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Entretien

Chems-Eddine HAFIZ, Recteur de la Grande Mosquée de Paris : «Nous sommes en Europe, au milieu de deux extrémismes, qui, d’ailleurs, se nourrissent mutuellement»

Publié par Arezki Metref
le 05.12.2020 , 11h00
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Entretien réalisé
Par Arezki Metref

Si, il y a quarante ans, quelqu’un avait dit à Chems-eddine Hafiz qu’il deviendrait recteur de la Grande Mosquée de Paris, ce dernier l’aurait pris pour un fantaisiste. Pourtant, il l’est bel et bien devenu en janvier 2020.
Septième recteur de cette institution depuis l’ouverture de la mosquée en 1926, il est aussi président de la Société des Habous et des Lieux Saints de l’islam qui, depuis sa création en 1917, donne à la Grande Mosquée ses responsables.
Né à El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, en 1954, il entreprend des études de droit à l’Université d’Alger. Toute sa formation universitaire se fera en Algérie. En 1986, il prête son serment d’avocat et exercera au barreau d’Alger jusqu’en 1990, année où des raisons personnelles le contraignent à s’installer en France. En 1991, le voici avocat à Paris. Début 1999, il est l’avocat de la Grande Mosquée de Paris.
C’est l’année où le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lance une consultation pour l’organisation de l’islam de France. Dalil Boubekeur, le recteur, demande à Chems-eddine Hafiz de l’accompagner. C’est ainsi que commence ce chemin qui le conduit, en 2005, à la vice-présidence du Conseil français du culte musulman (CFCM) avant d’en devenir le président. Avocat plutôt discret, il commence à être connu à la faveur d’un certain nombre de débats autour de l’islam et la société française.
Jusqu’à ce mois de janvier 2020 où, recteur de la Grande Mosquée de Paris, il est propulsé sur le devant de la scène médiatique, dans un contexte explosif marqué par le procès des attentats de Charlie Hebdo et l’assassinat du professeur Samuel Paty par un djihadiste.
Le nouveau recteur de Paris prend des positions claires en faveur de la liberté d’expression en fustigeant les extrémismes qui donnent des musulmans une image préjudiciable.
Chems-eddine Hafiz est l’auteur de deux ouvrages : Droit et religion musulmane co-écrit avec Gilles Devers (2005, Éditions Dalloz) et d’un pamphlet, De quoi Zemmour est devenu le nom (2010, Éditions du Moment).

Le Soir d’Algérie : D’abord, par quel parcours un avocat, croyant et laïc, devient-il le recteur de la Grande Mosquée de Paris ?
Chems-eddine Hafiz :
Dans une vie professionnelle, il est parfois des trajectoires totalement inattendues. Si quelqu’un m’avait dit, il y a quarante ans, qu’un jour je deviendrais recteur de la Grande Mosquée de Paris, j’aurais trouvé cela improbable. J’étais convaincu que j’allais poursuivre ma carrière, jusqu’à la retraite, en tant qu’avocat. Mais la vie est faite d’imprévus et de surprises. C’est ce qui fait son charme.
Vous l’avez dit : je suis croyant. J’ai toujours attaché une grande importante à la foi, la mienne. En tant qu’avocat, j’ai toujours lié mon attachement aux questions relatives au droit à celui qui concerne les sujets corrélés à l’islam. Car il s’agit d’une religion de justice.
L’islam est magnifique, surtout pour ceux qui savent l’aborder. Cette religion me fascine par ses textes et la force qu’ils dégagent. Son histoire et la civilisation qu’elle a générée m’ébahissent. Lorsque je plonge dans la lecture du Noble Coran ou quand je me laisse guider par les livres qui relatent les siècles de l’âge d’or de l’islam, je suis littéralement hypnotisé par la beauté de tous ces écrits qui, au-delà de l’esthétisme, mettent en évidence une éthique, un art de vivre et permettent, à chaque croyant, de trouver un équilibre et surtout de l’apaisement. L’islam, ce ne sont pas des postures et des rituels. Ce n’est pas l’ostensible et l’ostentatoire. Cette religion est avant tout une guidance. Qu’est-ce que cela veut dire ? Allah nous dit dans le Coran, en sourate 7, verset 43 : «Louanges à Dieu qui nous a guidés à ceci. Nous n’aurions pas été si Dieu ne nous avait pas guidés. Les Messagers de notre Seigneur sont venus avec la vérité.»
En arabe, on parle de « hidaya », ce qui veut dire : orienter, montrer la voie ou guider. Et l’être humain a été créé avec les éléments biologiques et physiologiques qui lui permettent d’appréhender la guidance. Il y a d’abord les cinq sens bien-sûr, mais ensuite l’intelligence, l’intuition, la raison et enfin le savoir et les connaissances qu’il est susceptible d’accumuler tout au long de son existence. Tout cela nous permet de mieux comprendre le monde qui nous entoure et de décider, étape après l’autre, des directions que l’on doit prendre au cours de notre vie.
Dans cette veine et pour répondre à votre question, il y a une vingtaine d’années, lorsque mon prédécesseur, Dalil Boubakeur – je tiens à lui rendre hommage –, m’a invité à participer à une série de consultations initiées par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur, j’ai commencé à comprendre le fonctionnement des associations musulmanes en France, les difficultés et surtout la nécessité d’œuvrer pour doter les musulmans d’une représentation digne et efficace. Depuis la fin des années 1990, parallèlement à mes activités d’avocat, j’ai travaillé dans l’ombre pour défendre les intérêts moraux des musulmans de France et, en premier lieu, de ceux des Algériens ou des Franco-Algériens qui font partie des fidèles fréquentant majoritairement la Grande Mosquée de Paris.

