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Culture

Hommage Mohamed Demagh, le «Rodin des bois» de la sculpture

Publié par R.C
le 19.08.2018 , 11h00
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Par Professeur Mustapha Maaoui,chirurgien
Ce matin, vendredi 17 août 2018, je fus réveillé aux aurores par de nombreux coups de fil, émanant d’amis de Batna qui m’annonçaient une triste nouvelle à laquelle je m’attendais pourtant depuis de longues semaines, les réseaux sociaux, espèce de Cassandre modernes, ayant diffusé l’image de ce sémillant artiste, allongé dans sa litière dans une terrible posture de défaite devant la camarde. Cette photo jurait avec le caractère de ce battant à l’énergie indomptable qui a été de tous les combats et notamment depuis le maquis dans les Aurès dès 1955. Avec la disparition, le 11 juillet dernier, de l’artiste-peintre Abdelkader Houamel, l’Algérie et le monde des arts perdent un autre talent révélé à la suite de la guerre de Libération nationale.
On parle souvent de «l’école de peinture de Batna» comme s’il y avait des gènes qui prédestinaient les gens à cet art. En fait, «l’atelier» de Demagh, simple garage de la rue des frères Guellil, a été pour beaucoup dans l’éclosion de jeunes talents. Mohamed lui-même était menuisier ébéniste de formation. Avant la guerre d’Algérie, il travaillait à l’hôpital dans les services de maintenance et dès le déclenchement de la lutte armée, il s’était retrouvé dans les djebels, avec ses compagnons d’armes harcelant les soldats ou, au contraire, traqués par eux. Il connaissait l’importance des arbres pour l’abri qu’ils offraient au cours de ces accrochages ou pour les dissimuler à la vue des pilotes d’avions de reconnaissance ou de combat. Quand ces refuges naturels étaient détruits au napalm, ils étaient, ses compagnons et lui, livrés sans défense au feu ennemi. Comme le cow-boy qui taille une branche de bois pour occuper ses pensées, Demagh récupérait les troncs calcinés des cèdres, des chênes ou encore des acacias pour les sculpter et leur redonner ainsi vie. La paix revenue, il avait continué à travailler de la même manière, portes ouvertes sur la rue. Sur la nuée d’enfants qui jouaient devant son atelier, il y en avait toujours un, plus rêveur que les autres, attiré par ces toiles et ces sculptures qui s’aventurait à entrer et là, Demagh avait toujours du papier Canson et des crayons à mettre à disposition de ces talents en herbe ou encore expliquait de bonne grâce ce qu’était un poinçon ou des ciseaux à bois. C’est ainsi qu’ont été suscitées beaucoup de vocations. Ont transité enfants ou adolescents dans cet espace Belakh, Merzouki ou encore Berkane.
Avec Abdou, artiste-peintre trop tôt disparu, Hocine Bouafia et quelques autres dont Saheb Bendiab, globe-trotter mort à trente ans en Tanzanie, il avait l’intention de ressusciter Ghouffi, son village, ses balcons et son transatlantique à flanc de montagnes, ses maisons de troglodytes pour en faire pour tout ou partie un village d’artistes. Ces rêveurs comptaient se rendre à Alger et solliciter l’avis et l’appui de Kateb Yacine, Issiakhem et de toutes les bonnes volontés qui en exprimeraient le souhait. 
Cette idée passionnante concernant le devenir de Ghouffi avait été exposée par Demagh chez le docteur Bouchek à Kateb Yacine, M’hamed Issiakhem, Wahab Mokrani, les frères Benhacine, Asselah. Elle avait soulevé de l’enthousiasme. Rien que de l’enthousiasme. Soumise à des responsables au niveau du ministère du Tourisme, elle n’avait suscité que de l’indifférence. Pour paraphraser le sage Lao Tseu, on pourrait dire que «ceux qui veulent ne peuvent pas et ceux qui peuvent ne veulent pas». Cette situation est très significative d’une idéologie souterraine. Le refus de réhabiliter un site caractéristique de l’architecture et de l’organisation sociale berbère d’un hameau typique des Aurès du Sud est révélateur. Il suggère, au minimum, une