Débat / Débat

Réponse de l’historien Emmanuel Alcaraz à Badr’Eddine Mili

Par Emmanuel Alcaraz,
docteur en histoire
Votre réponse, monsieur, me confirme que vous n’avez pas lu mon ouvrage. Concernant vos assertions sur le déterminisme ethnique et géographique par vos allusions au département du Var, je vous répondrai, monsieur, que l’essentialisme est un crime contre l’esprit et la matrice de tous les totalitarismes qu’ils soient de gauche ou de droite.
Sur mon blog, je n’ai jamais publié de tribune d’opinion. Je ne publie que dans des publications universitaires et dans la presse écrite. Je n’ai jamais écrit ni même pensé que l’Etat algérien n’avait pas le droit de commémorer la guerre d’indépendance algérienne. Dans mes travaux, le Maqam-al-Chahid et le Musée national du Moudjahid sont étudiés dans un article aux publications de la Sorbonne dans un ouvrage collectif Autour des morts de guerre. Mon livre traite également du Musée central de l’Armée et des commémorations officielles algériennes. Mes recherches ont abordé l’histoire des timbres officiels algériens en lien avec la thématique de la guerre d’indépendance de 1962 à nos jours dans la revue les Cahiers de la Méditerranée (Université de Nice Sophia Antipolis). Toutefois, cette recherche, je la mène d’une manière scientifique, en croisant documents d’archives, observations et entretiens, et en prenant en compte la diversité des points de vue dans la société algérienne. Concernant la scientificité de mes travaux, je suis habilité à exercer les fonctions de maître de conférences des universités françaises par la Commission nationale des universités françaises (section 22 Histoire moderne et contemporaine) où ne siègent ni Aïssa Kadri, ni Benjamin Stora.
Vous évoquez Ifri-Ouzellaguen. J’ai traité des commémorations de la famille révolutionnaire, de celles du mouvement citoyen kabyle depuis le Printemps noir, du FFS et du RCD sans oublier celles du Mouvement populaire algérien que vous oubliez. C’est la preuve évidente que vous n’avez pas lu le livre qui contient un développement important sur le mouvement culturel berbère en lien avec le Congrès de la Soummam. Mes recherches ont fait connaître les monuments aux martyrs de toutes les régions algériennes au public français dans des articles scientifiques et suite à ma collaboration à un numéro spécial du Monde sur la guerre d’Algérie en 2012 avec la correspondante de ce journal en Algérie, Isabelle Mandraud. Mon livre est d’ailleurs illustré par de nombreuses photographies de mémoriaux aux martyrs qui sont l’œuvre du photojournaliste Lahcene Abib. Je traite dans mon travail de l’histoire de toutes les mémoires algériennes et non de l’histoire de la guerre d’Algérie. Dans vos analyses, vous confondez l’histoire qui est la recherche de la vérité et la mémoire qui est une reconstruction de l’histoire a posteriori.
Je vous informe que ma thèse était dédiée au professeur Bruno Etienne, grand ami de l’Algérie. Il était le gendre d’un Européen d’Algérie qui était le maire communiste de Bel-Abbès interné au camp de Lodi pour son soutien à la cause indépendantiste. J’ai connu Bruno Etienne lorsqu’il a été mon professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il a été coopérant en Algérie dans les années 1970. Il a enseigné à l’Ecole nationale d’administration d’Alger et a été le conseiller de feu le ministre de l’Intérieur de Boumediène Ahmed Medeghri. Bruno Etienne est l’auteur d’une magistrale biographie d’Abdelkader, le père de la nation algérienne, que j’évoque dans ma thèse ainsi que toutes les résistances menées par le peuple algérien qui se pense dans sa mémoire nationale comme un éternel Jugurtha.
Conscient du prestige de la résistance populaire algérienne dans le monde, j’ai aussi écrit un article qui va être publié aux presses de l’Université de Capetown en Afrique du Sud, «La nation Arc-en-ciel», sur les usages politiques du passé des relations entre l’Algérie et Cuba à l’époque où Alger était «La Mecque des révolutionnaires». Ces relations exceptionnelles entre deux nations du Sud ont légitimé la politique cubaine dans le continent africain. J’évoque notamment les séjours de Nelson Mandela en Algérie au début des années 1960, son retour en Algérie en 1990 après sa libération des geôles de l’apartheid, et, entre autres choses, les hôpitaux cubains en Algérie.
Concernant Benjamin Stora, ce professeur a dirigé mes travaux de 2006 à 2012. La seule chose que je peux dire est que je vous trouve injuste à son égard compte tenu de ses efforts incessants en vue d’un rapprochement entre nos deux peuples au prix parfois de nombreuses attaques assez basses aussi bien en France qu’en Algérie. Concernant Messali Hadj, je me permets de vous rappeler que ce personnage historique a été réhabilité dans la mémoire nationale algérienne par le Président Bouteflika. L’aéroport de Tlemcen porte d’ailleurs son nom. Toutefois, c’est bien la stratégie employée par le Front de libération nationale qui a permis au peuple algérien de remporter la victoire.
Quant à Aïssa Kadri que vous citez et qui est effectivement sociologue, il a dirigé l’Institut Maghreb Europe à l’Université Paris VIII qui est un centre de recherches interdisciplinaires qui a produit de nombreux travaux scientifiques reconnus en faisant preuve d’une grande indépendance. L’université française est autonome par rapport au pouvoir politique. Les universitaires y travaillant n’obéissent à aucun maître-souffleur et à aucun commanditaire. L’autonomie des universités en France est une des grandes conquêtes de mai 1968. Vous faites de l’intoxication et de la désinformation à seul dessein de nuire.
Cher monsieur, vos tribunes incendiaires et infondées ne vous grandissent pas. J’accepte la critique mais lorsqu’elle n’est pas orientée par des considérations personnelles et par des motivations politiques obscures connues de vous seul afin de nuire à tout ce qui n’entre pas dans votre schéma mental que je qualifierai de jdanovien. Vous me prêtez des intentions qui ne sont pas les miennes. Je laisse les lecteurs prendre connaissance de mon ouvrage et se faire leur opinion en leur âme et conscience.
Je n’ai plus rien à ajouter. Je suis fidèle dans mes engagements intellectuels en faisant mienne la phrase de Frantz Fanon : «Chaque fois qu'un homme a fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.»
Je ne vous répondrai plus par le biais du Soir d’Algérie que je remercie pour sa contribution au débat démocratique transméditerranéen.