Vous arrivez à la tête de la plus ancienne institution musulmane de France au moment où, après Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron légifère sur l’islam de France, ce qui entraîne un débat houleux. Quels sont les dossiers prioritaires que vous avez trouvés en attente et quels sont ceux que l’actualité vous a imposés ?
Nous devons, en préambule, pour lever toutes les ambiguïtés et par souci d’honnêteté intellectuelle, de transparence et de franchise, expliquer ce qui suit : les musulmans sont heureux en France dans la pratique de leur culte. Leurs droits sont préservés. À chaque fois que les autorités françaises ont eu besoin de légiférer, il y avait des problèmes posés par une minorité. Or, il y a actuellement deux types de sujets qui empoisonnent la vie de la société française et qui perturbent celle de la majorité des musulmans.
Cette minorité agissante et dangereuse que je vise, notamment certains jeunes, est happée par la radicalisation islamiste. Ces derniers sont dans un état d’esprit identique à celui de cette partie de la jeunesse algérienne qui s’était laissée séduire, au début des années 1990, par la propagande du GIA ou de l’AIS et, plus tard, par celle du GSPC.
Des idéologues font croire, depuis de longues années, que la violence, y compris gratuite et barbare, serait permise en islam et qu’il suffirait d’apprendre deux versets coraniques pour devenir «sachant» et prendre les armes au nom de la religion. L’autre problème concerne le mode de vie. Des musulmans, là aussi manipulés, pensent qu’il est logique d’imposer à la société française, à partir de lectures islamistes, non pas musulmanes, des comportements qui heurtent toute société moderne, s’agissant notamment des questions d’égalité entre les femmes et les hommes ou de relations avec les autres religions, voire d’atteinte à la laïcité. Certains musulmans exagèrent, il faut le dire. Les autorités françaises sont donc obligées parfois de légiférer.
Il y a trois sujets sur lesquels je travaille, en priorité, avec mes équipes : la prévention de la radicalisation islamiste, la formation des imams et la lutte contre les préjugés et la haine qui visent souvent les musulmans. Tout l’équilibre est là : il faut avoir de bons imams pour faire de la pédagogie et distiller un message paisible, il faut lutter contre une minorité d’extrémistes et il faut protéger la majorité musulmane, souvent victime d’amalgames.

