Débat / Débat

NU COMME UN VER

Réponse de Badr’Eddine Mimi à Aïssa Kadri

A beau mentir celui qui vient de loin.
Ma première réaction à la lecture de la énième «mise au point» de Aïssa Kadri, le sociologue qui en «tient une couche bien épaisse», fut de rire, non pas du rire franc que nous procurerait l’humour érudit de Raymond Devos ou l’intelligence de surdoué de Gad El Maleh, mais du rire compatissant que l’humour gras de Chantal Ladessous ou celui, à deux degrés, du personnage falot incarné par Jacques Villeret dans Le dîner de cons» finissent, pitoyablement, par nous arracher.
1- J’en ai ri parce que Aïssa Kadri m’en veut — ou m’envie — d’avoir amassé un capital de culture, aussi varié qu’utile, constitué grâce à un travail assidu que tout intellectuel algérien, à l’affût d’un monde qui court, se doit — s’il ne veut pas être dépassé — de développer, d’actualiser et de parfaire, dans tous les compartiments de la connaissance, jusqu’à la fin de sa vie, pour son propre usage et, si besoin est, pour celui de sa société.
* Ce n’est pas de ma faute si, pendant ce temps-là, l’hédoniste — «l’intégriste de la vie» — qu’il avoue être, en effet, fut la cigale de la fable «spécialisée» dans une seule activité consistant à chanter et à danser, toute l’année, et, dans l’intervalle, à citer les œuvres des autres et, au mieux, à les préfacer, après les avoir lues, en diagonale, comme dans le cas de La débâcle où il est, textuellement, écrit, à la page 92 : «Il paraît que l’armement que nous utilisons, aujourd’hui, contre Tidjani et que nous avons utilisé, hier, contre Hadj Moussa, le chef militaire des Darqaouas, nous a été fourni par les Français eux-mêmes... Ne servons-nous pas un traître ?» sous-entendu l’émir Abdelkader, s’exclame un des personnages de ce roman «historique». Ce n’est donc pas «M. Mili qui est un lecteur pressé et approximatif» mais bien Aïssa Kadri, un préfacier étourdi qui ne lit même pas les ouvrages dont il veut faire la promotion, car, dans le cas d’espèce, il s’agissait, bel et bien, ainsi que je l’avais écrit, de la tribu des Darqaouas entrée en sédition contre le chef de la résistance algérienne.
* Ce n’est pas de ma faute, non plus, si notre éternel étudiant a entamé son cursus universitaire à un âge avancé — bien qu’il s’enferre à soutenir le contraire — sur des bases indigentes, en traînant, comme un boulet infamant, l’appréciation que René Gallissot, son ancien professeur d’histoire, porta, en marge de sa copie, suite à une interrogation écrite sur la lettre adressée par Marx à Weydemeyer, au sujet des notions de classes et de luttes de classes, étrennées, là, en la circonstance, par l’auteur du Capital.
«M. Kadri, en fait de couche, vous en tenez une bien épaisse» fut l’observation, soulignée en rouge, dont le futur directeur du Centre Europe-Maghreb se fendit, en prenant connaissance du texte de son élève émaillé de la mention répétée de «couches sociales» et de «concurrence de couches sociales» qu’il crut devoir emprunter — mal à propos — aux théoriciens de la convergence — Lipsett, Rostow, Aron, Perroux et Bourdieu — nommés, ainsi, en raison de leur plaidoyer en faveur de la fusion du socialisme et du capitalisme ou, plus exactement, dans leur esprit, de la dissolution de l’un dans l’autre.
Avec, au fond de sa besace, un viatique aussi disqualificatif — attesté par Abdelmadjid Bouras, son ancien co-disciple à l’IEP qui le connaissait comme sa poche — il était prévisible qu’il allait droit vers une carrière plus que médiocre.
Le proverbe algérien qui dit que «La Mecque est loin de celui qui est mal chaussé», allusion faite aux pèlerins qui, dans l’ancien temps, accomplissaient le hadj à pied, lui va comme un gant ; ce qui ne fait, malheureusement, pas l’affaire de ses étudiants que je plains d’avoir hérité d’un encadrement aussi peu recommandable dans leur ambition de rendre leurs travaux plus visibles et plus compréhensibles par leurs éventuels lecteurs.
