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Entretien

M. Yacine Ould Moussa, économiste, au Soir d’Algérie : «Vers un État de droit pour une croissance partagée»

Publié par Mokhtar Benzaki
le 23.12.2019 , 11h00
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Entretien réalisé par Mokhtar Benzaki
Vous avez certainement suivi la campagne présidentielle et notamment l’intervention d’investiture du président de la République. Il a inscrit comme premier objectif à réaliser la révision de la Constitution. Pourquoi, selon vous, une telle priorité ?

M. Ould Moussa : Je crois, en toute vraisemblance, que compte tenu de la conjoncture que le pays a traversée sur une longue période comme sur un passé récent, le nouveau président de la République a estimé qu’il était temps de mettre fin aux dysfonctionnements constatés et aux problèmes inhérents au mode de gouvernance inscrit dans la Constitution. L’avenir dépendra exclusivement du changement et de la qualité de notre mode futur de gouvernance. Il a évoqué la notion de «nouvelle République» qui ne peut être qu’une rupture fondamentale avec le passé, avec la nécessité de prendre en considération et en charge la demande du Hirak. En fait, il s’agit de redonner espoir aux citoyens algériens et rétablir la confiance entre la société et l’Etat, une confiance qui a été détruite par des pratiques sans éthique ni morale politique et surtout sans aucun rapport, voire en contradiction flagrante avec l’évolution de notre société. En clair, une révision profonde de l’arsenal institutionnel et juridique qui sera en rupture totale avec les pratiques scélérates qui ont prévalu jusqu’ici et ont permis à la Issaba de procéder à un pillage en règle des ressources du pays. Cela veut dire tout simplement l’édification d’un État de droit avec la réhabilitation de ses institutions et leur articulation cohérente au service de l’approfondissement de la démocratie et de la participation accrue des citoyens à la vie publique. C’est la seule façon d’éviter les dérives de toute nature, la concentration du pouvoir et des pouvoirs, l’exclusion des citoyens et l’inertie des structures et des hommes, telles que pratiquées jusqu’ici.

Pouvez-vous être plus explicite sur cette notion d’Etat de droit ?
«C’est d’aller vers une gouvernance plus saine, plus légitime, plus responsable, plus redevable, c’est de revenir dans la prochaine Constitution a des principes fondamentaux et universels tels que la séparation des pouvoirs  «exécutif», «législatif» et «judiciaire» ; l’équilibre des pouvoirs avec une définition claire des modalités d’accès aux pouvoirs  et de contrôle des pouvoirs. C’est, en fait, aboutir à la mise en place d’un système institutionnel basé sur la prééminence du droit où tous les citoyens sont égaux devant les règles de droit. Il s’oppose ainsi au régime que nous avons connu jusqu’ici et dont le soubassement est l’arbitraire sous toutes ses formes. Je considère, pour ma part, que ce changement constitutionnel et institutionnel, annoncé par le Président élu, avec comme corollaire la révision de la loi électorale, redonnera espoir aux citoyens algériens et permettra l’émergence, à terme, d’une nouvelle classe politique. Cette approche est en rupture totale avec celle usitée à ce jour, et qui consistait à étouffer toute velléité de participer, notamment pour la jeunesse, à la chose politique et la vie publique, et c’est pourquoi je considère que cette main tendue du nouvel élu en direction de la jeunesse est une chance précieuse qu’il ne faut pas rater. En effet, dans ce domaine, il n’y a pas de génération spontanée, et cette approche sera certainement suivie d’une ouverture de tous les espaces de liberté publique, politique, médiatique, pour que la jeunesse et la société algériennes prennent leur destin en main en toute responsabilité pour les années à venir, loin de toute tutelle interne ou externe et ainsi sera dissipée la crainte du Hirak de voir un recyclage à l’échelle industrielle d’un personnel politique d’un autre âge.

