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Rubrique Culture

Cinéma Rewind and Play, les coulisses d'une interview ratée de Thelonious Monk

Dans un documentaire présenté au festival de Marrakech, Rewind and Play, le réalisateur Alain Gomis exhume des images d'archives du jazzman Thelonious Monk, jetant une lumière crue sur le regard biaisé que les médias pouvaient poser sur un artiste noir en 1969. «Bernard, il vaut mieux supprimer», rouspète l'intervieweur, le musicien Henri Renaud, après une réponse qu'il ne juge pas «sympa» du célèbre pianiste américain, dans ces extraits jamais montrés d'un entretien à la télévision française pour l'émission «Jazz Portrait».
Ces rushs, qu'il a découverts par hasard, ont été montés bout à bout sans commentaires par le Franco-Sénégalais Alain Gomis dans Rewind and Play, un documentaire de 66 minutes présenté cette semaine au Festival du film de Marrakech (11-19 novembre), dans le centre du Maroc.
Gomis y porte un regard captivant sur le pianiste afro-américain «en renversant l'angle avec lequel ces images ont été filmées», explique le réalisateur, interviewé par l'AFP en marge du festival.
«Je voulais montrer la machine qui fabrique des points de vue, tout sauf neutres. Et comment la télévision montre un musicien noir à cette époque», ajoute-t-il.
La scène d'ouverture donne le ton : un plan serré sur le compositeur du légendaire Round Midgnight, regard vide, front en sueur, face à un journaliste bavard, dépourvu d'empathie pour son interlocuteur. Un mur d'incompréhension semble se dresser entre Henri Renaud et Thelonious Monk tout au long de l'entretien, suscitant des moments d'hilarité.
Henri Renaud interroge par exemple le pianiste sur son premier concert à Paris en 1954 (Salon du jazz). Monk répond qu'il ignorait être connu en France, avant de signaler qu'il a été le musicien le moins payé du festival. Le journaliste coupe court et dit, tourné vers la caméra : «Bernard (réalisateur, ndlr), il vaut mieux supprimer (ce passage, ndlr). C'est désobligeant, il ne faut pas en parler.»
«We don't say that, it's not nice (on ne dit pas ça, ce n'est pas sympa)», lance-t-il au musicien qui répond alors incrédule : «It's not nice ? (Ce n'est pas sympa ?).»
En préparant son émission, le journaliste fait systématiquement le tri dans les réponses, souvent magistrales, de l'artiste. «Il construit une représentation subjective gênante du pianiste et n'accepte pas qu'il sorte de ce cadre», note Alain Gomis.
«C'est comme s'il disait : ‘‘Pourquoi vous crachez dans la soupe ?’’ Tout au long de l'entretien, on perçoit cette condescendance», estime le réalisateur de Félicité, prix du jury à la Berlinale en 2017.
Quand M. Renaud demande pourquoi Monk a installé son piano dans sa cuisine, ce dernier répond, amusé, que c'est le seul endroit où il pouvait entrer.
Le journaliste «est pianiste aussi, il a une expérience de musicien bourgeois, ce qui n'est pas le cas de Monk. Mettre un piano dans une cuisine n'est pas une fantaisie», précise M. Gomis.
Dans Rewind and Play, qui sort en France en janvier 2023, le réalisateur expose les scènes d'incompréhension entre les deux hommes pour «mieux les déconstruire». «On pense souvent l'archive comme un témoignage objectif.
Or, l'archive porte le point de vue de celui qui la fabrique», explique le réalisateur, qui projette un biopic sur le jazzman décédé en 1982. «Il est impératif de se ressaisir des archives et leur donner de nouvelles lectures», argue-t-il.

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