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Entretien

Zoubir Harrat, Directeur Général de l’Institut Pasteur d’Algérie : «Nous allons produire plus de vaccins»

Publié par Samira Azzegag
le 09.06.2018 , 11h00
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En matière de prévention, le vaccin reste le seul moyen de lutter contre les maladies infectieuses et contagieuses et la seule arme thérapeutique qui a prouvé son efficacité à ce jour, selon l’OMS et les études internationales. Malheureusement, en Algérie, une polémique s’est installée depuis 2016, après le décès de deux nourrissons, suite à leur vaccination. Ce qui a engendré une méfiance de la population envers l’acte vaccinal. Cette crainte a été exacerbée par la polémique, suite au lancement de la campagne de vaccination contre la rubéole et la rougeole dans les établissements scolaires, où les directeurs des établissements ont exigé le consentement écrit des parents comme préalable à la vaccination de leurs enfants. Ce qui a mis le feu aux poudres et toutes les associations sont montées au créneau pour exiger plus d’assurance. Le directeur général de l’Institut Pasteur d’Algérie, M. Zoubir Harrat, revient dans cet entretien sur toutes ces questions, ainsi que sur la vaccination des hadjis, au nombre de 36 000 cette année.

Le Soir d’Algérie : Des échos font état de l’indisponibilité du vaccin antiméningococcique, un vaccin indispensable aux hadjis, avant leur départ aux Lieux saints. Peut-on savoir combien de doses vous importez annuellement ?
Le Dr Zoubir Harrat : La vaccination contre la méningite, surtout pour les hadjis, est une obligation. Les autorités saoudiennes exigent que toute personne désirant se rendre aux Lieux saints se fasse vacciner. Elle était facultative pour la omra, mais à partir de cette année, elle sera obligatoire. Le problème qui s’est posé pour le vaccin anti-méningite cette année est peut-être le changement de vaccin qui passe de la forme polyosidique à la forme conjuguée, et la rareté des fournisseurs. L’Algérie s’approvisionnait régulièrement auprès d’un seul laboratoire, à raison de 300 000 doses, lesquelles couvraient largement les besoins en matière de pèlerinage. L’estimation pour les besoins des hadjis tourne autour de 35 000 à 40 000 doses annuellement. Le chiffre peut varier d’une année à une autre, mais généralement, on enregistre une tendance haussière, en s’appuyant sur le nombre de passeports délivrés pour les pèlerins. Cette année c’est 36 000 hadjis, avec un écart de 2 000 à 3 000 doses par rapport à l’année dernière, en raison de la récupération des quotas désistés par les autres pays musulmans. Pour le moment, nous avons acheté 46 000 doses, mais il faut dire que cette année est exceptionnelle en matière de vaccination anti-méningocoque.

Vous avez donc changé de fournisseur et avez réussi à assurer les quotas de vaccin indispensables ?
Oui, tout à fait. Comme je vous le disais, on s’approvisionnait en ce vaccin chez l’un des fournisseurs mondiaux, à savoir Sanofi-Pasteur, mais ce laboratoire a arrêté de produire le vaccin polyosidique, parfois aussi appelé vaccin polysaccharide. De plus, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a préconisé pour la vaccination contre la méningite un vaccin conjugué, qui couvrirait les quatre sérotypes du virus en question. Comme vous le savez, la plupart des hadjis sont généralement âgés de plus de 55 ans et très peu de laboratoires pharmaceutiques mondiaux produisent les vaccins pour cette tranche d’âge.
En conséquence, la demande exprimée par les pays musulmans auprès du même fournisseur du vaccin conjugué anti-méningococcique, en l’occurrence Pfizer, a été très importante cette année. Malgré cela, l’Institut Pasteur d’Algérie a réussi à négocier l’achat de 50 000 doses. Nous en avons réceptionné pour le moment 46 000, le reste sera livré le 26 juin, outre 20 000 doses supplémentaires. En plus de cette quantité réservée aux hadjis, il y a aussi le quota livré au ministère de la Défense, qui exige 50 000 doses.
L’Institut Pasteur d’Algérie a conclu des contrats avec une quantité dite maximale à acquérir pouvant atteindre les 500 000 doses et la demande minimale, obligatoire, tourne autour de 250 000 doses. C’est un contrat à commande. Pour cette année, nous avons fait une commande de 250 000 doses, mais qui couvre largement les besoins, même si les chiffres des personnes concernées par la Omra ne sont pas stables. Nous comptons en moyenne 200 000 personnes.

