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Entretien

MARGIE ORFORD, REINE DU ROMAN POLICIER SUD-AFRICAIN «Toute écriture est inévitablement autobiographique»

Publié par LSA
le 13.09.2018 , 11h00
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Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Mohamed Magani

Née à Londres, Margie Orford a grandi en Namibie et en Afrique du Sud. Journaliste, photographe, réalisatrice et auteur de romans policiers, elle s’est rendue célèbre grâce à la série de romans noirs ayant pour héroïne la journaliste et profileuse Clare Hart. Margie Orford se considère conteuse avant tout, puisque le meurtre, la cruauté et le pouvoir ont toujours été centraux dans les histoires depuis le premier feu dans la grotte. Socialement, inspirée dans ses écrits par son expérience politique de l’Afrique du Sud des années 1980, elle s’est engagée dans la cause des femmes, des enfants, des réprouvés de la société, et pour celle de la liberté d’expression.

Le Soir d’Algérie : Pourriez-vous nous donner un aperçu du roman policier sud-africain aujourd’hui ? 
Margie Orford
: Le roman sud-africain est prospère. Les détectives de romans policiers travaillent d’arrache-pied, ce qui n’est pas une surprise, si l’on considère l’état désolant de nos politiciens et le niveau de violence dans le pays. Il y a un bon nombre d’écrivains de polars et de nouveaux noms apparaissent chaque année. Le roman policier est très diversifié également. Notre plus grand écrivain de polars est sans doute Deon Meyer, publié aux quatre coins du monde.

En quoi se distingue le roman policier sud-africain ? 
Il est clairement défini par le sens même du lieu qui imprègne les romans. Ceci, bien sûr, est vrai de toute bonne fiction du polar  — on ne peut avoir une idée d’un lieu si nous descendons «une rue dangereuse avec un homme qui n’est pas lui-même dangereux», pour reprendre de célèbres paroles de Raymond Chandler, fort instructives à propos de n’importe quelle ville. Les villes d’Afrique du Sud, toutefois, sont tellement déterminées par l’histoire de l’apartheid et l’angoisse et les divisions qu’il créa. C’est aussi vrai de la campagne – et donc les policiers doivent prendre en compte cela tout le temps et dans toutes les situations. 
L’apartheid, comme le colonialisme, a laissé un héritage durable. Ce qui  et aussi frappant — et troublant – ce sont les niveaux extrêmes de la violence. 
Le nombre même d’agressions et de viols, et de meurtres insensés peut être bouleversant. Curieusement, le roman policier qui se focalise sur ces terribles actes peut en tirer une sorte de sens – ce qui est réconfortant. Pas beaucoup de réconfort, mais quand même quelque chose à voir, dans la fiction au moins – des brutes qui doivent rendre des comptes.

La ville est le lieu quintessentiel du roman noir. Que vous inspire Cape Town, la ville où vous vivez ?
Capricieuse, envoûtante, Cape Town est connu en Afrique du Sud comme la ville mère, mais la ville n’est pas la terre nourricière. Elle a du charme, elle est cruelle, changeante, exigeante et, à la fin, contente d’elle-même. Satisfaite d’elle-même, Cape Town provoque  l’adoration chez le visiteur et l’habitant. Vous ne pouvez ne pas l’adorer : il y a la spectaculaire beauté naturelle des montagnes ; les deux océans rivaux, l’Indien chaud et l’Atlantique froid ; il y a le sentiment de l’éloignement, d’être au bout d’un vaste continent. Cape Town semble être le début d’un autre voyage dans l’océan Indien et de toutes les promesses de l’Est inconnu. L’adoration suscite toujours – pensez à votre dernière relation amoureuse – l’indifférence. La grande beauté exige la dévotion absolue, mais elle  donne peu d’elle-même, malgré son charme.