La future loi sur le séparatisme va toucher les religions en France mais on sait, en creux, que l’islam est dans le viseur compte tenu de la situation sécuritaire. Il n’échappe à personne que ce sont des zones de non-droit dans des quartiers dominés par les islamistes qui sont ciblées. Quelle a été votre réaction en tant que l’un des représentants de l’islam de France par rapport à ce projet diversement apprécié, notamment dans la gauche française ?
Encore une fois, par souci d’exactitude et d’honnêteté intellectuelle, ce n’est pas l’islam qui est visé, c’est l’islamisme. Je le dis d’autant plus aisément et d’autant plus simplement, dans un journal algérien qui comprend cette différence entre islam et islamisme et dont les lecteurs savent pertinemment le prix payé par l’Algérie face à l’hydre islamiste. S’agissant des différentes positions partisanes, je ne vais pas m’immiscer dans le débat politique, car ce n’est pas mon rôle. Je peux dire, en tant que recteur de la Grande Mosquée de Paris, que ce qui est visé c’est l’islamisme. Qu’est-ce que l’islamisme qui agit en France ? Les doctrines du wahhabisme saoudien, les théories des émules de la confrérie des Frères musulmans et les poussées de l’islamo-nationalisme turc.
Si l’islam et les musulmans peuvent vivre en paix au sein de la société française et dans n’importe quelle société, l’islamisme, à travers ses différentes versions, déstabilise, depuis un demi-siècle, toutes les sociétés où il s’infiltre.
L’histoire récente le démontre aisément.
Ma réaction est donc la suivante : que l’on soit imam ou recteur, ministre ou chef d’État, simple citoyen ou leader d’opinion, face à l’islamisme, il ne faut pas tergiverser. L’islamisme est un danger pour les musulmans eux-mêmes. On ne cessera de le répéter. Et c’est un danger pour ceux qui ne le sont pas. Cette idéologie porte des idées qui sont aux antipodes des valeurs islamiques et des principes universels. Personnellement, je veux assumer ma part de responsabilité et mes liens avec l’Algérie, je m’engage à être à l’avant-garde sur ce sujet pour la raison que j’ai déjà évoquée : nous connaissons la dangerosité de ce fléau. Faire de la prévention, c’est préserver certes la société française, mais c’est préserver aussi la communauté algérienne.

Votre mission semble délicate. Comment expliquer à la société française, tentée d’amalgamer le radicalisme à l’islam, que le terrorisme n’est pas le fait des musulmans ?
Je suis conscient de la sensibilité du sujet. C’est la raison pour laquelle je déploie depuis près d’un an une communication avec tact et pédagogie.
C’est ce que j’expliquais plus haut : il est nécessaire de suivre une ligne de crête. Il convient de condamner clairement le terrorisme islamiste, il faut prévenir la radicalisation en sensibilisant la jeunesse et en coupant l’herbe sous le pied des prédicateurs extrémistes, notamment sur internet et les réseaux sociaux. Mais il est tout aussi nécessaire de lutter contre le racisme qui vise régulièrement les musulmans et ainsi expliquer aux non-musulmans, ceux de bonne foi, la différence entre islam et islamisme et aussi entre musulmans et islamistes. Mais cette pédagogie nécessaire, on ne peut la faire que si on est crédible et si notre condamnation de l’islamisme est claire et sincère. Elle doit être sans équivoque. On ne peut pas dire aux gens, tous ceux qui vous menacent n’ont rien à voir avec l’islam. Il faut leur dire, ces gens qui vous menacent sont des extrémistes qui se réclament d’un islam instrumentalisé, dévoyé, parfois par des pays, à des fins politiques.

L’islam que vous voulez représenter, un islam rationnel et légaliste, n’est-il pas, d’une certaine façon, pris en étau entre, d’un côté, le salafisme et, de l’autre, l’extrême droite française qui se nourrit de celui-ci ? 

Vous avez parfaitement résumé le sujet. C’est ce que certains politologues et observateurs avertis appellent la «tenaille identitaire». Nous sommes, en Europe, au milieu de deux extrémismes, qui, d’ailleurs, se nourrissent mutuellement. Mais la situation ne me fait pas peur, parce que je suis fier de la mosquée que je dirige et des fidèles qui la fréquentent. Je suis fier des imams qui sont liés à notre fédération et tout aussi fier des 120 imams détachés, envoyés par le ministère algérien des Affaires religieuses. Vraiment. Tous ces gens sont formidables. Et je sais que je peux compter sur eux. Mon ambition est de générer une dynamique positive pour rappeler et réaffirmer une chose essentielle : l’islam algérien, celui de nos aïeux, celui de l’Emir Abdelkader, c’est celui qui engage un dialogue serein avec tous les cultes, c’est celui qui sauve, au XIXe siècle, des chrétiens persécutés à Damas par une horde d’extrémistes, c’est un islam d’intelligence et d’ouverture.
C’est un islam d’humanisme et d’universalisme. Mon islam, c’est celui-ci, ce n’est pas l’idéologie propagée par les wahhabites de la Ligue islamique mondiale ni celle diffusée par les émules de la confrérie des Frères musulmans. Mon islam n’est pas celui concocté sous la houlette d’un personnage fantasmé comme Laurence d’Arabie, ni un islam soutenu par les officines américaines en Afghanistan. Mon islam est celui de l’Emir Abdelkader, de cheikh Larbi Tébessi, de Abderrahmane El-Djilali, lui-même élève d’Abdelhalim Bensmaïa, qui avait été, après un séjour au Caire, influencé par la pensée progressiste du cheikh Mohammed Abduh. Mon islam est celui des rationalistes, des réformateurs et de tous ceux qui, en Algérie ou ailleurs, savent que l’islam, non pas celui des salafistes ou des littéralistes, est une religion qui fusionne à la fois avec la modernité et les valeurs universelles, et avec son milieu géographique et son contexte. Mon islam est une religion de paix, pas une doctrine de haine.