2- J’en ai ri, aussi, parce que j’ai retrouvé sous sa «plume» d’habitué du plagiat, plusieurs de mes formules «soliloques», «faussaires», «nous ne sommes pas du même monde», ainsi que des auteurs — Alice Cherki et Pascal Boniface — que j’avais, précédemment, rappelé à sa mémoire, ne trouvant pas mieux, pour me répliquer, que de les embarquer, à leur insu, dans la défense et l’illustration de ses vaticinations et autres arguties fumeuses. Il zappe la pétition signée par le président de l’Ifri sur la discrimination des intellectuels par les universités françaises d’où est, également, exclue Alice Cherki même si elle est invitée — rarement — par certains médias publics lorsque son actualité les y oblige.
Alice Cherki que je connais pour avoir co-rédigé avec elle, feu Malek Alloula et d’autres plumes consacrées, l’ouvrage collectif Ce jour-là édité, en 2012, à l’occasion du Cinquantenaire, par Chihab, à l’initiative de feu Nouredine Saâdi, est un trésor de générosité militante.
On lit, en elle, la révolution algérienne, comme dans un livre ouvert, le même que celui écrit, en lettres d’or, par ses amis — et les miens — Claudine et Pierre Chaulet. Elle raconte, sans acrimonie, à la page 349, de Mémoire anachronique les raisons qui furent — contre l’avis de Mohamed Seddik Benyahia et de Mohamed Harbi — à l’origine de son éviction du congrès de l’Ugema à Tunis. D’un autre côté, je ne me souviens pas avoir lu, sous sa plume, quoi que ce soit sur l’épisode de la nationalité algérienne qui lui fut retirée puis rendue, un impair des autorités que vécut, également, avec un certain stoïcisme, Pierre Chaulet à propos de qui elle écrit à la page 351 : «Je garde en mémoire cette phrase de Pierre, 8 jours avant sa mort : Alice, mon amie, je pars serein. Je n’ai, jamais, trahi, personne.» Quand on fut le proche compagnon de Larbi Ben M’hidi et de Abane Ramdane, on n’a pas besoin d’un parchemin pour continuer à vivre son idéal dans la ferveur et la communion avec le peuple qu’on a choisi d’aimer. Il suffisait d’avoir une conscience nette et loyale, ce qui est loin d’être l’apanage d’un Aïssa Kadri qui a beaucoup à apprendre des exemples qu’il cite avec une légèreté désinvolte.
* Le plus désopilant dans ses outrances — outrages ? — est qu’il se lance, à l’aveuglette, et, sans rapport avec le sujet, dans la citation décontextée de philosophes arabes qu’il n’a pas lus, dans le texte, parce qu’il ne comprend pas un traître mot d’arabe, et récidive — par manque de cran et d’arguments personnels — dans l’embrigadement de Jean-Paul Sartre — qui ne lui a rien demandé — invité — quel sale boulot pour un mort ! — à valider «l’autodidaxie» à la place de «l’autodidactisme» récusé, à cause de son caractère offensant dont il ne se rendit compte qu’après coup.
Aïssa Kadri, quand on se vante d’apprendre aux étudiants «à lire, attentivement, les textes», il faut savoir se décider, en temps opportun, pour l’un ou pour l’autre terme et qu’on en finisse une bonne fois pour toutes. Mais, indécis, comme vous l’avez, toujours, été, ce n’est pas demain la veille que vous vous conformerez aux règles établies par la langue française qui exigent qu’un mot soit à la place qui lui revient et pas à une autre et qu’il revête un seul sens et pas plusieurs.
* Là où je me suis, franchement, esclaffé, c’est quand vous enfilez la blouse usurpée de l’alchimiste doseur de science et d’intellectualisme, une pesette à la main, pastichant le mot du Président Bouteflika que vous caressez, au passage, dans le sens du poil, à propos de Messali Hadj, alors que vous avez l’habitude de le vilipender, avec beaucoup de «courage», dans des pétitions que vous co-signez, de l’autre côté de la Mediterranée, un oppositionisme à géométrie variable que les lecteurs ont pris soin de noter pour ce qu’il est : l’opportunisme d’un demandeur de grâce auquel fut signifiée une fin de non-recevoir, l’automne dernier, dans l’exécution d’une mission programmée au bénéfice des faiseurs de Printemps arabes.