Vous êtes une grande admiratrice de Aung San Suu Kyi. Comment la regardez-vous maintenant, compte tenu de la tragédie que vivent les Rohingyas en Birmanie ? De nombreuses voix se sont élevées pour que le prix Nobel de la paix lui soit retiré...
Il est vrai, j’ai dit que Aung San Suu Kyi est une femme de grande rectitude et principes moraux. L’incarnation du fait,  que parfois un engagement moral en faveur de la liberté de pensée, de l’action peut l’emporter. Pour moi, elle représente un certain réconfort moral, en ce sens qu’il y a une manière d’être serein et sûr et, finalement, de s’en sortir vainqueur de l’étroite, violente volonté de pouvoir qui semble caractériser ce monde que nous tous partageons. C’est un contrepoids et la démonstration de ce qui est noble chez l’être humain. Cela dit, le traitement du peuple des Rohingyas est horrible – criminel dans mon opinion. Les rapports d’Amnesty, du PEN international sont profondément choquants. J’étais en effet une grande admiratrice de  Aung San Suu Kyi, mais son silence  et le fait qu’elle ait fermé les yeux sur la souffrance des Rohingyas et les actes criminels commis par l’armée de son pays sont inexcusables.
Vous avez vous-même connu la prison. Dans quelles circonstances ?
On m’a jeté en prison en 1985 pendant l’état d’urgence qu’avait déclaré le gouvernement apartheid de l’Afrique du Sud. 
Ce fut un temps où des milliers de Sud-Africains furent arrêtés et emprisonnés sans jugement. J’avais 21 ans et passais les examens finaux à l’Université de Cape Town ; je protestais, avec d’autres étudiants, dans une manifestation contre l’orgie de violence qui s’était abattue sur l’Afrique du Sud. Je suis Blanche, née, comme la majorité des Sud-Africains Blancs, avec tous les privilèges politiques et économiques en raison de la bénédiction arbitraire (ou malédiction) de la couleur de ma peau.  
Cependant, je ne pouvais jamais ignorer l’injustice et  la répression. Il ne me semblait pas éthiquement possible de jouir d’un tel luxe au prix du violent assujettissement de la grande majorité des Sud-Africains. Je me suis alors engagée dans la politique auprès d’autres étudiants, comme journaliste principalement. J’ai passé mes examens finaux – philosophie et anglais — en cellule. Une expérience salutaire pour quelqu’un de jeune et naïf. Je fus accusée, avec d’autres étudiants, de trahison. 
La disproportion entre la réponse de l’Etat et la voix naturelle et démocratique de la protestation était tellement grande, tellement excessive et violente, qu’elle me permit – je crois – de comprendre et de mesurer d’une manière fondamentale les dangers des pouvoirs illimités de l’Etat. Le juge devant qui j’apparus leva les accusations et je fus libérée après quelques semaines, mais l’expérience me resta toute la vie, et la détermina durablement sur près de 30 années, dans ma vie publique et dans ma carrière d’écrivain à la fois. 

Vous êtes née à Londres, avez grandi en Namibie, éduquée en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, et vivez aujourd’hui à Cape Town. Vos livres semblent suivre l’itinéraire de votre vie. Roses de Sang se déroule en Namibie...(1)
Toute écriture est inévitablement une autobiographie. Pas nécessairement l’histoire de notre fastidieux quotidien et des amours et des déceptions, mais une autobiographie des choses fondamentales qui nous façonnent. En ce qui me concerne, la violence est ce qui m’a le plus formée. 
Le système sud-africain de la ségrégation raciale était la violence politique ultime – maintenue en place par la violence de l’Etat et qui était, à mes yeux, une interminable et non déclarée guerre civile qui précéda la solution politique majeure lancée par Nelson Mandela au début des années 1990. Mais le pays d’où je viens – ma propre histoire personnelle comme fille de colonialistes et de colons – est profondément imbriquée dans cette histoire et c’est  quelque chose qui devait «sortir», dont je devais accoucher, mettre au jour, de sorte qu’elle puisse être examinée et comprise et revécue dans l’empathie de la lecture que la littérature autorise. 
J’ai été une journaliste toute ma vie, mais je sais que dans le journalisme on ne fait qu’aligner les faits, on ne peut aller – je ne peux aller – à la vérité. On ne peut le faire qu’à travers la fiction. Ma préoccupation donc  a été la violence sous toutes ses différentes formes. Les livres que j’ai écrits – y compris Roses de sang qui se passe dans le désert de Namibie – traitent chacun des aspects de la violence politique et sociale qui a prévalu dans cette plutôt merveilleuse partie du monde. 
Ceci dit, la violence dans ses myriades de formes s’accompagne toujours de résilience. Les êtres humains survivent, trouvent les moyens de contrecarrer les tentatives, de les priver de la langue et de l’éthique et de la moralité qui contestent  la violence. Mon écriture – fiction et non-fiction – est le moyen d’explorer et de célébrer cela. J’ai opté pour le roman policier, non parce que c’est un genre populaire, mais en raison de la plus simple des questions qu’il pose : pourquoi cela est arrivé ? Tout le monde le sait, les questions les plus simples sont les plus dures à produire des réponses.

