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Entretien

BOUALEM AÏSSAOUI, CINÉASTE : «Il est temps pour le secteur du cinéma de se libérer des querelles internes»

Publié par Mokhtar Benzaki
le 23.09.2018 , 11h00
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Propos recueillis par Mokhtar Benzaki
Boualem Aïssaoui, cinéaste reconnu, a constamment un regard pertinent et aiguisé sur l’actualité en général et l’actualité culturelle en particulier. La polémique sur le dernier film de Bachir Derrais, relatif à Larbi Ben M’hidi, ne pouvait échapper à sa vigilante attention. Il nous livre, ici, son analyse.
Le Soir d’Algérie : La rentrée culturelle et artistique est marquée par de vives polémiques autour du film long métrage fiction consacré à Larbi Ben M’hidi et de la participation de réalisateurs et de comédiens étrangers dans des productions cinématographiques à caractère historique financées principalement par le Trésor public. Quelle réflexion vous inspire cette situation qui a le mérite de placer le rapport du cinéma à l’histoire au rang d’un débat public ?
Boualem Aïssaoui :
Je vous remercie de me ramener à l’actualité car depuis le début de l’été, je m’étais confortablement installé dans mes lectures du passé pour le plaisir de la lecture, certes, mais aussi aux fins de préparation d’un projet à caractère historique dont le sujet a fait l’objet de thèses dans d’éminentes universités étrangères et dont l’action participe de la souveraineté nationale dans le contexte des toutes premières années de l’indépendance, action portée par de brillants négociateurs algériens sous la supervision de l’actuel président de la République dans les fonctions qui étaient les siennes à l’époque et qu’il assumait avec éclat sur la scène internationale. Vous voyez bien, notre génération est toujours à l’écoute de l’histoire et c’est tout naturellement que je réponds aux interrogations que suggère votre question ou plutôt, que je livrerais un point de vue sur ce qui agite la scène culturelle et artistique aujourd’hui. Commençons par le film long métrage fiction dédié à une grande figure, une figure marquante de la révolution algérienne, Larbi Ben M’hidi dont la sérénité et le sourire affiché lors de son arrestation tel que le laisse apparaître une photo diffusée dans le monde entier à l’époque témoignent, à eux seuls, d’une grande force intérieure et de la grandeur de l’homme face à son destin et à ses bourreaux aux visages de brutes. Tout d’abord il faut féliciter le porteur du projet, M. Bachir Derrais, qui est un producteur aguerri, pour son initiative à laquelle il a su associer un homme comme Mourad Bourboune, écrivain de talent et patriote avant tout, qui a occupé d’éminentes responsabilités à l’indépendance et dont le refus du fait accompli à l’époque, puis l’exil, ne l’ont éloigné ni des Monts des genêts ni du Chant du muezzin, titres de ses principaux romans. Il faut saluer aussi le courage du producteur exécutif et réalisateur du film, porteur du projet, qui n’a pas hésité un seul instant à mettre la question du blocage de la sortie du film sur la place publique. D’autres que lui auraient peut-être négocié derrière le rideau, que dis-je, derrière l’écran, la levée des réserves ou de la sanction, ou auraient simplement demandé pardon aux «donneurs d’ordres» pour préserver l’avenir, leur avenir. Le temps de la transparence est venu et nul n’est à l’abri du formidable pouvoir de la communication et des réseaux sociaux dans leur version la plus noble bien entendu, et ce n’est pas parce qu’il habite sans discontinuer les journaux télévisés publics et privés qu’un ministre de la République se croit exonéré d’écouter la parole contradictoire qui lui est opposée, arguments à l’appui, ou de chercher à biaiser le débat public qui devrait nourrir pourtant la mission qui lui a été confiée par le premier magistrat du pays à moins qu’il ne considère que le président de la République, qui a assurément d’autres moyens pour évaluer l’activité d’un membre du gouvernement, est en permanence collé à son écran de télévision pour écouter ses déclarations quasi quotidiennes sur des évènements qui relèvent souvent des prérogatives de responsables sectoriels. Sans prétendre juger des éléments du dossier que je ne connais pas, dans cette affaire, selon ma lecture de ce qui a été rapporté par la presse écrite et audiovisuelle, la responsabilité première incombe au ministère de la Culture.
Que voulez-vous dire par cette affirmation ?
Elaborer et faire voter, malgré de sérieuses réserves de professionnels et d’acteurs politiques, une loi sur le cinéma dont au moins l’un des articles accorde à un autre département ministériel du même gouvernement le droit de veto, pourrait-on dire, sur les films dont les scénarios traitent du mouvement national et de la guerre de Libération nationale, c’est se délester d’une mission majeure, celle de la promotion du patrimoine historique commun selon les critères propres à la création culturelle plurielle, dans le respect, bien sûr, des valeurs partagées qui fondent la cohésion sociale dans son rapport à la religion, à l’identité, aux symboles de la lutte de Libération nationale et à la défense des intérêts majeurs de l’Etat et de la nation en termes de défense de l’intégrité territoriale du pays, et de l’union nationale contre des dangers extérieurs de plus en plus menaçants.
