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Etude

LES PARTIS DIRIGEANTS ALGÉRIENS FLN : du parti-Etat au multipartisme (5e partie)

Publié par Badr’Eddine Mili
le 27.01.2019 , 11h00
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Le 4e congrès du FLN prévu, du vivant du président Boumediène, à la fin de 1978, n’eut lieu qu’en janvier 1979, après le décès de celui auquel furent réservées, en présence de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement étrangers, et d’un peuple, profondément, éploré, de grandioses funérailles mises au point par le directeur des services de renseignements, Kasdi Merbah, le chef de la 5e Région militaire, Mohamed Benahmed Abdelghani, futur Premier ministre du président Chadli Bendjedid, et Abdelmadjid Allahoum, directeur du protocole à la Présidence de la République.
Les forces — visibles — qui «pesaient», à ce moment-là, sur l’échiquier national avaient laissé entendre que les assises du parti allaient donner lieu, selon les vœux du président Boumediène, nouvellement élu à la tête de la République, le 10 décembre 1976, à une véritable «révolution» dans la gouvernance du pays. Mais personne n’était en mesure de dire en quoi elle consisterait ni ce qu’elle était censée devoir ou pouvoir changer. 
Les acteurs de la scène politique aussi bien que les observateurs algériens et étrangers, informés des grincements répétés de la machine économique et sociale, n’ignoraient, cependant, pas que face aux vents mauvais annoncés par les contre-performances de la Révolution agraire et le désengagement de la bourgeoisie d’Etat qui ne jouait plus le jeu en s’alliant à la bourgeoisie privée, remontée à la surface, le président comptait bien assainir l’appareil corrompu de l’Administration et de l’économie où sévissaient ses adversaires les plus coriaces.
L’écho de cette annonce — ni confirmée ni infirmée par une source crédible — n’était amplifié, dans l’opinion, que par les cercles proches de la coordination du parti, l’Union nationale de la jeunesse algérienne de Mohamed Bourzam et l’Union nationale des paysans algériens de Aïssa Nadjem, auxquelles on avait prêté une envergure disproportionnée par rapport à leur poids politique réel.
Aussi, lorsque les 3 300 congressistes se retrouvèrent installés sur les travées de la coupole du 5-Juillet — certains scandant des mots d’ordre pro-socialistes — peu nombreux étaient au courant du scénario, déjà écrit par les officiers supérieurs de la sécurité militaire, aux termes duquel Chadli Bendjedid avait été désigné candidat à la succession du président Houari Boumediène, à la place de Yahiaoui, Bouteflika et Bencherif qui briguaient les suffrages des huit survivants du Conseil de la Révolution, l’un se prévalant d’un testament que le président défunt aurait laissé, les autres de leur compagnonnage militaire avec lui.
La surprise des partisans de la rupture avec les anti-socialistes essaimés dans les centres de décision de l’Etat d’où avait été expulsé, plus tôt, Kaïd Ahmed, opposé à la Révolution agraire, fut totale.
Non seulement, ils n’eurent pas droit à la «révolution» qu’ils tenaient pour acquise mais essuyèrent une défaite qui entama, sérieusement, et la solidité du socle du socialisme — option officielle de l’Etat — et l’assurance de ses dirigeants à commencer par Mohamed Salah Yahiaoui, invité, après l’invalidation de sa candidature, à céder le poste qu’il occupait à la tête du Front.
Les résolutions qui en signifièrent, en filigrane, le rejet, furent adoptées, à main levée, au pied d’un portrait géant représentant, au-dessus de la tribune du congrès, le président Houari Boumediène vêtu de son burnous noir, surmonté d’une légende prêtant — en décalage avec la dynamique en marche — le serment de fidélité du parti à sa personne et à son œuvre.
Elu secrétaire général du «parti du FLN» — la nouvelle appellation du Front —, Chadli Bendjedid, commandant de la base de l’Est  pendant la Révolution, colonel, chef de la 5e puis de la 2e Région militaire, après l’indépendance, membre du Conseil de la Révolution, de 1965 à 1978, fut choisi par le congrès candidat unique à l’élection présidentielle  du 7 février 1979 au titre d’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé, ainsi que suggéré par ses compagnons.
Président, il gardera le pouvoir durant le même nombre d’années — 13 — que son prédécesseur, remplissant 3 mandats, le premier – 1979-1984 – employé à détricoter l’héritage boumediéniste, le deuxième — 1984-1988 — à restructurer l’économie en prévision d’une libéralisation rappelant l’Infitah du Président égyptien Anouar El-Sadate, et le dernier – 1988-1992 — à instaurer le multipartisme, aussitôt  dévié de son cours par ses promoteurs comme par ses bénéficiaires, dirigeants du pouvoir d’Etat et partis d’opposition confondus.

