Culture / Culture

Le bal des vaincus, un roman de Mustapha Yalaoui

Un hirak avant le vrai Hirak

Les lecteurs de La manipulation et Le général K seront sans doute surpris lorsqu’ils aborderont le dernier-né de cet auteur, intitulé, avec légèreté d’ailleurs, Le bal des vaincus. À l’opposé de ses précédents récits, Yalaoui a justement opté pour la chronique romanesque en tant que procédé narratif.
 

 Plus proche de la vivacité du propos si caractéristique du reportage journalistique, il lui semblait, peut-être, mieux adapté au sujet qui, au lieu de «se» dérouler en séquence, «déroule» temporellement les heures d’un voyage pas comme les autres. Celui qui allait marquer au fil de la lecture, par la description d’un ensemble de pérégrinations plus rocambolesques les unes après les autres, avec parfois des «haltes» littéralement loufoques. 
C’est qu’il s’agit à l’origine d’un voyage de la contestation que le petit peuple d’un bidonville a décidé d’effectuer pour rejoindre la capitale où la mauvaise humeur de la population s’était déjà transformée en soulèvement généralisé. Grâce au subtil procédé de l’auteur qui parvint à croiser la narration factuelle et les annotations politiques, le lecteur peut aisément se faire une idée de la crise existentielle qui ronge actuellement la société algérienne. 
C’est sûrement pour cette raison que la lecture de ce récit est aussitôt attachante en ce sens qu’elle présente un double intérêt à la fois. Celui de son indéniable fluidité littéraire, d’une part, et de son édification politique, d’autre part. Loin d’être fortuit, ce genre littéraire qui combine la mise en abyme, les destins personnels et les révoltes sociales a par le passé lointain donné naissance à la littérature engagée devenue ringarde, a-t-on dit, à la fin du cycle tiers-mondiste. Or, ce sont justement les soulèvements populaires dans le monde arabe qui, de nos jours, suscitent un regain d’intérêt pour tout ce qui s’écrit à leur  sujet. Il se trouve justement que Le bal des vaincus est parmi les ouvrages qui traitent du destin d’un peuple en révolte sans pour autant en faire une thèse. Certes la similitude des péripéties qui   sont décrites dans ce roman renvoie immédiatement à l’actualité de ce «Hirak 2019», néanmoins l’atmosphère du «bal» est tout  autre parce que justement elle a été imaginée malgré le fait que l’auteur ait puisé dans des anecdotes, vécues celles-ci. C’est pourquoi l’on ne peut qu’admirer l’anticipation de l’écrivain qui, grâce à son talent narratif, sut gommer subtilement ce passé pour nous donner l’illusion que le fameux «voyage» des gens de «Dallas» n’a pu avoir lieu qu’au cours d’un des vendredis de cette année-ci. 
Pour preuve, l’histoire débute avec un zoom sur l’intimité d’un couple et leur petite fille au moment du réveil. L’atmosphère est maussade car le père est angoissé à la suite des risques qui menacent sa petite fille atteinte d’une insuffisance respiratoire dont l’origine est la toxicité qui émane de la décharge publique mitoyenne du bidonville. SDF à l’existence précaire, Sohan, le père, cherche par tous les moyens à sauver sa fille en allant voir ailleurs. Mais où, puisqu’il ne peut accéder à un logement décent et qu’il ne lui reste comme solution expéditive que celle de simuler un suicide par le feu pour forcer «la pitié» de l’administration ? L’occasion créant le larron, ce «papa» déprimé va donc saisir l’opportunité de participer à une manifestation en s’associant au voyage, mais lui n’ira pas les mains vides et surtout que ses compagnons de route ne sachent pas qu’il dissimule dans le tacot un bidon d’essence sans lequel la mise en scène de son suicide n’aura pas lieu. 
Il est vrai que les précarités dans un monde clos inclinent aux expédients les plus abjects. Tant pis donc pour la petite morale puisque cette fois-ci les partants seront solidaires, du moins jusqu’au fameux endroit où les voyageurs sont condamnés à se disperser afin de tenter de faire la jonction avec la capitale. Un immense désordre que l’auteur décrira avec un amusement de bon aloi à l’image de ce gourbi-ville baptisé «Dallas» où les résidents ne se sont pas contentés de numéroter scrupuleusement leurs ruines personnelles puisqu’ils se donnèrent la peine de désigner d’un sobriquet les terrains vagues et eurent même l’audace de s’inventer un espace pour la palabre qu’ils appelèrent par défi «la place des Hommes debout».
À grands traits s’offre au lecteur le premier tableau de cette dramaturgie qui, étonnemment, respecte les trois règles du théâtre classique avec «Dallas» comme «lieu», la durée du voyage comme l’élément du «temps» et enfin le «drame» qui traite des rebondissements concernant le simulacre du suicide. À son tour, le narrateur s’emploiera à présenter sous des angles divers et à des moments différents une dizaine de personnages (ou peut-être plus) surgissant successivement tout au long des cahotements de ce tacot de minibus que son original propriétaire nommé Zof éleva au rang de «condor». Pittoresque pour son flegme, l’on apprend que Zof est tout en rondeur de même que sa pugnacité lui a surtout permis de nouer des complicités silencieuses avec le bizarre El-Mekhfi dont l’obsession se manifeste par l’étrange répétition de cette formule magique de «tab djenana», très significative en des temps de troubles. Toujours dans le registre des extravagances, l’auteur n’est guère en panne puisqu’il décrit une galerie entière de comédiens en rade que le «condor» de Zof récupère pour rajouter au ridicule bataillon parti du bidonville des éthérées théâtreuses qui confondent les marches sévères des manifestations et les petites pirouettes de scène pour souscrire à la révolution. Comme quoi, de toutes les histoires rapportées dans ce récit, il est difficile de dire laquelle a le plus de signification. 
Peut-être sont-elles toutes importantes pour l’auteur qui doit estimer à juste titre que la cohésion du récit ne saurait établir une hiérarchie selon la nature des malheurs. Et pour cause, les souffrances ne sont épargnées à personne dans les centres de réclusion sociale que sont les gourbis de la honte. Là où il est impossible de grandir dans sa propre estime tant qu’il n’existe comme jardin public auprès de chez soi que la nauséabonde décharge que voulait fuir un père déboussolé et condamné à tous les délires qui le poussent à simuler son propre suicide. 
Extraordinairement vivants, les personnages créés par l’auteur offrent au récit une indéniable dimension éthique. Car Le bal des vaincus est aussi un témoignage du combat désespéré que mènent les gens des terrains vagues. Autrement dit, une histoire foisonnante de détails et généreuse en rebondissements mais surtout magnifiquement racontée.
Boubakeur Hamidechi

Le bal des vaincus, éditions L’Harmattan (France), septembre 2019 - Paper Library Art (Algérie), janvier 2020.