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Entretien

Noureddine Saoudi, Directeur De l’Opéra d’Alger : «L’Opéra est une maison qui a une âme»

Publié par Brahim Taouchichet
le 20.09.2018 , 11h00
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Entretien réalisé par Brahim Taouchichet
Sans verser dans une attitude béate parlant de l’Opéra d’Alger Boualem-Bessaih, ce cadeau des Chinois, réalisé en quatre ans et lancé depuis deux ans, commence à avoir ses lettres de noblesse, toute proportion gardée.
Planté dans un décor rural, hors des centres urbains, à une moyenne de 14 km à l’ouest d’Alger, l’on craignait le pire quant à sa fréquentation vu l’éloignement et l’absence de toute navette spécifique.
Passer une soirée à «Dar l’Opéra», comme l’appelle désormais le public qui l’a déjà adopté, équivaut à une sortie avec peut-être les apparats de circonstance ou pas. L’espace ici donne un sentiment de plénitude et l’on respire à pleins poumons… sauf quand ça se joue à guichets fermés car, parfois, il faut s’y prendre tôt pour ne pas être frustré d’un succulent récital. Et dans cet opéra, il y en a pour tous les goûts, nous assure Noureddine Saoudi, un artiste doublé d’un gestionnaire averti. Devant l’affluence de plus en plus grande, force est de constater que l’Opéra d’Alger répond à des attentes longtemps refoulées.
Tant pis pour les grincheux et les prêcheurs de rue. C’est qu’on y va en famille, en couple ou entre copains pour faire la fête, l’espace d’une soirée dédiée : andalous, chaâbi, kabyle, occidental. Si le folklore n’est pas en reste dans ce foisonnement de couleurs africaines ou typique à chaque région du pays, la scène de la salle de 1 400 places, assises bien sûr, ne suffit pas.
Mais bon, il faudra revenir un autre jour ou tous les jours si le cœur vous en dit. Parce qu’il est question de symphonies plurielles, de thérapie de l’âme et de mœurs adoucies sans saigner votre porte-monnaie. Qu’importe… Baâziz, à raison d’un billet d’entrée à 700 DA, a été obligé de prolonger d’une soirée, lui l’enfant terrible de Cherchell que l’on croyait émoussé et qui nous sort Bandia à la grande joie d’un public transporté. Encore un chapitre à sa «success story». Surtout Freeklane de Chemsou, tout étourdi de son succès dans une salle transcendée.
Meziane Amiche (Mona), le groupe Dey (Adjrou Lya), Yasmine Ammari, la révélation de The Voice, balise un chemin tout fait de promesses pour le dernier cru de la chanson algérienne.
Noureddine Saoudi, sur ce sujet et bien d’autres, s’ouvre aux lecteurs du Soir d’Algérie avec la passion sourde qui l’anime et sous le calme apparent qui le caractérise.

Le Soir d’Algérie : Artiste-musicien reconnu, qu’est-ce qui vous a motivé à accepter la direction de l’Opéra d’Alger, sachant  les contraintes et les exigences d’une gestion plus technique ?
Noureddine Saoudi : Je suis peut-être artiste malgré moi, puisque j’ai toujours travaillé dans l’ombre. J’ai  surtout enseigné la musique, je suis membre fondateur de deux prestigieuses associations, en l’occurrence  El Fakhardjia  et surtout  Essendoussia. Manager les talents est ce qui m’intéresse le plus. Il faut savoir que j’ai eu déjà à diriger un centre de recherches. C’est dire qu’à un moment ou à un autre de la vie, on est appelé à assumer d’autres défis. Ce n’est, certes, par pareil, mais le fait culturel et artistique a, à mon sens, une importance capitale. J’ai mon idée là-dessus.

Et c’est quoi cette idée ?
Mettre un système où l’on peut cultiver ce que nous avons de meilleur en nous. C’est mon ambition. Tous les styles, toutes les couleurs de notre Algérie méritent d’être habillés de la meilleure des façons.