1- Le FLN : parti de l’armée
Le FLN, sevré de congrès  pendant 14 ans, sort, en ce mois de janvier 1979, d’une longue traversée du désert et renoue avec un rendez-vous statutaire qui accouche, contre toute attente, de l’antithèse de «la révolution» espérée par «les socialistes».
Ce que les «militants en uniforme» n’avaient pas jugé nécessaire d’entreprendre après Tripoli et après le 19 Juin, mettant du champ avec le parti, séparé, théoriquement, de l’armée par une cloison hermétique, le président Chadli Bendjedid le fit admettre.
Autant le président Houari Boumediène avait dédaigné la direction du parti — la confiant à des adjoints, Chérif Belkacem, peu rompu à ce genre de fonctions, et Kaïd Ahmed, ex-militant de l’Udma — parce qu’il estimait ne pas être un politicien, lui le chef militaire, exclusivement dévoué à la construction de l’Etat, autant le président Chadli Bendjedid qui ne s’embarrassait pas trop de la règle établie par son ancien responsable  s’empara, à l’exemple d’Ahmed Ben Bella, du secrétariat général du parti qui lui sembla être le meilleur piédestal pour s’assurer les pleins pouvoirs.
N’étant pas, comme Houari Boumediène, le chef incontesté de l’ANP, il ne lui avait pas, en effet, échappé que ses pairs qui avaient appuyé sa candidature pensaient que, président par défaut, il serait plus maniable et, peut-être même éphémère à une charge qu’il avouera, dans ses mémoires, n’en avoir  jamais voulu.
Cette donnée en main, il se révéla, à l’expérience, sous un jour inattendu : habile manœuvrier, derrière des dehors de pater familias, il réussit  là  où le sérail avait cru pouvoir limiter son rayon d’action, le prenant de vitesse par un renversement de rôles qui, au final, n’avait pas du tout  déplu. Il fit entrer au bureau politique et au comité central, dès le congrès de 1979, tous les cadres dirigeants de l’armée, une tendance confirmée au congrès extraordinaire et au 5e congrès qu’il convoqua pour neutraliser, durablement, ses adversaires et asseoir un pouvoir dont il se servit pour amorcer un virage surprenant dans le gouvernement du pouvoir d’Etat.
Durant une décennie, jusqu’au retrait de l’institution militaire de la gestion politique du pays, en 1989, siégèrent, majoritairement, aux plus hautes instances du FLN, les officiers supérieurs – certains élevés, plus tard, au grade de général — Belhouchet, Belkheir, Kasdi Merbah, Abdelghani, Guenaïzia, Gheziel, Zerguini, Benyellès, Chelloufi, Hadjerès, Alleg, Latrèche, Lakhal Ayat, Lamari, Nezzar, Touati, Belloucif, Hamrouche, Abdelhamid Brahimi, Larbi Si Lahcène, Salim Saâdi, Rouis… aux côtés des civils Mehri, Taleb, Benyahia, Belaïd Abdeslam, Boualem Benhamouda, Lakhdiri, Hadj Yala, Benhabylès, Messaoudi Zitouni, Bessaïeh, Goudjil, Bouhadja, Ghozali, Bouhara, Djeghaba, Belkacem et Mohamed Nabi, Bouzbid… et d’une nouvelle vague de responsables recrutés dans les courants conservateurs de la politique et des organisations de masse, Belkhadem, Benmohamed, Othmane Saâdi, Kharoubi, Djilali Afane Guezzane, Mostefa Hachemaoui, Larbi Zoubeïri, Mohamed Abada, Larbi Ould Khelifa, Hasbellaoui, Baki, Gherieb, cohabitant, pour faire équilibre, avec les syndicalistes Mouloud Oumeziane, Abdellah Demène Debbih, Tayeb Belakhdar… et des militants et militantes formés dans les structures de base du parti et des organisations des paysans, des jeunes et des femmes, Ali Amar, Ghazali, Belayat, Bounekraf, Benfreha, Alioui, Z’hor Ounissi, Leïla Tayeb, Fatma Laoufi, Hamdadou, Cheriet, Hama Chouchane, Bachir Khaldoun, Bourzam, Bouchama, Laroussi… et de nouveaux arrivants, technocrates, Abdelhak Brerehi, Abdelaziz Khellaf, Mohamed Rouighi, Driss El-Djazaïri…
C’est avec l’appui de ces effectifs représentatifs des principaux pôles intermédiaires associés au pouvoir de l’armée que le président Chadli Bendjedid réalisera, avec des hauts et des bas, des objectifs maturés, au fur et à mesure qu’il prenait de l’ascendant, conseillé par les golden boys de l’infitah à l’algérienne qui déclassèrent les politiciens et les experts boumediénistes versés, dans le meilleur des cas, dans des commissions techniques sans incidence sur la décision finale. 
En le replaçant sur une position dominatrice, fusionné, quasi organiquement, avec l’armée, le président Chadli Bendjedid fit du FLN le parti de l’Etat, presque un Etat dans l’Etat, le lieu des grandes messes où se prenaient les décisions les plus importantes débattues aux sessions thématiques du comité central.
