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Culture

LA FATWA DE MUSTAPHA BOUCHAREB Pourtant, le vent souffle toujours où il veut

Publié par Hocine Tamou
le 18.08.2018 , 11h00
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Une fatwa contre les femmes au volant ! Un amour impossible... Les uns pèchent par excès, les autres pèchent par défaut. L’absurde, la démesure et l’archaïsme. Dans ce roman étourdissant, éblouissant de verve et de fantaisie créatrice, Mustapha Bouchareb monte en épingle les paradoxes.
 

L’histoire se passe à Riyadh, la capitale du plus riche état du Moyen-Orient. Un royaume à l’archaïsme légendaire, cependant. Le meilleur détonateur pour déclencher une intrigue, créer une série d’événements  ne pouvait être, alors, qu’une femme ! La fin (la chute) du chapitre d’ouverture résume parfaitement les convulsions dramatiques qui vont suivre : «L’Arabie de la mère n’était qu’un désert rocailleux parsemé de quelques maisons de pisé et de tristes palmiers poussiéreux. L’Arabie de la fille était hérissée d’immeubles élancés, brillant la nuit de mille étoiles artificielles. Jouza était née dans une tombe, avait vécu dans une tombe et se préparait à entrer pour l’éternité dans une tombe. Anouf était née dans un palais et était faite pour vivre dans la magnificence et voir le vaste monde et ses merveilles à visage découvert. Mais Anouf avait été rattrapée par le passé cendré des ancêtres — un passé aux doigts crochus qui refusait de mourir. Jouza le savait : être née femme est une malédiction.» 
Oui, sa fille dénaturée «risquait de payer bien cher son incartade en conduisant une voiture à Riyadh, violant ainsi une loi non écrite».
Le père, lui, ne décolérait pas : «Qu’ils la condamnent donc et que soit effacée la honte qui souille notre famille, notre clan, notre tribu tout entière !» «Ainsi venait de parler le sheikh Loway Raad Anbary, l’époux et maître de Jouza Shabnan, puissant chef de clan dont l’influence s’étendait au-delà de la province. (...) 
Et elle, Jouza Shabnan, en femme obéissante, dernière de la liste d’un grand nombre d’épouses qui avaient parsemé la longue vie du sheikh, s’était tue. Anouf était l’unique fille de ce patriarche père «d’innombrables enfants, tous mâles, nés de femmes différentes, épousées au fil des ans dans tous les clans de la tribu des Anbary, mais aussi dans ceux des tribus alliées, et ce, au fur et à mesure que croissaient sa fortune et son importance au sein de sa propre tribu.» 
Dans le royaume hermétique et ultraconservateur, un système de tutelle draconien soumet les femmes à des règles de vie très strictes. Elles sont généralement considérées comme des mineures inféodées à un tuteur qui a droit de vie et de mort sur elles. Par exemple, le simple fait de lâcher ses cheveux en public peut entraîner des sanctions sévères. Il faut dire que les membres de la «moutawa» (la police religieuse) veillent, de leur côté, à entretenir la culture de la peur et du silence. Cette «commission pour la promotion de la vertu et la répression du vice» fait notamment régner sa loi dans les centres commerciaux, traquant les femmes dont la tenue est jugée non conforme aux bonnes mœurs. Quand on ose braver l’interdit, quand on défie l’ordre moral dans les familles, on doit alors payer. Naturellement, les choses ont leur envers : la dissimulation, l’hypocrisie, la tartuferie, la duplicité, le pharisaïsme de parade. «Tout est permis dans la sombre nuit du secret et du silence. La franchise et la candeur sont des crimes impardonnables. Anouf avait été prise sur le fait au moment de son arrestation. Une femme conduisant une voiture à Riyadh, se disait le sheikh Loway,  c’était le début d’un changement que personne n’était prêt à accepter». Un courage téméraire, inhabituel ?
Mustapha Bouchareb a fini de rédiger son manuscrit en 2014, c’est-à-dire bien avant que l’interdiction de conduire une voiture (une loi non écrite, en vigueur depuis les années 1950), pour les femmes saoudiennes, ne soit enfin levée. Pour mémoire, le dimanche 24 juin 2018 a été une journée «historique» : des membres de la femme royale et d’autres femmes ont pu prendre le volant sans se cacher ou se déguiser en homme.
Néanmoins, le droit de conduire n’a pas été assorti d’autres droits. Les arrestations de militantes et militants des droits des femmes se sont poursuivies. Des femmes qui ont lutté pacifiquement pour la levée de l’interdiction de conduire sont même restées en prison. Gonflée par une publicité à l’américaine (celle qui joue sur les réflexes conditionnés), cette mesure anecdotique fait penser au fantasme des alchimistes qui espéraient changer les métaux en or. Au royaume des «surfaces lisses», une telle opération de lifting d’image à l’étranger reflète, malgré tout, une société en mutation. En observateur patient et minutieux, Mustapha Bouchareb aide justement à distinguer, in vivo, les nuances imperceptibles de transformation. Son roman permet au lecteur de voir au-delà de l’image en noir et blanc qui dissimule ce qui bouge, c’est-à-dire une adaptation multiforme au tant redouté «changement que personne n’était prêt à accepter» (dixit sheikh Loway).