L’éloignement de l’Opéra par rapport au centre traditionnel d’Alger n’est-il pas un sérieux handicap ? Cela peut décourager. Mais au vu de l’affluence appréciable, c’est plutôt l’inverse... Quel bilan ou statistiques de fréquentation avez-vous depuis son ouverture en 2016 ?
On a commencé à travailler réellement depuis février 2017. Nous sommes les premiers surpris par l’engouement que suscite l’Opéra parce qu’on s’est dit qu’il faut du temps pour que les gens s’habituent. Je pense que les gens étaient dans l’attente d’un changement, de quelque chose de nouveau, d’être dans des espaces différents hors de la capitale. ça fait sortie. Ça mérite une étude sur leurs motivations.

D’où viennent-ils, nonobstant Alger ?
Nous avons mis au point un questionnaire pour justement en savoir plus sur la provenance, les goûts artistiques, les motivations, etc. Mais nous avons déjà  relevé que les gens viennent de régions aussi éloignées que Chlef, Boumerdès et autres. Il y a aussi ceux qui découvrent «Dar l’Opéra», comme on dit, et s’y retrouvent dans un programme de variétés, de jazz ou de musique andalouse. Mais il y a aussi ceux qui viennent pour tous les styles de musique pour un moment de plaisir et de détente. Le public algérien est très éclectique.

Fait remarquable, les gens viennent en famille pour une soirée…
Oui, en même temps je dirais que la présence féminine est très importante. Franchement la femme est une locomotive pour une société qui était en attente et qui, aujourd’hui, bouscule les pesanteurs et nous incite à aller de l’avant, à proposer les meilleurs programmes et à nous dépasser.

Quels sont les échos que vous avez, par vos services, recueillis éventuellement ?
Les gens se sentent interpellés, je dirais par la réussite de ce centre de l’Opéra. Ils se sentent  partie prenante. Ils me disent par exemple que les gens doivent venir en tenue plus correcte, soignée ; mettez en place les traditions en vigueur ailleurs.

Que dites-vous du lieu d’implantation et du style architectural  qui semble plutôt froid  comparativement aux structures classiques ?
Le fait est là, ce temple est rempli à chaque fois. Effectivement nous sommes plus habitués aux styles mauresque ou colonial comme le TNA ou les théâtres de Constantine, Oran, Annaba, etc. J’estime que le travail à faire est à venir. Nous sommes dans une phase d’observation ; nous sommes émetteurs et récepteurs en même temps et le feedback est très positif. C’est une maison qui a de l’avenir en ce sens que les programmes seront de plus en plus adaptés aux goûts du public aux plans lyrique, orchestral, théâtrale, musical.  Pour l’heure nous avons essayé de programmer en fonction de notre expérience, nous nous orientons progressivement vers un dialogue artistique, culturel, universel.

Qu’en est-il des infrastructures d’accompagnement pour plus de convivialité? J’entends par là notamment la cafétéria, le restaurant... Le public se plaint de ce manque.
Nous avons opté pour des solutions temporaires notamment avec un traiteur,  pour une restauration rapide. Nous allons bientôt lancer le cahiers des charges pour une cafétéria qui relèvera directement de l’Opéra et qui sera aux normes internationales. Notre ambition va vers la construction d’une structure de restauration de prestige dans les dépendances extérieures de l’Opéra.

Cela implique beaucoup d’argent. L’Opéra fait-il des bénéfices depuis son ouverture ou bien fonctionne-t-il uniquement avec les subventions de l’Etat ?
Il y a les rentrées de la billetterie et les différentes locations que nous accordons. Mais il faut dire que nous sommes encore un nourrisson, à un stade de lancement. C’est une grande aventure. 
Revenez dans cinq ou six ans et je vous répondrai de la meilleure des façons si Dieu nous prête vie et si je suis toujours là. 
En prenant en main l’Opéra j’avais en tête les équilibres financiers dans des partenariats, le travail avec des tiers algériens mais aussi les opéras étrangers à l’échelle universelle. 
L’essentiel pour nous est de lancer le fait culturel et artistique car je suis convaincu que les attentes sont non seulement d’ordre sociétal mais également stratégique, ce que nous voudrons faire de notre pays. Dans ce cadre, l’Opéra d’Alger a un rôle fondamental.