Le ministère de la Culture est-il incompétent pour promouvoir et veiller à lui seul à la qualité historique et artistique des films dont la thématique traite du mouvement national et de guerre de Libération nationale et qui se ressourcent dans ces valeurs ? J’ai personnellement écrit publiquement que le ministère des Moudjahidine n’a rien à faire dans la fiction et qu’en matière de communication audiovisuelle, son rôle devrait se suffire de la réalisation de films institutionnels basés sur des témoignages d’acteurs encore de ce monde du mouvement national et de la guerre de Libération nationale, témoignages bien utiles aux chercheurs, aux historiens, aux médias et aux rédacteurs d’outils pédagogiques à destination des écoles et des universités. Que faire dans ce cas ? Mon opinion est qu’il faut revoir certains articles de la loi sur le cinéma, redonner au ministère de la Culture toutes ses prérogatives, élargir nécessairement la commission de lecture du Fdatic (Fonds de développement de l'art, de la technique et de l'industrie cinématographiques) à des historiens reconnus du mouvement national et à des experts de la sécurité nationale qui pourraient être sollicités en cas de nécessité (cette option existe même dans les pays à forte tradition démocratique et cinématographique), verser une partie du fonds que le ministère des Moudjahidine reçoit au titre de l’aide à l’écriture de l’histoire du mouvement national, au fonds du Fdatic qui en sera le seul comptable pour soutenir précisément la production de films sur les grands moments et les figures marquantes du mouvement national et de la lutte de libération et en finir une fois pour toutes avec la bigamie actuelle. Je considère que le film de Bachir Derrais est d’abord victime d’une situation où un contributeur devient, par la force de frappe qu’il détient grâce à la loi sur le cinéma dans sa version actuelle, pratiquement le maître de l’ouvrage. La gestion d’un département de la culture dans un pays aussi grand par sa géographie, sa diversité et son histoire que le nôtre ne doit pas souffrir de volte-face, de mépris, d’une tendance facile à la querelle, de narcissisme, de sectarisme, de copinage, quelles que soient les formules imaginées pour s’en innocenter et éloigner le soupçon. Gageons que l’actuel titulaire du poste est certainement conscient du danger de ces dérives et qu’il saura s’en éloigner et, bien plus, les combattre. Nul doute qu’il trouvera tous les professionnels soucieux de l’intérêt public à ses côtés. Un dernier point s’agissant de la lecture du «cas» du film sur Larbi Ben M’hidi qui fait débat grâce encore une fois au talent de communicateur hors pair de son producteur exécutif réalisateur M. Bachir Derrais qui, s’il sort victorieux de la bataille, aura réussi admirablement plus que les effets de toute bande-annonce, la plus performante qui soit, à promouvoir la sortie prochaine du film sur lequel il a travaillé de nombreuses années, dit-il. Ce point concerne le visionnage d’un film avant sa sortie en salles. Lorsqu’on parle de commission de visionnage, il faut entendre commission de délivrance de visa d’exploitation qui est là aussi du ressort exclusif du ministère de la Culture, à condition bien sûr que ses membres soient au-dessus de tout reproche et n’alignent pas plusieurs casquettes à la fois au gré de leurs intérêts personnels du moment. Je n’en dirais pas plus aujourd’hui. Mais bien avant cette étape, on ne peut pas dire et on ne peut pas croire, que le ministre de la Culture qui est, bien plus qu’un cinéphile, un homme qui s’est frotté auparavant à l’écriture de scénarios, n’a pas visionné une copie ou de larges extraits du film et qu’il n’a aucune idée sur son contenu qu’il dit refuser de juger (?) et sur sa facture technico-artistique. C’est une fiction que de le croire. La polémique autour du film sur Larbi Ben M’hidi rappelle à mes yeux l’obligation pour le ministère de la Culture de cesser de faire dans l’opacité et de souscrire sans tarder aux exigences de transparence dans la gestion du dossier cinéma où beaucoup d’argent circule malgré le peu de projets. Si le Fdatic et sa commission de lecture et d’évaluation disposaient d’un site web dans lequel, entre autres informations, sont consignés les projets, leurs dates de dépôt et de traitement, leurs porteurs, leurs scénaristes, leurs réalisateurs et techniciens principaux, leurs plannings, leurs budgets, le montant de la dotation allouée et les conditions de son versement et de contrôle de son exploitation, et bien entendu les conclusions positives ou négatives de la commission, on ne serait pas aujourd’hui à croiser le fer sur la paternité du scénario du film sur Larbi Ben M’hidi, à fantasmer sur son budget et sur la conformité ou pas de la copie finale aux clauses contractuelles qui ont rendu possible sa réalisation. Bien évidemment, le Centre algérien pour le développement du cinéma (CADC), interface des producteurs exécutifs dont les projets ont été validés par la Commission du Fdatic, qui est resté muet à ma connaissance durant «cette affaire», a la responsabilité de solliciter des rapports d’étapes sur le déroulement des opérations