Malgré cela, des échos font état de l’indisponibilité de ce vaccin dans certains établissements sanitaires. Qu’en pensez-vous ?
C’est faux. Il est totalement disponible et en quantités suffisantes. Pour la vaccination des hadjis, nous avons distribué des quotas suivant la demande exprimée par les Directions de la santé et de la population (DSP) des 48 wilayas.
Il y a eu effectivement une tension qui s’est faite ressentir, en raison des estimations pour la Omra. C’est pour cela qu’on ne maîtrise pas les besoins réels, pour pouvoir passer la commande. Toutefois, nos estimations se font sur la base des chiffres antérieurs. Le nombre moyen varie entre 200 000 et 400 000 pèlerins.
Mais je pense que les pénuries incombent au dysfonctionnement au niveau des DSP où il y a eu rupture de stock. Toutes les structures sanitaires viennent s’approvisionner de l’Institut Pasteur d’Algérie, mais nous ne pouvons pas prédire les besoins de chaque structure. En stock, il reste
12 000 doses, dont une partie sera consacrée aux demandeurs hors quotas.

A combien est estimé le budget alloué par le ministère de la Santé pour l’achat des vaccins pour les hadjis cette année ?
Il a mis à disposition de l’Institut Pasteur d’Algérie 160 millions de dinars. C’est un pack de trois vaccins contre la méningite, la grippe, la diphtérie et le tétanos. Ils sont totalement gratuits pour les hadjis.

Cette année, il y a eu une forte réticence par rapport au vaccin antigrippal. A votre avis, cela est dû à quoi ?
Cette année, il y a eu une réticence partielle plutôt et les conséquences ont été lourdes, car nous avons enregistré beaucoup de décès, suite aux complications dues à la grippe. Cela a été confirmé à travers le diagnostic réalisé sur tous les cas de décès qu’on a recensés, lesquels n’ont malheureusement pas été vaccinés contre la grippe. Depuis le décès des deux nourrissons, suite à leur vaccination, il y a eu cette hantise, amplifiée par les associations des parents, imputant l’incident à la qualité des vaccins. Il faut savoir que tous les vaccins importés sont pré-qualifiés par l’OMS et doublement contrôlés, aussi bien au niveau de l'usine de fabrication qu’au niveau du laboratoire par rapport à la qualité, l’innocuité et l’efficacité des vaccins. On ne peut pas distribuer un vaccin non contrôlé. Il y a des exigences à respecter.

Quel est votre fournisseur en vaccins antigrippaux ?
Sanofi-Pasteur. On importe 2 000 000 à 2 500 000 doses annuellement. Malgré l'abstention, cette année nous avons vacciné 2 millions de personnes. Nous avons importé par la suite 40 000 doses supplémentaires. Comme je vous l’ai expliqué, il y a eu un changement de comportement après le décès des deux nourrissons, l’afflux des demandeurs de ce vaccin est moins important par rapport aux années précédentes. C’est le même constat pour le vaccin contre la rougeole et la rubéole. Il faut savoir que ce phénomène ne concerne pas que l'Algérie, même dans des pays développés comme la France, la Grèce, l'Italie... il y a eu le même phénomène.