Outre l’exercice de la démocratie et des libertés publiques, que vous venez d’évoquer, quel regard portez-vous sur les perspectives économiques énoncées par le président de la République élu ?
Je dois tout d’ abord préciser que le modèle de croissance jusqu’à présent mis en œuvre a atteint depuis très longtemps ses limites. Il a été entretenu par une forme d’autisme politique et de cécité économique, en consommant beaucoup de ressources et en créant peu d’emplois et de richesses tout en augmentant la dépendance aux hydrocarbures. Ce modèle n’a pas permis de valoriser toutes les potentialités disponibles tant humaines que naturelles et matérielles qui sont restées «en jachère forcée». Par ailleurs, le mode d’allocation des ressources a perdu toute rationalité sous l’alibi fallacieux de liberté et d’économie de marché qui n’a produit que des «marchands», pour la plupart des «acrobates» de la surfacturation, de la fraude et de l’évasion fiscale. Ils n’ont pas manqué d’exploiter le logiciel offert par les tenants du pouvoir qui ont mis en place un système fondé sur le binôme importation-consommation au détriment du binôme investissement-production. Malgré les ressources financières abondantes, la croissance n’a pas suivi en raison de la persistance ces dernières années des tenants du pouvoir politique du moment d’une orientation délibérée de ne pas mettre en place les conditions à même de favoriser une production diversifiée, seule capable de réduire la vulnérabilité économique du pays. Nous avons assisté à une accélération effrénée et exceptionnelle de la course à la concentration du capital, des marchés publics, des crédits bancaires, des flux d’importation et du foncier agricole et industriel entre les mains d’une minorité, voire d’une «Issaba» qui a mis le pays en coupe réglée. En fait, il s’agit là de pratiques maffieuses qui n’ont eu pour autre finalité que siphonner le Trésor public. C’est pourquoi j’adhère totalement à l’idée du changement de l’écosystème économique et du modèle de croissance qui supposent un État de droit en mesure de créer les conditions d’une croissance partagée entre tous les Algériens. En conclusion, il faudra choisir entre une économie inclusive au profit de tous les Algériens et une économie d’imposteurs, de prédateurs et de «trafiqueurs» en tous genres, selon un ancien nationaliste, au service exclusif de leur démarche de pillage et gaspillage des ressources du pays. Je crois que le choix est vite fait, si l’on se réfère aux idéaux des martyrs de Novembre qui ont sacrifié leurs vies pour que les Algériens et la jeunesse en particulier vivent en toute dignité dans un État de droit qui protège leur liberté et leur émancipation. C’est pourquoi je ne peux qu’adhérer à la volonté affichée de réhabiliter la PME et développer les start-up, vecteurs essentiels de création de richesses et d’emplois et qui constituent les leviers d’une croissance durable et partagée, et rompre ainsi avec le système rentier prédateur et compradore et le faux modèle de croissance qui a exclu cette jeunesse des chances de relever le défi du développement. Il s’agira d’être en rupture totale avec cette démarche univoque et être en adéquation avec les attentes du Hirak, tout en veillant à l’égalité et l’équité dans l’accès aux facteurs de production ; à la pertinence et la convergence des politiques publiques, à la refonte de la fiscalité, à un pilotage cible de notre commerce extérieur, et à des accompagnements adaptés. Ce sont, de mon point de vue, les conditions préalables à un vaste mouvement de création de valeur, d’espérance, d’insertion économique et sociale de la jeunesse dont le chômage n’a reçu pour l’heure que des réponses avec un logiciel «social» au lieu d’un traitement économique durable. Ces conditions seront certainement suivies par d’autres politiques structurantes, telles que le règlement de la question énergétique, l’assainissement des finances publiques, la révision de la gestion des marchés publics, l’éradication de la bureaucratie et de l’informel. Le programme affiché du président de la République fait référence aux gisements d’investissements et d’emplois dans l’industrie, l’agriculture et le tourisme pour accélérer l’inclusion socioprofessionnelle de la jeunesse tout en veillant à un développement spatial et économique équilibré entre le Sud, les Hauts-Plateaux et les zones de montagne présentant de nombreuses opportunités. En fait, les solutions pour générer une croissance durable et partagée sont énumérées dans les engagements du Président élu. Elles sont nombreuses et restent à exploiter, et à mon humble avis, les seules limites à cette vision, soutenue par une gouvernance éclairée, c’est la capacité de tous à imaginer et à innover. Quand la volonté politique est au rendez-vous, l’imagination fait le reste et les Algériens sont capables de relever de nombreux défis si on met toutes les chances de leurs côtés. Regardez comme ils réussissent à l’étranger et pourquoi pas chez eux ? N’est-ce pas ?