honte de soi-même de la part de responsables soit incultes, soit soumis au diktat d’une idéologie rétrograde. Cela est également révélateur d’une opération plus ou moins consciemment planifiée qui consiste à atteler l’Algérie comme le reste des pays arabes aux nouvelles tendances levantines où règnent le kitsch et l’argent. Cet argent est le fruit des  royalties et provient du sous-sol. Il relève de mécanismes complexes, gérés hors de la vue du commun des mortels et qui pourraient avoir comme credo : «In gold we trust». Le sol, quant à lui, doit être normalisé, et tout ce qui l’habille doit être uniforme, sous-produit de Mies Van Der Rohe mal assimilé et qui doit le revêtir, «comme un seul pays» créant de nouvelles régions arabes adoubées par le grand frère, nations, bédouines, sans attaches avec un passé qu’on dit glorieux et qu’on s’ingénie d’effacer. Rien ne doit rappeler l’Histoire. Rien ne doit déranger l’unicité et le monopole totalitaire programmé et prescrit. Seuls restent le ciel, les étoiles, le soleil. Jusqu’à quand ? C’est dans des situations analogues que l’on comprend la réflexion de Kateb Yacine qui disait, parlant de l’Algérie : «Il fait obstinément beau dans un pays à la stérile abondance.»
Ce qui fascinait chez Demagh, c’était cette totale liberté, débarrassée de ses oripeaux de bienséance aussi convenue que contraignante. Nous avons tous le souvenir de cette visite du président de la République, feu Chadli Bendjedid, aux artistes en pleine production artistique pour l’inauguration du Musée du Moudjahid. Demagh avait fait un saut à Reggane, avait ramené une pierre irradiée par l’opération «Gerboise bleue» et s’était mis à la tâche de l’y enfermer symboliquement dans une «cage de la liberté» qu’il sculptait avec beaucoup de concentration. Tout à son œuvre, il prêta une attention distraite aux propos du collaborateur du Président qui signalait à l’artiste l’illustre présence. Il finit par réaliser la situation et adopta ipso facto une attitude de déférence de mise dans ce cas. Il passa sa cigarette derrière son dos, au niveau de sa main gauche (un mégot reste un mégot) et tendit avec respect le revers de sa main droite empoussiérée par le labeur : c’était la main d’un ancien menuisier, amputée d’une phalange, et le rebord cubital offert avec beaucoup d’estime était celui d’une main qui travaille.
Demagh a vécu une vie intense d’artiste fécond et aux facettes multiples, au sein de sa famille et de son atelier à Batna, avec le voisinage turbulent de Ayache «Mauvais temps» en compagnie duquel et de Rachid Barabbas il reçut dans les années 1970 Djamel Amrani accompagné de «l’Aigle Noir», Barbara, pour une soirée aussi originale que mouvementée avec en particulier un «partage bacchique» très couleur locale. 
Après un séjour en Italie offert par les services culturels italiens et au cours duquel il retrouvera son compagnon d’armes Houamel, employé à l’ambassade d’Algérie à Rome, il revient à Batna où le monde qu’il espérait et pour lequel il s’était battu ne voyait décidément pas le jour. Convaincu que sa famille était désormais autonome, il décida, dans une première étape, d’aller habiter… au cimetière où il se sentait «plus en sécurité en compagnie de Toufik Kateb, Smaïl Meghdani et de tous ses amis enterrés là». Objet d’une malsaine curiosité, il finira, dans une ultime étape, par reprendre le chemin de sa jeunesse, vers le Djebel Bouarif pour y vivre et où il arrivera à apprivoiser un sanglier ! 
Abdou et Saheb Bendiab périront avec le rêve de Ghouffi en tête au début des années soixante-dix dans un accident de la circulation l’un sur la route de Timgad, l’autre en Tanzanie et Demagh traversera de nombreuses «décennies noires», toujours mû par ses espoirs et ses chimères, artiste fécond et attachant avant de les rejoindre. Repose en paix, Mohamed. Ghouffi et toute l’Algérie seront !
M. M.

 

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