Il y a eu effectivement la réticence des parents d’élèves par rapport à la vaccination en milieu scolaire. Quelles seront les conséquences ?
C’est dramatique. Il y a eu quelque chose qui a créé cette polémique et incité les associations des parents d’élèves à exiger le consentement des parents. Le ministère de la Santé n'a jamais opéré ainsi. La vaccination des enfants est une obligation pour les parents.
Dans le milieu scolaire, où la vaccination est plus pratique, on injecte des vaccins de rattrapage. Au niveau de chaque unité de soins, il y a une équipe médicale, qui assure l’opération et le contrôle. Le problème d’abstention s'est posé l'année passée. Le taux de couverture était de 40%, alors que pour assurer l’efficacité du vaccin et la protection de la population, il faut que le pourcentage dépasse les 90%. Si dans une école, vous avez 55% des élèves qui ne sont pas vaccinés, là il peut y avoir propagation de virus.

Justement, les résultats de l’enquête diligentée par le ministère de la Santé n'ont pas été révélés...
Les procédures sont très longues et compliquées. Nous avons annoncé les résultats, le vaccin n’est pas mis en cause dans cette affaire.

Qui est votre principal fournisseur ?
Serum Institute of India avec qui nous avons travaillé pendant 20 ans et nous continuons à le faire, parce que les vaccins qu’ils produisent sont pré-qualifiés par l’OMS et tous les vaccins et produits biologiques de cet institut sont reconnus mondialement. Il commercialise des produits à travers 120 pays et il y a plusieurs quotas de vaccins qui entrent dans le programme élargi de vaccination chez ce fournisseur.

Qu’en est-il de la vaccination des migrants clandestins ? Est-ce que vous avez mis en place un programme de vaccination pour tous les déplacés ? Combien ont été vaccinés ?
Cette question relève du ministère de la Santé qui détient les chiffres exacts du nombre de personnes déplacées qui sont vaccinées. Comme vous le savez, la loi algérienne est claire en ce qui concerne ce sujet, que ce soit les migrants ou les réfugiés, une fois qu’ils sont sur le territoire algérien, ils sont soumis aux obligations vaccinales, surtout en période d’épidémie. Donc une immigrée, lorsqu’elle accouche, on lui propose le calendrier vaccinal national pour son nouveau-né, mais la vaccination se fait à la demande de l’intéressé. S’ils souhaitent la mise à jour de leurs carnets de vaccination, il n’y a aucun problème à cela. Vous savez que tout migrant a droit aux prestations et analyses médicales comme tout citoyen algérien.
Quand il y a une demande d’emploi ou une carte de séjour, ce n’est pas automatique. On n’oblige pas les migrants à subir des examens ou des analyses médicales, c’est à leur demande, mais quand il s’agit d’une menace épidémique, là il y a une obligation de recourir à la vaccination pour toute personne se trouvant dans une aire à risque de transmission de maladie comme c’était le cas pour la rougeole. Lorsque les équipes des caravanes mobiles se sont déplacées dans les zones où il y a eu des cas, ils ont vacciné tout le monde, également les migrants. Beaucoup de ressortissants des pays voisins, présents dans les endroits concernés, ont été pris en charge. C’est une instruction du ministère de la Santé de faire vacciner tout ressortissant étranger présent dans une aire géographique où il y a un risque de transmission de maladie.

L’Algérie enregistre chaque année une cinquantaine de décès en raison des piqûres de scorpions venimeux. Est-ce que le sérum anti-scorpionique est disponible, principalement dans la région sud ?
Le sérum anti-scorpionique est disponible. Nous le produisons localement à raison de 80 000 doses par an. L’année dernière, nous en avons produit 97 000 doses, suivant les prévisions qui nous parviennent du ministère de la Santé.
Les décès ne sont, par contre, pas dus à la pénurie du sérum, mais plutôt au retard de prise en charge. Les victimes sont généralement des enfants en bas âge, incapables d’identifier les raisons d’un malaise.
La plupart d’entre eux arrivent à l’hôpital dans à un état comateux.
Quant au sérum, il doit être administré dans l’heure qui suit la piqure. On compte annuellement 50 000 à 60 000 piqûres et une cinquantaine de décès. Les 120 000 doses sont destinées à couvrir 60 000 piqures, sachant que la prise de plusieurs doses est parfois exigée.
Tous les scorpions ne sont pas venimeux. Le plus venimeux et le plus dangereux en Algérie est l’Androctonus australis. Sa piqûre est fatale. Les zones dites rouges, qui enregistrent le plus grand nombre de cas, sont Ouargla, Djelfa, Tamanrasset, El-Bayadh, Ghardaïa, Biskra, Naâma, El-Oued, M’sila, Batna, Illizi et Adrar.

