film engagé accompagnant les luttes de gauche des années 1960-1970 notamment. 
Maria Lucia Castrillon adresse une lettre filmique à cette femme exceptionnelle dont le nom est quasi-introuvable sur les films qu’elle a pourtant fait naître. Malgré un contexte politique restrictif marqué par une censure féroce de l’Etat et en dépit du manque de moyens financiers, Slon sera un véritable maquis de gauche en plein cœur de Paris ! Suivant aussi bien la formidable révolte de mai 68 que les luttes ouvrières et paysannes pour s’étendre par la suite sur les événements majeurs qui ont secoué le monde à cette époque, notamment la guerre du Vietnam et dictature de Pinochet au Chili, cette coopérative de production «sauvage» fait un pied de nez aux images officielles et aux œuvres tièdes et bourgeoises. 
Avec son complice et ami de toujours, le réalisateur Chris Marker reconnu depuis une décennie déjà, Inger se fait l’artisane dévouée de «films qui ne devraient pas exister» car faits par et pour les classes en lutte et contre les dominants, qu’ils soient sociaux, politiques ou médiatiques. 
Privilégiant le travail collectif aussi bien au niveau de la production que de la réalisation, Slon lancera ainsi quelques-uns des plus beaux films documentaires du XXe siècle : Loin du Vietnam, coréalisé par Godard, Varda, Resnais, Lelouch, Ivens et Klein et coordonné par Chris Marker, raconte sept façons différentes de voir ce conflit ; A bientôt, j’espère, tract filmique tournée durant la grève-occupation des ouvriers des usines Rhodiacéta de Besançon, aidés plus tard par Slon à faire leur propre cinéma dans le cadre des groupes «Medvedkine». On vous parle de…, une série de mini-films de contre-information destinés à décrypter l’actualité internationale en contrant les propagandes officielles. Slon, devenue Iskra, atteindra son apogée en 1978 avec Le fond de l’air est rouge (4 heures en deux parties) qui balaie de manière saisissante la montée et le déclin des mouvements de gauche dans le monde.  
Devenue une mine d’or pour le patrimoine cinématographique français, Slon-Iskra, qui continue d’exister à ce jour grâce à un travail de transmission et d’émulation mené par Inger, reçoit ainsi devant nos yeux la visite de la Cinémathèque française venue collecter des dizaines de bobines de films jadis censurés ou bloqués. Castrillon nous offre, au-delà de l’hommage appuyé à une femme obstinée et profondément militante, un aperçu d’une gauche protéiforme qui a, un jour, véritablement fait trembler le capitalisme et l’oppression. Soutenu par un panel de témoignages de premier plan, notamment ceux d’Inger elle-même, ses compagnons de route et même un banquier gauchiste, le documentaire crée l’émotion et interpelle les esprits grâce à sa double vocation de portrait d’un personnage singulier et dissection d’un âge politique révolu. Après avoir dédié son film aux détenus d’opinion, Hassen Ferhani cède la place à des images vaporeuses et dépouillées au cœur d’un désert où Malika, tenant une modeste boutique-café-restaurant au bord de la Nationale 1, se dresse tel un acacia résistant émouvant. 143, rue du désert», projeté en avant-première nationale à l’occasion du Fica, confirme le réalisateur dans ce style à la fois mystique et déroutant que l’on avait apprécié dans son précédent film Fi rassi rond-point. 
A travers la distance pudique et l’immobilité méditative de la caméra, le documentaire est paradoxalement en perpétuel mouvement. Ce dernier se situe dans un récit en relief, qui célèbre un personnage transcendant de loin l’archétype de la femme-courage pour s’entremêler jusqu’à la fusion avec ce Sahara insondable où elle a choisi d’élire sa demeure depuis vingt-cinq ans. On ne saura rien, si ce n’est par quelques bribes parcimonieuses, du passé de Malika et ce qui l’a poussée à venir ici, au milieu de nulle part, gagner sa croûte et s’exposer à toutes sortes de dangers et de calomnies. Mais elle se révélera généreusement au spectateur à travers ce qu’elle a de plus précieux : l’hospitalité, l’art de la discussion, la foi inébranlable, la témérité et l’insoumission. Ferhani élabore un film-mosaïque où, parallèlement à Malika, on découvre une galerie de personnages aussi attachants les uns que les autres, essentiellement des routiers et des habitués de la boutique. Humour, tendresse, bravoure, philosophie de vie et redéfinition des rapports sociaux rythment ce récit où le désert devient un personnage à part entière sans que jamais Hassen Ferhani verse dans le piège de l’esthétisme souvent lié à cet espace. Il s’agit d’une mise en scène mesurée et intelligente qui s’apparente à l’œuvre d’un équilibriste faisant coexister, dans une totale harmonie, la pudeur et l’exubérance, la distance et l’engagement émotionnel, l’humour et le drame. 
S. H.

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