Vous avez pris des positions courageuses, remarquées, notamment en signant une tribune dans laquelle vous dites tolérer la publication des caricatures de Charlie Hebdo. Pourtant, lors de la première publication, il y a une quinzaine d’années, en tant qu’avocat de la Grande Mosquée de Paris, vous aviez porté plainte contre le journal. Qu’est-ce qui a changé, depuis ?
Rien n’a changé. Mes convictions sont les mêmes. Il y a treize ans, en février 2007, je voulais faire une démonstration et la pédagogie suivante : lorsqu’un musulman se sent outragé, il utilise le droit et la loi du pays où il vit, surtout lorsqu’il s’agit d’un État de droit. Poursuivre un contradicteur en justice est un acte de citoyenneté, car les tribunaux sont les lieux où sont arbitrés les conflits et les litiges. Nous avions, à l’époque, fait ce choix parce que nous voulions canaliser la polémique dans les prétoires afin qu’elle ne s’exprime pas dans la rue à travers la violence de certains excités. Entre-temps, il y a eu un drame terrible : le massacre, en 2015, d’une partie de la rédaction d’un journal satirique. C’est un crime horrible que nous devons tous condamner surtout qu’il a été perpétré par des ignorants, au nom de notre religion.
En tant que musulmans, nous devons faire preuve de maturité et comprendre qu’en France, nous vivons dans un pays laïque. Charlie Hebdo est un journal satirique qui se moque ou provoque toutes les religions, toutes les croyances, toutes les corporations, toutes les communautés, tous les responsables politiques...
Même heurtés dans nos profondes convictions, nous devons réagir comme tous les autres : avec civisme et dignité. Nous devons rejeter la violence, quel qu’en soit le motif, et privilégier le débat et l’échange. Nous devons, par ailleurs, nous comporter sobrement et dénoncer ceux, parmi les musulmans, qui caricaturent notre religion.

La prise de parole d’Emmanuel Macron, lors de la cérémonie d’hommage à Samuel Paty, a provoqué des manifestations antifrançaises dans plusieurs pays musulmans, et la réaction hostile de grandes institutions théologiques musulmanes et de certains gouvernements. Comment avez-vous réagi, à la fois au discours dans lequel Emmanuel Macron réitérait la volonté de republier, s’il le fallait, les caricatures, et à cette vague d’hostilités ?
Comme d’habitude, les milieux islamistes, soutenus par des États qui agissent selon des agendas particuliers, ont déformé la réalité. En tant que musulmans, nous devons avoir une éthique : dire la vérité. Il y a un hadith du Prophète (QSSSL) qui dit : « Attachez-vous à la véracité car elle conduit à la piété qui, elle-même, mène au Paradis. En effet, l’on ne cesse de dire la vérité et de se l’imposer jusqu’à ce qu’Allah inscrive l’intéressé parmi les véridiques. Méfiez-vous du mensonge, car il conduit à la perversion qui elle-même mène à l’enfer. En fait, l’on ne cesse de mentir et d’en faire une habitude jusqu’à ce qu’Allah inscrive l’intéressé parmi les menteurs .»
Partant de cette éthique, je vais vous rappeler les faits et la réalité. Qu’a dit le Président français ? En quelques mots : en introduction, il a fustigé la lâcheté terroriste qui a coûté la vie à un enseignant et père de famille, Samuel Paty. Il a rappelé la dangerosité de l’islamisme et défendu, sans ambiguïté, la civilisation musulmane. Ensuite, il a rendu hommage à la victime et au métier d’enseignant. Et à la fin de son discours, d’une quinzaine de minutes, Emmanuel Macron a rappelé que les valeurs de la France étaient non négociables, surtout la laïcité, la liberté d’expression et la liberté de caricaturer.
Il faut être de mauvaise foi ou nourri par autre chose que la «défense de l’islam» pour trouver dans ce discours un quelconque manque de respect à l’égard des musulmans. J’étais fier, je ne vous le cache pas, de constater que l’Algérie, ses responsables, ses intellectuels et ses médias les plus sérieux ne soient pas tombés dans le piège de l’hystérisation voulu par certains gouvernements et certains médias arabo-musulmans qui ne ratent pas une occasion pour semer la zizanie, y compris en utilisant une propagande mensongère et populiste.