Vous êtes considérée comme la reine du polar sud-africain. Avez-vous été influencée par d’autres rois ou reines du genre, ou peut-être par d’autres écrivains du roman policier non couronnés ?
Je lis tout le temps – et je ne suis pas une snob littéraire –, j’ai donc lu un grand nombre de romans policiers, mais curieusement je n’ai pas été influencée par leurs auteurs. Je dois dire toutefois que j’ai appris beaucoup de quelques-uns parmi les meilleurs : Elmore Leonard, Ian Rankin, John Pelecanos et d’autres. Je crois que les écrivains qui m’ont le plus influencée écrivent d’une façon différente, parce qu’il n’existe pas de littérature sans crime quelque part, ou péché. 

Les romans de J. M. Coetzee ont exposé la brutalité au cœur de l’Afrique du Sud. Kafka et sa vision de la terrifiante absurdité que confronte l’homme ordinaire. La conscience inébranlable de George Orwell, Camus, Nabokov, Alice Munro, Eschile, Sophocle — toutes ces restitutions  de crimes profonds et mythiques. Même Jane Austen avec  ses observations caustiques sur comment les femmes négocient les limites imposées de leur monde social étroit et comment elles les adaptent à leurs ambitions. Il y en a tellement. Par beaucoup d’aspects, mes romans policiers sont une façon de défamiliariser le familier, d’exposer ce qui se trouve sous les mensonges confortables en surface. Comment dépasser la peau de la réalité, comment sonder les ténèbres du cœur ?
Le journalisme vous a-t-il aidée à devenir auteure de romans policiers ? Vous êtes une journaliste reconnue...
Le journalisme nous apprend la nécessaire discipline des délais et l’économie de la langue. Il nous apprend une manière d’écrire qui est en apparence objective, et qui guide pourtant le lecteur jusqu’aux sentiers obscurs de l’esprit et du monde où vous voulez le mener. Alors, oui, le journalisme a été important pour moi. C’est également à titre de journaliste que j’ai commencé à faire des recherches sur l’incroyable violence criminelle qui explosa en Afrique du Sud fin 1994. Les journalistes sont des gens simples. Nous avons aussi une seule question : pourquoi ? C’est en cherchant la réponse à cette question, auprès des victimes, des responsables et survivants de la violence, auprès de la police, que la possibilité de la fiction, du roman policier s’ouvrit devant moi. C’était une façon pour moi de rendre le familier étrange – ce qu’on ne peut faire que dans la fiction – et de rechercher ce qui nous détermine. 

Cela n’a pas été facile de trouver votre vocation. Cela voulait dire être seule alors que vous étiez mère lorsque vous avez commencé à écrire le roman noir...
J’ai toujours écrit, donc la vocation était là. La difficulté dans l’écriture, comme vous le savez, c’est sa solitude. Sa folie, sans doute. Ma famille, mes trois filles adorables ont toujours été un soulagement en cela. Je n’ai jamais vu la maternité comme un obstacle à mon travail et à mon ambition. Le contraire, plutôt. J’ai dû gagner ma vie afin de leur assurer sécurité et instruction. Et elles ont été d’un grand secours – la famille peut être un lieu de gentillesse, de rire et d’amour —, si on se donne la peine. J’ai évoqué ces moments intimes à travers mes romans. Ma famille m’a procuré un sanctuaire et un soulagement des lugubres sujets que je traite. Devant m’occuper de ma famille, cela créa également pour moi une discipline automatique, une restriction du temps que j’ai trouvé fort utile. J’avais x nombre d’heures pendant lesquelles je pouvais écrire, il n’y avait pas de temps à perdre. A mesure qu’elles grandissaient, la benjamine a 18 ans maintenant, j’ai découvert que je me devais de réinventer ma vie d’écrivain parce que j’ai tout le temps du monde à présent et je ne sais pas vraiment quoi en faire.

