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Entretien

Amine Kherbi AU SOIR D’ALGÉRIE : «Mon livre est un message de conviction, de confiance et d’espoir»

Publié par Sarah Raymouche
le 14.01.2019 , 11h00
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Amine Kherbi, qui est actuellement enseignant à l’Institut diplomatique et des relations internationales du ministère des Affaires étrangères et à l’Ecole des affaires internationales de Paris, a été ministre délégué aux Affaires étrangères et conseiller auprès du président de la République. A l’occasion de la publication de son livre, il donne dans cette interview sa vision de développement économique du pays et sa vision à l’international.

Vous venez de publier aux éditions Anep un livre intitulé L’Algérie dans un monde en mutation : regards sur la politique économique, la sécurité nationale et les relations internationales. Comment vous est venue l’idée ? Et combien de temps cela vous a-t-il pris pour la concrétiser ?
C’est une idée qui est née au début des années soixante-dix à la suite de multiples échanges que j’ai eus avec des étudiants, des universitaires, des chercheurs, des cadres de mon pays et des collègues diplomates étrangers. C’était à un moment où l’Algérie était très sollicitée pour apporter son concours à l’instauration de nouveaux rapports entre pays en voie de développement et pays développés fondés sur la justice économique internationale et une gouvernance globale équitable. Les débats d’alors sur la  situation économique mondiale avaient favorisé un climat propice à la réflexion qui a permis de dépasser une approche purement économique. Par ailleurs, les discussions sur le rôle du citoyen et de l’intellectuel dans les transformations politiques et sociales m’ont incité à concrétiser ce projet.
Les articles, études et documents de position rassemblés dans cet ouvrage ont été élaborés parallèlement à mon travail de diplomate. Ils couvrent le vaste champ des relations internationales, les questions régionales et celles relatives aux processus d’intégration économique, à la politique de développement et à l’action extérieure de l’Algérie. Les enjeux de sécurité pour l’Algérie sont abordés dans le contexte d’un environnement régional troublé et incertain ainsi que d’une mondialisation débridée, qui diversifie les registres et les ressources de la domination et met au défi la capacité d’adaptation des Etats. C’est pourquoi je rappelle qu’il est primordial que la mondialisation soit transformée en réalité positive pour tous les peuples et que soit renforcé le rôle de l’Organisation des Nations-Unies afin d’assurer la viabilité d’un système de sécurité collective fondé sur l’efficacité, l’efficience et l’équité. Il a fallu une année de travail pour la mise en cohérence de ce projet et sa concrétisation afin de partager avec le monde académique, les cercles de réflexion, les cadres de la nation et le grand public quelques idées essentielles à la compréhension des défis et des atouts de l’Algérie dans un monde en mutation. 
Ce livre est aussi un témoignage pour comprendre les choix stratégiques de l’Algérie et un fil conducteur pour se repérer dans la complexité de la vie internationale. 

Quel message voulez-vous délivrer à travers ce livre ?  
Un message de conviction, de confiance et d’espoir. Nous devons investir dans l’avenir en misant sur l’énorme potentiel humain que recèle notre société et sa capacité créatrice. Ce livre a été conçu dans une optique prospective avec un objectif clair. Rappeler les accomplissements de l’Algérie et le rôle crucial qu’a joué sa diplomatie dans la défense de ses intérêts permanents et de son rayonnement international. J’ai aussi voulu rendre hommage aux diplomates algériens et à tous les serviteurs de l’Etat pour leur engagement dans le développement du pays et à la jeunesse de notre pays qui doit prendre toute sa place dans la société créative et solidaire que nous appelons de nos vœux. La participation effective des jeunes au progrès général de la société est une chance pour accroître les possibilités d’action de l’Algérie. Cependant, des capacités d’organisation accrues sont nécessaires à l’exploitation des richesses humaines. Plus que jamais, nous devons garder le cap de la cohésion nationale et être capables de la créativité qui nous maintiendrait à la hauteur de l’ambition que nous avons pour l’Algérie.
Dans un monde qui va de l’avant, le retour à l’ambition collective, qui a servi de ressort au redressement et à la grandeur de notre pays, est une nécessité. Grâce à cette ambition collective, nous pouvons inventer des réponses inédites pour mieux comprendre et adapter les savoirs et les pratiques à nos besoins de sécurité et de développement. Celle-ci doit également favoriser une conception de l’innovation  élargie au champ du développement global et s’inscrivant dans une vision moderne de l’économie. Il nous faut aussi une ambition productive permettant le développement durable et une meilleure insertion dans l’économie mondiale. Ce qui implique la construction d’une identité économique nationale forte, à travers les réformes structurelles, la consolidation de l’Etat de droit et de la justice sociale, la lutte contre la bureaucratie et la corruption. Autant de chantiers qui exigent des politiques publiques efficaces pour anticiper, innover et impulser afin de transformer les risques en opportunités. Voilà pourquoi le reclassement de nos priorités est indispensable à l’affirmation de nos choix stratégiques et à la valorisation des atouts de l’Algérie en avantages comparatifs construits pour mieux faire face à la compétition internationale et aux défis que représentent les nouvelles menaces, notamment le terrorisme transnational et le crime organisé.