3- De toute la nébulosité qui émane de votre texte confus pouvant servir, à bien des égards, beaucoup plus à édulcorer — maquiller serait plus juste — votre curriculum vitæ, conformément aux standards demandés par Pôle emploi, qu’à aller au fond d’un débat digne et de haute tenue que vous avez repoussé, par incompétence et duplicité, j’ai, néanmoins, pu retirer deux éléments d’information qui éclairent, plus que tout autre, votre réel positionnement idéologique et politique que vous consentez, enfin, à court de munitions, à divulguer noir sur blanc.
* Sous prétexte de «n’avancer rien qui soit prouvé» — que vous faut-il de plus qu’une forfaiture ? — vous prenez fait et cause pour le messalisme — c’est-à-dire le camp du défaitisme et de la trahison — contre le peuple algérien et son représentant légitime, le FLN historique, et vous vous inscrivez en faux contre le jugement que l’Histoire a porté sur les errements, post-54, de l’ancien dirigeant indépendantiste qui termina sa vie de militant d’avant-garde dans un cul-de-sac, après avoir plané, comme un aigle, sur le mouvement national.
En considérant la baptisation de l’aéroport de Tlemcen à son nom comme une réhabilitation politique, il n’y a qu’un pas qui vous reste à franchir, celui de demander l’absolution politique de Abbassi Madani, responsable de la tentative de destruction de l’Etat national républicain, un acte aussi répréhensible et condamnable que celui des «Algériens» félons — Belounis, Kobus, bachagha Boualem — qui ont pris les armes pour s’opposer à la révolution de Novembre.
En prenant ce parti, au risque et péril de la vérité historique que vous dites, hypocritement, chérir, par-dessus «les simplifications abusives», vous vous alignez sur les historiens-idéologues français, vos employeurs auxquels vous êtes, solidement, ligoté par les clauses d’un contrat léonin qui a fait de vous leur obligé jusqu’auboutiste, taillable et corvéable à merci.
* En conclusion, et, dans les termes et les formes qui rejoignent, tardivement, les miens — plagiat quand tu nous tiens ! — vous vous rendez à l’évidence que «nous n’évoluons pas dans les mêmes sphères» — heureusement pour moi ! — et que nous ne partageons aucune idée sur le passé et aucune vision quant à l’avenir.
Réflexion faite, vous êtes plus à plaindre qu’à railler. Je pensais que vous vous êtes amendé, depuis votre jeunesse, mais force est de constater que le résultat que vous offrez à voir, de vous, à l’âge de soixante-dix ans passés, est pire : être allé par monts et par vaux, ainsi que vous le claironnez, sur tous les toits, ne vous a servi, au final, qu’à ramasser — maigre récolte — que «des résidus de vérité». Si vous vous satisfaisez de ce bilan, grand bien vous fasse ! Lénine avait écrit qu’il n’y a pas de vérité absolue, il n’y a que des vérités relatives. Mais quand même !
Qui, après cela, s’aventurerait à accréditer les médications de bonimenteur de foire — «réconciliation de la société», «autonomie», «objectivation» — l’auberge espagnole, par excellence, que vous approvisionnez par une littérature passe-partout de reader digest, servie à toutes les sauces — contre «monisme», «takfirisme», et «unitarisme» dont vous vous gargarisez, à satiété ; il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour savoir faire la différence entre unité et unitarisme, entre mémoires individuelles et mémoire nationale.
Je conçois que chaque patriote de ce pays meurtri ait gardé, au fond de soi, une mémoire brûlante de ce qu’il a vécu dans l’enfer colonial ; je ne comprendrais, par contre, jamais, qu’il lui soit permis d’en mésuser pour s’opposer à celles de ses anciens compagnons d’armes, quelles qu’aient pu être les étiquettes politiques et doctrinales dont ils se seraient parés avant la révolution.
* Vous dites que vos «analyses» reposent sur des archives : qui vous les fournit, sachant que 90% sont sous embargo ? Feu Zoheïr Ihaddaden a dû s’accommoder de plusieurs lacunes dans son travail de fourmi sur l’histoire de la presse algérienne, durant l’occupation coloniale, faute de pouvoir consulter les kilomètres de documents interdits d’accès.
Vous dites, aussi, que vous vous référez dans vos «recherches» à des données statistiques, ethnographiques, iconographiques et d’entretiens croisés. Auprès de quels instituts, médias, musées, les collectez-vous ? Quelle initiative, au fait, avez-vous prise dans l’affaire des crânes des Zaâtchas et, maintenant, de 500 autres, récemment, recensés, et qui ont, vient-on d’apprendre, servi à des expérimentations de type nazi ?