C’est votre challenge de donner vie à l’établissement grâce à une programmation particulière au sens où elle embrasse tous les goûts, tous les styles, une thématique ?
D’expérience, nous savons que d’abord le public est là, ensuite il y a cette richesse exceptionnelle du patrimoine artistique national.
Tous les genres doivent trouver leur place dans cette maison. Pour peu que tous ces styles, ces genres, nous permettent de transcender le temps et  l’espace et d’aller de l’avant la tête haute.

N’y a-t-il pas le risque de vous retrouver dans un melting-pot qui pourrait enlever tout cachet spécifique à l’Opéra ?
Il s’agit d’avoir une vue sur le patrimoine algérien tous azimuts d’une part. D’autre part, nous voulons un dialogue avec tout ce qui se fait à l’échelle universelle, c’est-à-dire les grands classiques, les grands opéras.  
On l’a déjà fait et on continuera de manière beaucoup plus maîtrisée. Vous avez parlé des équilibres, là aussi ce sont des équilibres qu’il nous faut réaliser aux plans artistique et culturel et donner ainsi une image de nos programmes où une grande part sera dédiée à tout ce qui est orchestre lyrique ou chorégraphique en même temps sur notre patrimoine…

Symphonie andalouse ?
Oui, on a déjà fait de l’andalou et de la musique chaâbi symphonisés à l’image de Carmen, le Barbier de Séville, Madame Butterfly. Donc créer des opéras sur des réalités musicales qui nous sont propres, habillés des aspects universels de la musique et ce que peut nous offrir la musique classique. 
Nous avons la chance d’avoir trois grands ensembles, l’orchestre symphonique, le ballet de l’Opéra et les ensembles andalous avec leurs déclinaisons de Tlemcen, Alger et  Constantine. A cela il faut ajouter le féminin, le chaâbi, l’orchestre national, etc.

N’y a-t-il pas là un risque de se disperser ?
Non, cela va ensemble. Notre patrimoine est un creuset extraordinaire. Avis aux génies algériens de nous faire parvenir leurs scénarios, leurs doléances.

Vous pensez à la génération Freeklance, Babylone et le souffle nouveau qu’ils apportent au grand bonheur de l’Opéra qui fait le plein. Le récital de Baâziz s’est fait d’ailleurs à guichets fermés. Une partie du public — on l’a vu — a dû d’ailleurs repartir faute de places…
Je suis très éclectique. Même si je n’aime pas parler de moi, je suis le premier qui ai composé dans l’andalou avec une nouba, j’ai introduit de nouveaux rythmes, je m’inscris dans l’instantanéité, ni dans le passé ni dans l’avenir mais dans les courants qui sont les nôtres aujourd’hui. 70% de la population a  moins de 30 ans. Ce sont des paramètres importants pour moi. Les chanteurs de Freeklane m’ont fait part de leur émotion après leur prestation et de l’engouement du public qui les a fortement impressionnés. Nous sommes dans un écrin (NDLR : l’opéra) qui est complètement différent, il y a une âme. Nous devons donc être au niveau de l’hospitalité que nous offre cette maison. On en sort différent après une prestation, et ce, quel que soit le style.

Pas d’a priori quant aux artistes qui veulent bousculer l’ordre établi ? Pas de censure ? Baâziz, c’est un peu ça non ? 
Nous sommes des éléments d’un puzzle, chacun a le droit d’exprimer son talent même s’il y a des limites à ne pas franchir. Je suis le premier à ne pas céder sur cela. Encore une fois, nous sommes au stade de la construction, je suis en train de procéder à un scanner pour mettre en place par la suite nos stratégies et répondre aux attentes, c’est-à-dire des programmes raisonnés, qui ont du sens, qui nous élèvent et nous interpellent et qui laissent des traces indépendamment des couleurs et du style, je le répète.