En plus d’être très actuel, le livre bat en brèche le cliché d’un pays éternellement figé dans des traditions archaïques. Certes, les murs sont omniprésents dans le paysage et l’environnement, tout comme dans les esprits, mais les moyens de défense peuvent être élastiques.
De fait, l’ambivalence wahhabisme et fait, l’ambivalence schizoïde entre wahhabisme et aspiration à la modernité, entre ce que l’on montre en public et ce qu’on pratique en underground ou dans des mondes parallèles, est déjà bien mise en lumière dans le roman.
C’est connu, la répression et les interdits produisent des personnalités schizophrènes (dans La Fatwa il y a évidemment des exemples), encore faut-il voir la réalité autrement que sous ce seul prisme.
Ayant vécu à Riyadh, où il a exercé comme enseignant universitaire pendant une dizaine d’années, Mustapha Bouchareb a pu connaître et comprendre la situation sociétale, religieuse, économique et politique en Arabie Saoudite. La structure morale (et par conséquent sociétale) du système, conçue comme un ensemble organisé de rapports humains, est d’ailleurs présentée en plusieurs tableaux dans La Fatwa.
à partir de la tempête (de sable ?) qui tourbillonne dans la tête du sheikh Loway et de son épouse Jouza Shabnan, le romancier va dire le maximum possible sur la réalité intérieure, psychologique et morale de la société saoudienne.
En même temps qu’il décrypte l’humble réalité quotidienne et son pendant : le rêve qui cherche à échapper aux contraintes du réel. «Ainsi est faite la vie : ce qu’on désire le plus ardemment peut se retourner contre nous et finit même parfois par nous détruire. En lui ouvrant les yeux tout grands sur le monde, les études ont éveillé en elle le désir de réaliser ses rêves alors qu’il eut été préférable pour elle de ne pas en avoir», regrettait Jouza à propos de sa fille. Angliciste et enseignant universitaire, Mustapha Bouchareb a déjà publié des romans et des recueils de nouvelles. Il a obtenu le prix Mohammed Dib 2016 pour le manuscrit de La Fatwa. Il  sait raconter des histoires palpitantes. La pratique des deux genres littéraires a permis à l’auteur d’enrichir techniquement son roman par des traits qui distinguent la nouvelle et qui font sa force : le dynamisme, l’intensité, la densité, le réalisme, la profondeur, l’imaginaire et la poésie. Dans La Fatwa, les chapitres du roman (ils sont au nombre de 21) sont d’ailleurs partagés, chacun, en un, deux ou trois sous-chapitres qui ressemblent à de petites nouvelles prises dans un contexte précis. Comme des petites histoires dans une histoire mettant en scène plusieurs personnages évoluant autour d’Anouf, le personnage principal. Une histoire avec une intrigue, des événements, une peinture de mœurs, des portraits psychologiques, des choses réelles et fictives, des émotions et des sentiments complexes...
L’originalité de l’auteur, c’est aussi de déconstruire son histoire en utilisant des flash-backs et des évocations rétrospectives, ce qui permet de donner de l’épaisseur à la perspective linéaire du récit. Ainsi, le chapitre d’ouverture («l’attente», en trois sous-chapitres) commence à planter le décor et à construire l’intrigue en évoquant une série d’événements, le tout adroitement organisé autour du personnage de Jouza Shabnan, la mère d’Anouf. C’est l’histoire de Jouza qui est racontée ici, avec, en surimpression, l’histoire de sa fille. Deux destins, deux mondes que tout oppose.
«Anouf était née dans un monde qui semblait différent de celui que Jouza avait connu», un monde qui symbolisait «tout le malheur d’être une femme». Une mère soumise, marquée par ses trois mariages successifs, éteinte, mais qui voyait bien que sa fille «s’était mise à dériver vers les chemins de la rébellion ouverte». Anouf avait «faim de vivre» et elle voulait changer la condition des femmes. Jouza était prête à tout pour sauver sa fille. Elle se damna avec un «sorcier aux origines inconnues, opérant secrètement dans les profondeurs de la ville». Dans les chapitres suivants, c’est le parcours du sheikh Loway et ses états d’âme qui sont mis en relief. «Plus d’une demi-siècle de labeur acharné que cette dévergondée a pris le risque de détruire pour d’étranges lubies qui dansaient dans sa tête», fulminait le père. Réuni avec les «membres du conseil d’administration de sa fondation et qui étaient tous ses fils, bien que nés de mères différentes», il criait sa colère : «Je ne veux pas croire qu’aucun de vous n’était au courant de ses activités : des articles de journaux incendiaires, des actions féministes militantes, et pour couronner le tout, d’innombrables errances au volant de sa voiture !» Le sheikh Loway fait partie des élites commerçantes et d’entrepreneurs qui ont bâti l’Arabie «moderne». Il y a cinquante ans, il avait prévu que, «avec le pétrole (...), il y aura bientôt tellement d’étrangers à Riyadh qu’on ne saura plus où les mettre». Il en avait profité «pour bâtir un empire financier, immobilier et industriel».