Vous évitez, bien sûr, de dire qu’on peut manipuler tous ces matériaux pour soutenir des desseins politiques opaques et leurrer l’opinion. Colin Powel ne l’avait-il pas fait, au Conseil de sécurité de l’ONU, en agitant, sous le nez de ses membres tétanisés, du faux Antrax, un des justificatifs à la décision de George W. Bush d’envahir l’Irak ?
4 - Que dire, d’autre, après tout cela, sinon que vous êtes, désormais, nu comme un ver. Est-il nécessaire de poursuivre un «débat» voué à être sans issue que vous avez personnalisé pour des raisons qui m’échappent et dans lequel vous auriez bien fait de ne pas vous engager, aussi mal armé ? C’est pourquoi, je le clos, ici, définitivement, non sans vous faire remarquer que votre cas n’est pas spécifique à vous seul. Vous partagez cette infortune avec vos congénères qui ont gardé, incrusté, au fond d’eux, le complexe du colonisé disséqué par Frantz Fanon dans Peaux noires, masques blancs un ouvrage-clé qui explique, surtout à l’adresse des jeunes d’aujourd’hui, pourquoi les peuples, anciennement, colonisés ont vu leur marche vers le progrès et la liberté entravée par leurs ex-tuteurs et leurs Bongo locaux.
Ah ! s’il s’était agi d’Alain Duhamel, Michel Drucker, Patrick Poivre d’Arvor, Claire Chazal, des journalistes français qui se sont essayés à l’art du roman, des mémoires et des monographies politiques sur leur époque, vous auriez trouvé cela naturel, vous seriez tombé en pâmoison, à leurs pieds et vous vous seriez foulé les rotules en courbettes, obnubilé par leurs «œuvres» que vous auriez candidaté, sur-le-champ, aux prix les plus prestigieux du gotha parisien.
Mais, dès lors, qu’il s’était agi d’un intellectuel algérien, fils du peuple et fier de l’être, qui a fait l’effort de comprendre et de faire comprendre les luttes et les ambitions progressistes de sa société, vous minimisez l’apport de ses créations, au seul motif que c’est un patriote incorruptible et irrédentiste.
Tout en sachant que ma caravane a déjà dépassé votre frontière, n’en déplaise à vos maîtres, je ne vous quitterais, toutefois, pas sans vous laisser méditer le mot du colonel Mohamed Ben Daoud, st-cyrien et premier officier algérien à être élevé à ce grade, en 1889, par l’armée coloniale, à la tête du premier régiment de spahis, renvoyé — parce qu’indigène — de la porte d’une réception donnée en l’honneur d’un membre du gouvernement de Paris et, en présence de ses subalternes français, rentra, chez lui, en s’écriant, devant sa femme et ses enfants, avant de démissionner : «Dieu a dit : ni les juifs ni les chrétiens ne seront, jamais, satisfaits de toi jusqu’à ce que tu suives leur religion. Et bien que j’ai suivi leur religion, ils ne sont pas contents de moi... Aslouka, Aslouka, oua laou colonel Ben Daoud»... Littéralement : «Tes origines sont tes origines, quand bien même serais-tu le colonel Ben Daoud !»
Aïssa Kadri, auriez-vous le courage de prendre exemple sur lui et de jeter aux orties le costume de chaouch inventé par «les pervers» Saint-Arnaud et Yusuf ?
Le feriez-vous, vous qui découvrez, sur le tard et subitement, derrière les murs insonorisés de votre résidence cossue de Paris «le racisme» et «le revivalisme» (un autre barbarisme) dont souffrent les jeunes originaires d’Algérie et du Maghreb parqués dans les banlieues par un gouvernement «laïque» qui sonne le retour des croisades judéo-chrétiennes contre l’Islam.
Qu’avez-vous fait pour vous porter à leur secours ? Je vois, malheureusement, d’ici, que c’est le cadet de vos soucis. Seule vous importe la ration de soupe qui vous est promise dans la marmite de «l’internationalisation de la vie intellectuelle» alias «la déterritorialisation de la recherche universitaire» le précédent conditionnement scientiste de votre marchandise destinée au Tiers-Monde.
Je suppose que vous la trouvez bien bonne, «tout intégriste de la vie» que vous êtes. Alors bon appétit...
B.-E. M.