Comment ressentez-vous ces appels contre la tenue de récitals ou de festivals de musique, avec prière de rue dans certains cas ?
Comme vous, je suis témoin de ce qui se produit de positif et de négatif dans ma société, de mes ambitions, de mes peurs et de ce que j’ai envie de meilleur pour mon pays parce qu’il en a les potentialités. 
Chacun doit être libre dans les limites qui sont les siennes, mais nous avons la responsabilité de donner le meilleur de nous-mêmes et de le cultiver. Je pense que cette maison est toute indiquée pour ce faire.

L’Opéra d’Alger peut-il faire plonger dans l’ombre les anciens établissements comme le TNA, la salle Ibn Khaldoun, El-Mouggar sachant l’impact qu’il est appelé à avoir de plus en plus, son attractivité s’il continue dans cette dynamique ?
Non, pas du tout. Les missions sont différentes.  Je m’inspire beaucoup des plus petites directions de la culture du pays. Il y a une volonté de faire en fonction des moyens qui sont modestes et c’est ainsi dans mon cas aussi d’ailleurs. Toutes les expériences sont pour moi source d’inspiration : l’ONCI, Art et Culture, le théâtre d’Oran pour lequel j’ai beaucoup d’affection, j’adore ce que fait son directeur. Nous sommes dans une dynamique qui fédère les volontés, voilà. Je suis prêt à conclure des partenariats de la même manière que j’attends d’eux de l’aide. Le discours doit être le même mais chacun dans sa mission.

C’est l’exemple des spectacles délocalisés ?
Tout à fait. Le but c’est l’opéra à Béjaïa, Constantine… L’opéra, ce n’est pas seulement des murs mais une âme ; faire profiter ce que nous avons ici et bénéficier de leurs échos. 

Une ambition à l’échelle du Maghreb, de la Méditerranée ou de l’Afrique ?
Nous avons initié un programme sur le conte africain que nous envisageons de reconduire bientôt, en octobre ou novembre. Cela veut dire que l’art se décline de plusieurs manières et aussi dans l’oralité qui traduit une civilisation extraordinaire. Notre ambition est d’abord régionale. 
Nous sommes en contact avec cette nouvelle cité de la culture créée récemment en Tunisie pour tisser des liens entre les opéras d’Alger et de Tunis.

L’Italie, la France ?
Disons que nous sommes en relation avec la Scala de Milan, l’opéra de Venise, celui de Lyon, de Paris. Mais ça reste à un stade formel. Il y a aussi le Qatar, le Sultanat d’Oman.

Au final tout le monde en a pour son goût et son argent dans Dar l’Opéra... 
Je profite de cette tribune pour répondre à certaines critiques qui disent qu’on est loin des standards mondiaux dont se prévalent les grands opéras. Ça coûte très cher. Par ailleurs, nous n’avons pas un marché intérieur conséquent ce qui m’oblige à travailler en partenariat, qui a un coût. L’année dernière nous avons mis sur pied  deux opéras (Carmen, Mme Butterfly) et un opéra musical. Le plus important pour nous c’est de voir que les gens qui viennent ici sentent qu’il y a autre chose à découvrir avec un rendu différent quand bien même on est dans la même configuration artistique. On le sent dans leur écoute, leur assiduité…

Quand je vous ai appelé pour convenir de l’entretien, vous m’avez  dit que ça tombe bien parce que vous avez des choses à dire. C’est dit ?
Je ne sais plus, je devais être dans un autre climat… Mais voilà, je voudrais que le public soit un acteur, un témoin d’une mise en scène, qui inter-réagit, que nos opéras soient construits sur un paradigme historique et culturel qui est à nous.
B. T.
taouchichetbrahim@gmail.com

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