Aujourd’hui, pourtant, «les héritiers des ‘’Ikhwan’’, la fratrie qui avait jadis vaincu ses pères», voulaient l’abattre. «A Quatre-vingt-dix ans passés, le sheikh Loway se sentait pour la première fois de sa vie, sans défense, seul et humilié». Dans sa tentative de fuite, Anouf avait percuté un agent de la «moutawa» qui se trouve dans le coma. L’homme qui était avec elle dans la voiture avait réussi à s’échapper. Le sheikh se disait qu’«un monde d’idées nouvelles le séparait de sa fille». Etait-ce la rançon du progrès ? Anouf avait tout eu, sauf la présence d’un père. L’auteur peint un tableau changeant, par touches puissantes, réalistes et qui donnent corps à l’émotion.
Evénements passés et présents continuent de se bousculer. De nouveaux personnages entrent en scène. Des situations nouvelles, différentes, instables ajoutent à l’intensité dramatique du récit. Tout est imbriqué façon poupées gigognes. Tout gravite aussi autour d’Anouf, personnage symbolique par excellence, mais aussi figure allégorique de l’Arabie en gestation. L’intrigue se poursuit avec, en toile de fond, l’absence-présence de cette «jeune femme rebelle, pleine de colère contre elle-même et contre le monde entier». En même temps que grossissent et se précisent les images d’une époque et d’une société (dont l’effet de fondu enchaîné permet de donner l’impression d’une action continue dans le présent), des rebondissements imprévus contribuent à donner encore plus de rythme à ce qui ressemble de plus en plus à une vaste pièce théâtrale. 
Les gens de la «Hay’a» (du moins «certains membres influents») ne seraient pas insensibles à une grosse somme d’argent, suggère l’avocat d’Anouf au sheikh Lowan. Pour sauver sa fille, «la nécessité rend licite l’interdit», assure l’avocat corrompu. Pendant que se préparait le procès d’Anouf, le père se demandait où était la faille et pourquoi le ciel lui était tombé sur la tête. Pourtant, «il avait toujours été opposé à toute forme de changement social». Les femmes «devaient rester à leur place comme objets de désir et de procréation». Il avait participé à un seul changement : «l’introduction, à marche forcée, de la modernité technique et matérielle dans le pays». Et c’est ce qui «lui avait servi à jeter les bases d’une fortune colossale à partir de rien».
Le sheikh Loway «avait été un des premiers, en son temps, à favoriser la venue massive d’étrangers dans la royaume». Pour eux, il avait fait construire des immeubles modernes, faisant «raser d’anciennes demeures en terre battue ainsi que des mosquées» très anciennes. Avec le temps, il était devenu l’un des «grands trafiquants de force de travail». Retour sur sa fulgurante ascension. 
En parallèle, quelques éléments d’histoire de l’Arabie de la première moitié du siècle dernier. Retour également sur «la grève qui ébranla sur ses fondements l’empire du sheikh Loway» et qui «avait éclaté spontanément sur le chantier de la tour de sa future Fondation». Anouf avait 13 ans et elle s’en souvenait (le récit d’Anouf, en italiques).
Juste après la fin de la grève, le sheikh Loway s’est contenté d’introduire une variante dans cette forme d’esclavage des temps modernes. Que dire, alors, de la doctrine qui tient les esprits en esclavage ? Parmi les protagonistes de cette histoire, un certain Zakariyyah Elaïd Bodia qui fait son entrée en scène dans le chapitre 5 («La fuite»). Il «travaillait pour la Fondation Loway Road Anbary depuis plusieurs années déjà. C’était un informaticien de génie, respecté par tous, qui avait fui le terrorisme en Algérie et qui était de rite ibatite». Surprise, l’homme qui était dans la voiture que conduisait Anouf c’était lui ! Anouf l’avait aimé pour sa «différence» et ses yeux... bleus.
Le lecteur a déjà dévoré le tiers du livre qu’une ivresse vertigineuse commence à le transporter. Le meilleur, c’est à partir de l’intrusion du jeune informaticien mozabite. On ne lâche plus le roman, tant l’œuvre est palpitante de passion, de découverte, de choses nouvelles ou ignorées, de développements inattendus... Une symphonie concertante (concerto à plusieurs solistes) bien servie par de surprenantes techniques d’écriture. Dans le dernier chapitre, Anouf raconte «L’Au-delà — les terres d’où personne jamais ne revient».
Elle avait été libérée, mais «l’enfant trop vite grandi» de l’agent de la «Moutawa» qu’elle avait heurté, l’avait poignardée à mort. Par delà la mort, la parabole est lumineuse : le monde musulman actuel, rêveur éveillé en plein cauchemar faute de s’adapter au réel, creuse lui-même sa demeure souterraine. 
Et dire que «le vent souffle pareillement dans les arbres». «Quel arbre donc n’a jamais été secoué par le vent ?», s’interroge Anouf...
Hocine Tamou

Mustapha Bouchareb, La Fatwa, éditions Chihab, Alger 2017, 342 pages, 1300 DA.

 

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