En France, dans quel état avez-vous trouvé l’islam compte tenu de la diversité de ses représentations et de ses antagonismes internes ? Comment vous situez-vous dans cette sorte d’imbroglio en tant que responsable de la plus ancienne et la plus prestigieuse institution musulmane de France ?
Je vais vous dire les choses franchement. La situation en France est catastrophique. Elle est grave parce que plusieurs courants islamistes ont réussi à séduire une grande partie de la jeunesse musulmane et à la manipuler en raison de son ignorance. L’islam n’est présenté, le plus souvent, qu’à travers une vision belliqueuse, manichéenne, ritualisée et binaire. Plusieurs milieux, mais aussi des États, cherchent à instrumentaliser notre religion pour en faire un levier diplomatique. Dès mon installation à la tête de la Grande Mosquée de Paris, j’ai exprimé clairement ma position : l’islam n’est pas un outil, c’est une religion et les musulmans ne sont pas des marionnettes, mais des citoyens respectables. À ce sujet, je remercie les autorités algériennes, aussi bien le Président Abdelmadjid Tebboune que le ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, que celui des Affaires religieuses Youcef Belmehdi, car, non seulement ils comprennent ma démarche, mais surtout la soutiennent. Cela ne m’étonne pas de leur part. Les responsables algériens, la plupart, comprennent les enjeux parce que nous connaissons mieux que quiconque les affres de l’islam politique et du salafisme violent.
Nous avons, très vite, à la Grande Mosquée de Paris, voulu bénéficier du travail formidable accompli par le département de M. Belmehdi en matière de prévention de la radicalisation. Aujourd’hui, l’institution et la fédération que je dirige, contrairement à celles liées à d’autres pays, ne font pas de diplomatie parallèle et ne se substituent pas à l’action de l’ambassade d’Algérie en France. Leur mission consiste à entretenir un pont cultuel et culturel entre les deux rives de la Méditerranée et d’organiser le culte musulman tout en assumant notre rôle de pédagogues et d’acteurs de pacification des relations.
Nous agissons aussi pour entretenir et consolider le lien social. Mon action s’inscrit dans ce cadre, car je suis convaincu que les musulmans de France doivent aujourd’hui trouver un équilibre entre toutes les composantes qui constituent leur identité. De façon harmonieuse, il est possible d’être à la fois citoyen algérien et français de confession musulmane et vivre sereinement.

Deux des préoccupations rédhibitoires qui reviennent régulièrement en rapport avec la question de l’islam en France sont son financement par des gouvernements étrangers et la formation des imams par les pays musulmans. Quelle est votre position concernant cette problématique ?
Ma position est très claire : la transparence. Les musulmans ne doivent pas agir en dehors de la loi.
Nous n’avons pas à nous cacher. S’agissant des questions des financements du culte musulman en France, je ne suis pas de ceux qui font allégeance à l’Arabie saoudite et à sa Ligue islamique mondiale ou au Qatar et à ses fondations. J’estime que les pays qui n’ont pas de diaspora en France devraient ne pas intervenir et surtout cesser leur ingérence dans l’exercice du culte musulman.
Les autres devraient suivre l’exemple de l’Algérie et ne pas s’immiscer dans les affaires de l’islam en utilisant leurs ressortissants comme levier.
Que veulent les pays du Golfe ? Nous financer pour répandre le bien autour d’eux ? Si tel est le cas, ceci doit se faire dans un cadre très clair et transparent, par ailleurs sans conditions. Nous financer pour nous voir répandre le wahhabisme ou la pensée des Frères musulmans, voire défendre leurs intérêts diplomatiques ? La réponse est non.