Votre parcours professionnel met en lumière des étapes importantes qu’a traversées l’Algérie…      
J’ai eu l’insigne privilège de servir mon pays au moment voulu, c’est-à-dire le plus difficile, aux côtés de grands militants de la cause nationale qui ont contribué aux temps forts de la diplomatie de l’Algérie combattante et marqué de leur empreinte les phases les plus cruciales du redressement du pays et de la construction d’une nation moderne. Il y a aussi l’importance des idées qui sous-tendent un engagement pour l’Algérie. Tout cela est mis en évidence à travers les différentes missions qui m’ont été confiées au plan national et dans le cadre des négociations sur les questions de sécurité et de développement où j’ai assumé d’importantes responsabilités internationales au nom de l’Algérie et d’autres pays en voie de développement. Il y a aussi les portraits que je brosse de responsables algériens afin de mieux illustrer cet engagement, témoigner de l’intensité du débat international de cette époque et affirmer le rôle grandissant de l’Algérie sur la scène internationale avec son exigence accrue. Il est important de rappeler l’influence que l’Algérie a exercée sur l’agenda international durant les années soixante-dix concernant les questions de développement et les décennies suivantes pour ce qui est de la lutte contre le terrorisme transnational, le règlement des conflits et la consolidation de la paix. Je mets également en évidence la contribution de notre pays à la promotion du développement durable et à la construction de la sécurité globale. C’est cette démarche qui a inspiré son engagement en faveur d’une gestion concertée des interdépendances et du risque international et conforté la plupart de ses initiatives. 

Dans votre livre, il y a un plaidoyer pour une nouvelle politique de développement. Qu’entendez-vous par cela ?
Notre modèle économique, malgré les adaptations successives dont il a fait l’objet, ne répond plus au rythme et à la direction du changement technique ainsi qu’à la mise en cohérence des processus par lesquels les innovations sont développées et adaptées aux transformations des structures de l’appareil productif et aux impératifs d’une économie dont la mise en réseau est inéluctable. 
C’est donc à une action concertée qu’il faudrait recourir pour donner à notre économie les instruments et dispositifs nécessaires à son redressement. Le développement économique du pays et la compétitivité de nos entreprises  demeurent tributaires d’un environnement juridique transparent et stable, de la fiabilité de l’information économique, de la maîtrise des ressorts des politiques monétaires et budgétaires, de l’élaboration du projet loi des finances avec un budget économique en annexe, de l’efficacité du système bancaire, de la qualité du service des télécommunications et de la poste ainsi que du secteur des transports, sans lesquels une participation active au commerce international est impossible.
L’effort à entreprendre commande la rigueur dans la conduite de la politique économique, le renoncement à la gestion administrative et bureaucratique de l’économie nationale, des inflexions des politiques et des comportements à tous les niveaux car les prochaines étapes du développement ne pourront être assurées qu’au prix de mutations organisationnelles et d’opportunités technologiques à saisir pour valoriser les atouts du pays.
Pour porter l’aspiration à un nouveau modèle de développement, il faut une vision à long terme qui permet d’élargir le champ de notre horizon et de dépasser certaines pratiques en innovant sans cesse pour accompagner les enchaînements successifs qui composent la trame de la vie économique et sociale. A l’évidence, face à la crise du système productif actuel, caractérisé par la dépendance des hydrocarbures, c’est une reformulation de la politique économique qui est nécessaire. Je l’ai dit à maintes reprises : l’heure est à l’engagement car notre pays est confronté à une série d’échéances difficiles qui conditionnent l’efficacité de la gouvernance exprimant des objectifs économiques tant sur le plan interne qu’externe et les modalités de sa participation à la division régionale et internationale du travail.
Dès lors, il faudra promouvoir les changements institutionnels pour franchir les nombreux obstacles, organisationnels et de management en dépassant la cohabitation entre une expansion débridée de l’activité commerciale, forte de mouvements spéculatifs, et des pouvoirs publics impuissants face au développement tentaculaire de l’économie parallèle. Nous devons donc contribuer à l’enchaînement vertueux d’une productivité soutenue et d’un réel potentiel de croissance pour bien se préparer à l’économie des services et de la connaissance. 
Dans ce nouveau modèle économique, il est possible de combiner une politique de croissance compatible ave des investissements à long terme, une plus grande capacité d’absorption de l’économie nationale, une moindre dépendance des hydrocarbures, une réelle compétitivité externe et une redistribution plus équitable de la richesse. En un mot, pour rester un partenaire qui compte sur la scène internationale, l’Algérie doit accélérer la mutation de son système productif et le processus d’organisation de son économie afin de relever le défi de la compétitivité mondiale.
Certes, l’appel aux forces créatives de l’économie, au-delà des discours bien-pensants, est plus que jamais nécessaire mais pas suffisant.  Nous avons en effet besoin d’un climat serein pour parvenir à un consensus national sur un nouveau modèle de développement économique et social favorisant le renouvellement des bases de la croissance, la cohésion sociale, la sécurité économique et la stabilité à long terme du pays.