Vous me donnez l’occasion de vous poser la question de la ressource humaine nécessaire pour concevoir et conduire un réel redéploiement institutionnel, économique et social. Comment peut-on régler cette lancinante question, selon vous ? 
Vous avez raison d’évoquer la question des hommes, elle est et sera centrale, voire capitale pour les années qui viennent. Tout le problème aujourd’hui est de réhabiliter les compétences marginalisées et surtout de mettre en place des mécanismes politiques, institutionnels, économiques et culturels qui favorisent l’émergence de compétences et d’une élite dont le pays et la Nation ont besoin pour impulser et conduire les efforts d’émancipation de notre société. Je profite de cette occasion pour rappeler qu’un système rentier n’a besoin ni d’élite, ni de compétence, mais juste d’une faune d’imposteurs et de prédateurs incompétents et inconsistants. Ces derniers sont formatés et générés par le logiciel de l’allégeance, de l’obéissance, du népotisme, du régionalisme, du tribalisme et autres tartufferies et j’en passe, avec les résultats que l’on sait aujourd’hui dans tous les domaines. N’est-il pas étonnant que nous sommes le seul pays peut-être où des hommes de grande valeur sont mis à la retraite et en jachère à 50, voire 40 ans. D’ailleurs, le président de la République a affiché son intention ferme de mobiliser et de rechercher les compétences sans autres formes de couleur ou d’appartenance. Ainsi, face aux difficultés majeures, seuls les hommes de compétence et de bonne volonté, attachés à des valeurs de probité et de patriotisme, se retrouvent pour sortir le pays de l’ornière dans laquelle des incompétents aveugles et stériles l’ont mis. Je pense que les nouveaux dispositifs qui seront mis en place permettront de faire naître et grandir une nouvelle classe de dirigeants politiques légitimes, crédibles et représentatifs de leurs société, ville, village et territoire, de nouveaux chefs d’entreprises voyant clair, loin et juste et conjuguant avec succès, à la fois leurs intérêts et l’intérêt national. Naturellement, je ne peux que souscrire à cette approche stratégique pour le pays visant à mobiliser, valoriser et former les compétences nationales au service du pays, toutes les compétences sans exclusive. Aussi, je souhaite insister sur les compétences des Algériens résidents à l’étranger pour rappeler que ce sont d’abord des Algériens avec les mêmes droits et devoirs que ceux qui résident au pays. Par ailleurs, il serait utile de fructifier cette ressource inestimable pour peu qu’on lui donne les conditions les plus favorables, comme cela se fait au profit d’autres «diasporas» qui ont hissé leurs pays vers des performances économiques, industrielles et scientifiques. Il n’est de richesses que d’hommes, disait un célèbre philosophe. C’est pourquoi je soutiens pleinement l’idée que l’ascenseur social pour tous les citoyens algériens soit mû par le mérite, le travail, l’effort, l’innovation la persévérance, la connaissance et le savoir, et non par la corruption, la prédation et le pillage des ressources, d’où la nécessité de passer rapidement d’un «État de force» à un État de droit, un État où le système éducatif sera réhabilité dans ses fonctions fondamentales, à savoir l’acquisition des savoirs et savoir-faire, l’appropriation des valeurs et du vivre-ensemble et enfin l’employabilité qui permet aux Algériens de relever les défis technologiques et économiques du 21e siècle, dans un monde en perpétuelle mutation et, où seuls les mieux préparés pourront tirer leur épingle du jeu de la compétition des nations. 

Parlant de ressources humaines, quelle est la principale caractéristique du programme du nouveau président de la République tel qu’annoncé dans les 54 engagements ?
«Je crois que la principale caractéristique du Président Tebboune est la volonté de rupture et de remettre l’homme au centre des préoccupations politiques, économiques, sociales et culturelles. C’est en tout cas ce que j’ai pu percevoir en prenant connaissance des engagements pris au plan institutionnel et économique. La jeunesse est au centre des préoccupations et préconisations en termes d’emploi et d’insertion, mais aussi au plan social, puisque il est prévu d’aider toutes les personnes en détresse, les handicapés, les personnes à faible revenu, à soutenir la classe moyenne, à faciliter l’accès aux soins et au logement et à l’épanouissement cultuel et sportif. Pour conclure, je dirais que le projet annoncé est de remettre l’Etat et l’économie au service de la société et du bien commun, cela paraît simple à énoncer mais ce sera une tâche ardue qui demandera l’aide, la contribution et la synergie de tous les Algériens qui devront profiter de ce moment de rupture et de cette main tendue pour aller de l’avant. C’est du moins ce que j’ai compris de la trame des engagements du Chef de l’État.

Nous sommes à l’orée d’une nouvelle République où très certainement de grands débats vont nécessairement avoir lieu et, votre contribution, comme celles de tant d’autres, sera utile et nous espérons vous voir plus visible dans l’espace médiatique.
Naturellement, je reste toujours impliqué dans la vie économique du pays en apportant ma modeste contribution aux questions liées au développement national et je serai dorénavant plus présent car pour l’heure ma santé me le permet.

Un dernier mot ?
Enfin, je ne terminerai pas sans dire à la jeunesse algérienne et aux compétences sincères que rien n’est perdu, que tout est encore possible si nous dépassons nos personnes et regardons dans la même direction. C’est un défi difficile, mais pas insurmontable. Le pays, comme Allah le Tout-Puissant, reconnaîtra les siens.
M. B.

 

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