de tournage, de production et de post-production jusqu’à la copie finale rectifiée ou pas, ou de faire suivre les projets programmés par des producteurs délégués. La polémique autour du film sur Larbi Ben M’hidi a mis en lumière l’absence totale de la Commission nationale des arts et lettres dans le débat public, instance dont le président, mon vieil ami, l’inépuisable Abdelkader Bendamèche, homme d’écriture, de radio et de télévision, est réduit par la force des choses à sillonner les wilayas du pays pour remettre des cartes d’artistes ! On s’accommode d’un organisme dédié exclusivement aux droits d’auteurs qui verse subitement dans l’organisation de spectacles alors que ce n’est pas sa mission au regard de ses statuts, pour parasiter sans doute, disent certains observateurs du fait culturel, l’action d’un office dont c’est le rôle premier et dont le responsable, un enfant du secteur qui a gravit les marches pas à pas, serait devenu «mesmar djeha» à en croire certaines chroniques . Et que dire de l’absence sur la scène culturelle d’une union professionnelle des cinéastes, producteurs, réalisateurs et techniciens, partenaire et contributeur incontournable dans tout débat sur les questions qui touchent à l’actualité et au développement du cinéma et de l’audiovisuel ? Si les anciens sont fatigués de l’action directe, il leur appartient d’aider les initiatives qui commencent à se manifester dans le sens de la mobilisation professionnelle en vue de la création d’un forum ou d’une organisation dont les membres donneraient de leur temps, pas uniquement lorsqu’ils n’ont pas de projets en cours, à l’intérêt supérieur de la profession dans sa dimension plurielle et durable. Il faut donc remercier M. Bachir Derrais auquel on souhaite un dénouement juste et heureux dans ses rapports avec ses partenaires afin que la mémoire de Larbi Ben M’hidi soit honorée par le cinéma dans les conditions et les formes qu’elle mérite.
Une deuxième question sur l’appel fait à des réalisateurs et à des comédiens étrangers pour diriger la réalisation de films algériens ou incarner des personnages historiques de premier plan dans des productions financées entièrement par l’Algérie. Quelle lecture en faites-vous ?
Au risque de me répéter car j’ai déjà eu l’occasion de me prononcer sur cette question, sauf pour des postes techniques déficitaires sur le marché local, dans le cas de coproductions ou de films qui mettent en scène des personnages européens et notamment français, je ne vois pas ce qui peut justifier l’appel à des réalisateurs étrangers fussent-ils sunnites ou chiites pour mettre en œuvre des productions entièrement algériennes ou à des comédiens d’outre-Méditerranée même de renom, pour incarner des personnalités qui font partie de notre patrimoine historique. Je ne comprends pas les justifications laborieuses du ministre de la Culture qui ne voit aucun inconvénient à la présence d’étrangers, bien au contraire, dans la constitution des équipes techniques et artistiques des films financés entièrement par l’Etat algérien, y compris les films historiques, pendant que le reproche est fait au même moment, à un organisme chargé d’organiser et d’animer légalement des spectacles, «d’importer» des chanteurs et des musiciens étrangers au motif que la démarche marginalisait les artistes locaux et qu’elle serait très coûteuse en devises. Par ailleurs, si je m’étais interrogé sur le faux ou précipité premier tour de manivelle auquel l’actuel ministre de la Culture a été associé il y a deux ans, je ne peux que souhaiter plein succès au nouveau film long métrage fiction sur Hadj Ahmed Bey, en tournage aujourd’hui, Hadj Ahmed dont j’ai eu à traiter, le premier — ne brouillons pas les cartes pour je ne sais quel dessein —, dans un long métrage fiction, de sa gouvernance, notamment de ses rapports avec les grandes tribus de l’époque, de sa stratégie politique et guerrière dans le film Hanachia, aujourd’hui sous le coude du ministre de la Culture dont le silence devant nos incessants appels pour hâter sa distribution prend jour après jour la forme d’un mépris. A moins que son incompréhensible attitude, et ce, dès l’avant-première du film il y a deux ans maintenant, ne signifiait déjà que sa «préférence» était faite, ce qui me fait penser, je ne sais pourquoi, à cette fameuse publicité étrangère où un père au profil d’un émir pétrolier se désolait de ne pas accéder au choix de son fils pour l’achat d’une voiture nouvellement sortie d’usine, au seul motif que celle-ci avait l’inconvénient d’être très peu chère ! Il est temps pour le secteur de la culture et le cinéma en particulier de se libérer des querelles internes, de s’assumer dans la transparence, l’éthique et l’équité et de se hisser enfin au rang des attentes légitimes des professionnels et de la société, perturbée par l’anarchie qui y règne et les sommes colossales dépensées pour finalement enfermer des films dans une logique dogmatique qui ne sert ni l’histoire ni l’avenir ou dans une attitude d’hostilité et d’injustice, les frustrant du regard du public pour lequel ils ont été façonnés.
M. B.

 

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