Le vieux débat, insoluble visiblement sur le plan théorique concernant l’incompatibilité entre islam et laïcité, est-il d’actualité en France aujourd’hui ?
Un peu de pédagogie. À l’origine, la France est un pays catholique. Ni les protestants ni les juifs n’avaient une vraie place avant la Révolution française. Celle-ci a permis progressivement d’accorder quelques droits à toutes les religions. Sous Napoléon Bonaparte, il a été demandé aux juifs de s’organiser et de faire littéralement un acte d’allégeance à la République. Ce qu’ils firent. Plus tard, il y eut la séparation entre les Églises et l’État qui s’est matérialisée par la loi de 1905 dite de laïcité.
Plusieurs personnes l’ignorent : c’est grâce à cette loi que les musulmans ont le droit d’exercer aujourd’hui leur culte librement en France. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard s’il a été décidé de construire la Grande Mosquée de Paris au cœur de la capitale française, moins de vingt ans après cette loi, en mémoire aux musulmans tombés lors de la Première Guerre mondiale.
Pour moi, l’islam est totalement compatible avec la laïcité. En revanche, l’islamisme est totalement incompatible avec cette valeur. On se souvient des saillies des idéologues du FIS contre ce principe !

Vous avez initié, dès votre arrivée, un cycle de conférences philosophiques et théologiques axé sur la tolérance et le vivre-ensemble, en y invitant notamment des ecclésiastiques d’autres confessions. Êtes-vous attaché au dialogue interreligieux ?
J’ai fait appel à deux grandes personnalités : le Pr Ahmed Djebbar et le Pr Sadek Beloucif pour initier à la fois des cycles de conférences et pour que la Grande Mosquée de Paris soit le phare de la réflexion et du débat à la fois interreligieux mais aussi avec la société civile laïque.
Nous discutons avec tout le monde, de tous les sujets. D’abord, je veux rappeler que les portes de l’institution que je dirige sont ouvertes. Je veux que cette mosquée soit à l’image de l’islam que je défends : une religion d’ouverture et d’échange. Ensuite, je tiens à insister sur le fait que tous les intellectuels — surtout algériens — doivent s’impliquer pour faire vivre autre chose que les messages d’intolérance et de violence. Et enfin, j’espère qu’après la crise sanitaire, nous pourrons dérouler le programme que nous avions préparé et ainsi inviter le public à venir se nourrir de toutes les ressources que nous souhaitons mettre à sa disposition.
Dans le cadre du dialogue interreligieux, je m’inscris dans une tradition avérée de la Grande Mosquée de Paris. Je rappelle que la Grande Mosquée de Paris, du temps de feu Hamza Boubakeur, a abrité la création en 1967 de l’association «La fraternité d’Abraham».
Pour ma part, dès mon installation en janvier dernier, j’ai cité dans mon premier discours le philosophe Marc Aurèle qui incitait à aller à la rencontre de l’Autre, à le comprendre, à cheminer avec lui, autant que faire se peut, dans une même direction.
C’est sur la base de ces principes qui nourrissent mon énergie et ma foi, conjugués dans l’esprit des textes énonçant les fondements de l’islam et notamment le Noble Coran qui énonce : «Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez.»
Dans notre rapport à l’altérité, j’entretiens des rapports avec tous les responsables des cultes de France.
Par exemple, je rencontre régulièrement les responsables de l’Institut catholique de Paris et du Collège des bernardins. J’ai organisé une conférence avec Monseigneur Henri Teissier, archevêque émérite d’Alger, malgré le confinement qui limite drastiquement les déplacements. Ce fut un très bel évènement.
Avec le Groupe d'amitié islamo-chrétienne (GAIC), nous organisons une série de conférences dès le début du mois de janvier prochain pour échanger sur le rapport des religions avec la nature et l’écologie, la religion étant, de mon point de vue, un trait d’union entre l’homme et la nature.