Vous avez donc relancé la production du sérum ?
Nous avons arrêté de produire le sérum en 2016 seulement, en raison d’une contamination. Une période durant laquelle on était contraint d’aménager une nouvelle structure neuve, sise à Kouba, pour relancer la production. En 2017, nous sommes arrivés à en fabriquer 97 000 doses, une quantité qui couvre largement les besoins de toutes les wilayas du Sud et des Hauts-Plateaux endémiques.

En matière de production, quels sont les vaccins ou les produits pharmaceutiques que vous fabriquez ?
Le sérum anti-vipérin est utilisé contre deux espèces de vipères fréquentes en Algérie, la cerastes cerastes (vipère à cornes) et la libétine, laquelle vit dans les Hauts-Plateaux et les wilayas du Nord, tandis que la première est présente dans les Hauts-Plateaux et la région saharienne. Les deux espèces sont plus souvent incriminées dans l’envenimation en cas de morsure. On est les seuls à produire ce genre de sérum en Afrique.
Le Maroc le fabrique aussi, mais en faibles quantités. Nous produisons 8 000 à 20 000 doses annuellement. Une partie du sérum est destinée au ministère de la Défense et une autre aux entreprises installées dans le Sud.
L’Institut Pasteur d’Algérie produit aussi l’équivalent de 30 000 à 40 000 doses de sérum antirabique. La quantité reste insuffisante ; le tiers de ce que nous utilisons annuellement, soit 150 000 doses. Les deux autres tiers sont importés. On espère augmenter notre production en la matière et cela est inscrit dans le budget 2018. Pour ce faire, nous allons acquérir de nouveaux équipements, afin de palier ce manque, comme le système ultra-filtration de sérum. Les compétences existent et nous sommes à la recherche de fournisseurs potentiels pour ce genre d’équipements. Nous allons bientôt lancer un appel d’offres. Par ailleurs, Nous produisons des vaccins à usage vétérinaire pour le compte du ministère de l’Agriculture, tel que le vaccin contre le clavelée, sorte de variole des ovins (21 000 000 de doses annuellement). Cette année nous avons livré toute la quantité au ministère.
Aussi, dans le cadre du partenariat entre Sanofi-Pasteur et Saidal, il y a un projet de production de nouveaux vaccins innovants pour l’Algérie, entre autres le vaccin hexavalant qui regroupe six vaccins, prévu dans le programme élargi de vaccination (PEV). En plus, le vaccin contre la rage, qui est produit localement, mais en quantités insuffisantes pour le moment. Les discussions sont en cours et le projet est en bonne voie.

La nouvelle loi sanitaire permet à d’autres opérateurs d’importer les vaccins au même titre que l’Institut Pasteur d’Algérie. Ne craignez-vous pas la concurrence ?
La production, la commercialisation et l’importation des vaccins est assurée par l’Institut Pasteur d’Algérie. Son statut lui confère le droit de produire, d’importer et de distribuer les vaccins. Cette activité est assurée par l’Institut qui en détient le monopole. La nouvelle loi sanitaire ouvre droit aux opérateurs de produire certains vaccins à condition qu’ils soient exportés. Mais tout doit passer par une entreprise publique, c'est-à-dire l’Institut Pasteur, pour constituer une société mixte pour pouvoir produire et distribuer.

A votre avis, cette loi qui vient d’être adoptée est-elle positive ou négative ?
Elle est positive car elle permet d’élargir la gamme de production, mais également de donner la chance aux autres opérateurs de produire des vaccins. La concurrence ne nous touchera pas car le produit est du ressort de l’Etat.
S. A.

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