Suivre un rêve et élever des enfants en même temps, est-ce possible ?
Oh oui ! C’est possible, absolument ! Etre une mère, c’est pour moi un rôle social. Il y a de nombreuses façons de s’occuper de ses enfants. Et j’ai choisi le chemin de la négligence bénigne. J’ai des filles qui sont capables de se prendre en charge et, curieusement, de penser par elles-mêmes ! Elles sont mes amies, mes premières lectrices et mes plus sévères critiques. Elles ont grandi au régime de la lecture et de la conversation, elles savent donc, je l’espère, comment se frayer un chemin dans la vie.

Vos romans ont été traduits dans beaucoup de langues, dont le français, cela a-t-il ajouté quelque chose à votre vie ?
Cela a ajouté un monde de lecteurs mais aussi des mondes nouveaux. Chaque œuvre traduite est quelque peu altérée, et forme ainsi une constellation différente des cultures et langues dans lesquelles elle a été traduite, et cela veut dire que l’on peut regarder son monde à travers d’autres yeux. J’ai grandi et je vis actuellement dans une société multilingue où langues et histoires sont traduites en permanence – et  parfois perdues —, ce qui enrichit l’expérience et la compréhension. Entourée d’une Tour de Babel des langues que je suis, j’ai appris que les mots ne racontent qu’une partie de l’histoire. Dans la fiction, j’écris la langue du corps, la langue des émotions, la grammaire de la violence est quelque chose que je dois traduire en narration qui fasse sens et incite le lecteur à continuer la lecture. 

Votre engagement social est non moins important, où vous êtes-vous le plus impliquée ?
Je suis présidente du PEN sud-africain  et également patronne d’une association appelée la Fondation des Petites Mains, qui se charge des livres pour enfants. La liberté d’expression est d’une importance fondamentale pour moi — évidemment, je suppose qu’on m’a jetée en prison pour avoir défendu ce droit. Je considère la liberté d’expression et de pensée, de mouvement et d’association comme primordiales à la démocratie, à une société civilisée. La violence contre les femmes sous toutes ses formes, le viol en particulier, est la manière la plus extrême de réduire au silence la moitié de l’humanité. Je suis une femme. J’ai trois filles. J’aime écouter la voix d’autres femmes. J’aime parler, et mon travail sur la violence sexuelle est de la plus haute importance en ce qui me concerne. 
Les livres et la lecture – l’empathie radicale que peut susciter la littérature – sont ma vie. Les livres pour enfants, en particulier les enfants défavorisés, sont d’une grande valeur. C’est à travers les livres que l’on apprend de l’autre et de l’un l’autre. Une société sans livres, sans histoires en partage, n’a pas d’histoire, en aucune façon.

Suite à la mort de Nadine Gordimer, vous lui avez rendu un vibrant hommage. Et dit qu’elle était passionnément «cérébrale», et que sa mort signifie la mort d’une génération d’écrivains sud-africains...
Nadine Gordimer appartenait à la génération de Nelson Mandela. Elle édita le discours que Mandela prononça du banc des accusés à la fin de son procès en 1964. Mesurée, morale, pleine d’égards et passionnée : voici comment je la vois. Elle était cérébrale, mais c’était une attitude réflexive qui lui venait de convictions profondément ancrées en elle, d’émotions profondément ressenties. Son œuvre est ainsi faite, passionnée, mesurée. C’est un équilibre raisonnable de l’esprit, je crois. Ce n’est qu’à travers la pensée – la pensée prudente – que l’on peut tempérer les émotions, personnelles et politiques. Il me semble que nous souffrons d’une génération de politiciens vénale et agressive. Politiciens, non leaders. Des hommes (principalement) sans les qualités cérébrales qui donnent naissance à des principes et sacrifices, et qui sont prêts à tout sacrifier, feraient n’importe quoi, pour des bénéfices à court terme.
M. M.
1) Roses de sang, Les Captives de l’aube, Daddy’s Girl  ont été publiés chez Payot, France.

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