Vous faites de même le lien entre sécurité nationale-mondialisation et  l’articulation sécurité-développement…
Dans la phase actuelle de mutation du système international et dans une économie mondiale globalisée, l’avenir de notre pays dépend à la fois de son environnement externe et de sa capacité à faire évoluer ses structures internes. Nous devons donc inscrire notre conduite dans une logique d’adaptation à la mondialisation et aux exigences de la sécurité nationale. Il faut prévenir le risque systémique et se préparer pour les événements à venir. Cela implique l’adaptation de certaines missions politiques, économiques et de sécurité afin de mieux faire face aux nouvelles menaces. 
La lutte contre le terrorisme transnational et son imbrication avec le crime organisé, la prolifération des armes légères, les flux migratoires clandestins et la dégradation de l’environnement doivent s’inscrire dans le cadre de la consolidation de l’architecture de sécurité et d’une meilleure utilisation des structures de gouvernance locales afin de donner un nouvel horizon à notre sécurité globale. 
Le programme spécial de développement des zones frontalières me paraît être une des réponses pour faire face aux menaces de tous ordres qui peuvent peser sur les équilibres économiques et sociaux de notre pays. C’est également la meilleure manière de favoriser l’intégration économique, le développement local et la cohésion sociale, de renforcer les synergies et d’ouvrir des perspectives afin que notre pays puisse accompagner le rythme et les formes nouvelles de la globalisation.  
Aujourd’hui, la plupart des acteurs ont tendance à se conduire à l’extérieur selon leurs convictions et en réponse à des tractions internes. Mais l’expression qu’ils donnent à leur intérêt national est liée aux besoins de leur sécurité et de leur  développement.  La notion de sécurité-développement a émergé  à la fin de l'année quatre-vingt-neuf au moment de l'abandon d'une conception de la sécurité fondée sur l'équilibre des blocs de forces étatiques suite aux bouleversements majeurs en Europe centrale et orientale qui ont mis un terme à la guerre froide.
Dès le début de la décennie quatre-vingt-dix, l’Algérie a contribué à la conception et à l’élaboration de l’agenda pour la paix et l’agenda pour le développement, deux documents importants des Nations-Unies qui ont marqué la réflexion sur les rapports entre la paix et la conflictualité ainsi que l’interdépendance de la sécurité et du développement.

Cependant, à côté de la réflexion théorique, la réalité continue à s’imposer. L’actualité de cette thématique appelle à la convergence entre sécurité et développement comme réponse à une crise multidimensionnelle que vivent plusieurs régions du monde et des pays en proie à l’instabilité politique, à l’insécurité économique et la fragilité de l’Etat. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience de la nécessité d’une approche globale des questions de développement, loin de la conception fragmentaire et parcellaire qui limitait le développement aux questions d’assistance technique et de rattrapage économique. Les questions politiques et institutionnelles ne sont pas ignorées. Et c’est une bonne chose. Sans tomber dans la confusion conceptuelle qui caractérise le débat actuel, l’important est de cerner cette problématique à la lumière des mutations du système international et la manière dont elles affectent les pays en voie développement.

M. Kherbi, quels sont aujourd’hui les enjeux sécuritaires pour l’Algérie ?
Du fait de la mondialisation, l’Etat-nation est mis devant une situation inconfortable. Il est pris en étau entre le global et le local mais doit cependant trouver ses marques dans un contexte où grandit chaque jour une menace multiforme devant laquelle les méthodes classiques n’offrent plus de sécurité. C’est pourquoi le territoire doit retenir notre attention d’autant que les véritables enjeux de sécurité se situent aux niveaux régional et local. Ils sont d’ordre sociopolitique, géoéconomique, écologique et démographique. Toute stratégie efficace de lutte contre les phénomènes déstabilisateurs doit prendre en considération cette donne et l’effort qui irrigue l’ensemble des actions des pouvoirs publics.
Les événements survenus au cours de la dernière décennie ont révélé que les véritables menaces découlent des phénomènes transnationaux, de la diversification et de l’accumulation de facteurs innombrables opérant dans un environnement instable à travers des points de fragilité internes. Il s’agit là de véritables défis à la sécurité qu’il faudra relever pour réduire nos vulnérabilités, assurer la défense de notre territoire, préserver l’intégrité étatique, la protection de notre économie et la sécurité de nos intérêts.
Dans ce contexte, l’Algérie doit s’ouvrir à de nouvelles perspectives en favorisant la construction de la sécurité et plus de solidarité au sein de la société car elle est engagée dans un processus irréversible de transformation qui oblige à assurer la synergie des diverses instances et composantes de la société pour maîtriser le changement global. Ce sont là des enjeux essentiels pour les années à venir.
S. H.

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