On observe l’émergence de représentants de différents courants de l’islam en France sans doute favorisée par l’absence fondamentale d’un clergé institutionnalisé. Pensez-vous possible une unification entre ces différentes voies ?
Par définition, l’islam sunnite ne dispose pas d’un clergé (voir encadré). Et c’est très bien ainsi. Il faut œuvrer pour une unification de l’esprit. Que la forme diffère, cela n’est guère important.
L’islam s’est toujours adapté avec son milieu. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, certains veulent nous imposer des normes. Des codes vestimentaires, les leurs. Pas ceux de l’islam, mais les leurs.
Ils veulent nous imposer leur façon de parler. Leur langage. Qui n’est pas forcément celui de l’islam, mais d’une région bien précise. Je souhaiterais, pour ma part, qu’on uniformise le fond, l’éthique islamique : ne pas être injuste, car Allah n’aime pas les injustes. Ne pas mentir, ne pas tromper. Ne pas structurer son discours autour de la haine et de la violence. Ne pas médire, ne pas voler. Ne pas violer le pacte passé avec le pays qui nous abrite et qui nous garantit la paix et la sécurité.
Unifier les rangs pour que l’islam devienne une religion de stabilisation, pas une idéologie déstabilisatrice. Qu’est-ce que je vais répondre dans 15 ans, si le fils de Samuel Paty, âgé aujourd’hui de 5 ans, me demande : «Pourquoi a-t-on tué mon père au nom de votre religion ?» Croyez-le ou pas, cette éventualité, depuis plus d’un mois, m’empêche parfois de dormir.

Les observateurs ont noté une transformation qualitative de la communication de la Grande Mosquée depuis votre arrivée. La communication vous semble-t-elle un des facteurs essentiels au vivre-ensemble ?
À vrai dire, je ne fais pas de communication. J’essaye de faire de la pédagogie. Un mot que j’emploie souvent. Je veux expliquer notre action.
Il n’y a rien d’opaque dans notre fonctionnement et aucune arrière-pensée. Je veux tout simplement que les musulmans vivent en harmonie avec la société française. Je veux que les préjugés contre l’islam cessent. Je refuse l’extrémisme et la violence. Mais je refuse aussi l’hypocrisie et le mensonge.
En revanche, je refuse de devenir, comme certains, une coqueluche des médias pour brasser du vent et faire dans le verbiage. Je ne suis pas un manipulateur qui tient un discours à Paris, un autre à Alger et un autre à Riyad. D’ailleurs, moi je ne vais pas à Riyad ni dans aucun autre pays étranger qui cherche à s’immiscer dans l’islam de France.
Le rôle que je me suis assigné est très simple : celui de trait d’union entre l’Algérie et la France. Cette action passe par des explications mais, aussi, par un esprit de transparence, parce que toute mon action est articulée autour de ce principe, je veux que les différents partenaires et les musulmans comprennent ma démarche.

Compte tenu de votre position condamnant sans ambages les groupes extrémistes qui commettent des violences au nom de l’islam, vous sentez-vous menacé ?
Je suis en paix avec moi-même. Je suis en paix avec ma conscience. Je suis en paix avec les autres. L’extrémisme nous menace tous. Collectivement. Je suis croyant et je crois donc dans le destin et la destinée. Mais en vérité, les menaces ne viennent pas seulement des terroristes. De ceux qui passent à l’acte et tuent. Les menaces proviennent aussi de milieux plus perfides : de délinquants en col blanc qui vous diffament, qui vous diabolisent, qui propagent des rumeurs à votre endroit, qui alimentent les esprits fragiles. La menace vient de la calomnie que diffusent les calomniateurs sur internet et les réseaux sociaux.
Les terroristes, nous connaissons leur lâcheté. Le pire, c’est que la catégorie dont je parle n’est pas composée officiellement de terroristes, mais de gens qui passent pour être respectables et qui alimentent les tueurs. Je me demande parfois s’il ne faut pas craindre davantage cette catégorie de personnes.
A. M.

Clergé
Dans l’islam sunnite (majoritaire), il n’existe pas de clergé comme, par exemple, dans le catholicisme. Toute la structure institutionnelle du sunnisme est bâtie autour de l’imam qui conduit la prière et assume la prédication.
Il existe, a contrario, un clergé à plusieurs niveaux dans le chiisme orthodoxe. Le sommet du clergé est occupé par l’imam, chef spirituel et temporel de la communauté.

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