Transformé en parti de l’armée, le FLN puisera dans le vivier  de l’institution militaire les cadres destinés aux postes de commandement stratégiques, notamment, de Premier ministre et de chef de gouvernement : Mohamed Benahmed Abdelghani, Abdelhamid Brahimi, Kasdi Merbah et Mouloud Hamrouche qui se succédèrent à ce poste, prévu par la Constitution de Houari Boumediène et non pourvu sous son mandat, furent, à un moment ou à un autre de leur carrière, colonels ou lieutenants-colonels, chefs de corps ou anciens membres du Malg. Quant aux hautes fonctions ouvertes aux civils, leur accès était subordonné aux conditionnalités de l’article 120.
Dans un espace aussi fermé et avec des pouvoirs aussi exorbitants, souvent étalés sur la scène d’une politique-spectacle que le président se plaisait à orchestrer, le parti du FLN sera l’instrument central de la réalisation des trois tâches citées plus haut : la déboumediénisation, le passage à l’économie de marché et l’ouverture politique qui firent franchir à l’Algérie le Rubicon que les prospectivistes les plus hardis n’auraient imaginé que dans des  scénarios de politique-fiction.
A ce stade de la passation des pouvoirs — là encore — entre deux conceptions de gouvernement, ce qui importait le plus au secrétaire général-président et à ses soutiens ce n’était pas tant de fissurer la cohésion du corps gouvernemental qu’il savait, parfaitement, recyclable, et auquel il reconnaissait, de toutes façons, en avoir été partie prenante consentante, le plus urgent était de rompre avec les options et les méthodes du système Boumediène que nombreux, parmi ses anciens acteurs, commençaient à avouer qu’elles étaient complètement dépassées.
On comprend, alors, pourquoi les cibles à avoir été visées, en priorité, furent le socle doctrinal et institutionnel du socialisme (Charte nationale et Constitution révisées en 1986) et l’expérience socialiste elle-même.
Les mesures préliminaires qui en balisèrent la voie — privatisation des terres de la Révolution agraire, lancement du Programme anti-pénurie, abrogation du droit au logement et suppression de l’autorisation de sortie du territoire national — seront présentées à l’opinion dans le paquetage d’une approche plus ouverte des problèmes de l’économie et de la société, une approche destinée à desserrer l’étau dirigiste qui les corsetait. 
Mohamed Benahmed Abdelghani, Premier ministre-ministre de l’Intérieur  qui en exécuta la première phase, avec une extrême rigueur, ne laissa à aucune excroissance du boumediénisme la chance de survivre.
Le processus de la Révolution agraire fut arrêté  et ses exécutants – Tayebi Larbi et Mohamed Abdelaziz –  renvoyés et leur Commission nationale dissoute, simultanément au gel de la Gestion socialiste des entreprises (GSE) et de ses Assemblées.
Bien entendu, le parti du FLN acquiesça, sans broncher, à ce New Deal dont il sera le premier à profiter en rachetant, au dinar symbolique, les terres nationalisées et les biens vacants,  opérant, dans ce sillage, sa conversion en carrefour des courants d’affaires boostés par la gestion opaque du PAP et le lancement, avec des entreprises étrangères, de nombreux chantiers infrastructurels.
Dans un ordre et une discipline qui l’avaient déserté, depuis longtemps, il s’était réorganisé avec de nouveaux militants encadrés par 48 mouhafadas — une par wilaya — ses organes supérieurs —bureau politique, comité central et commissions — réunis  régulièrement et fonctionnant à plein temps.
A l’aide de cette machine bien huilée, le secrétaire général-Président n’eut aucune difficulté à faire passer ses projets, dans le silence impuissant des «socialistes» mis en minorité.

2- La déboumediénisation : 1979 - 1983
Dans les faits, la déboumediénisation prit l’allure d’une purge soft qui ne toucha qu’un nombre limité d’anciens collaborateurs de l’ancien président.
Chadli Bendjedid sut y mettre les formes. Il se contenta de les dessaisir de leurs postes de responsabilité sans les humilier ni les mettre, complètement, hors jeu, puisqu’il continua à les consulter.
Mohamed Salah Yahiaoui, populaire auprès des officiers qu’il avait formés du temps où il dirigeait l’Académie militaire de Cherchell, bénéficia de ce comportement «civilisé» qui trancha avec les méthodes du passé.

Plusieurs boumediénistes convaincus, firent, ainsi, leur entrée dans les deux gouvernements de Mohamed Benahmed Abdelghani (1979-1980 et 1980-1982) : Benyahia, Aït Messaoudène, Liassine, Messaâdia, Houhat nommés à des ministères importants, Mouloud Hamrouche appelé à la direction du protocole de la Présidence en remplacement de Abdelmadjid Allahoum promu ministre du Tourisme, Mahieddine Amimour et Abdelmalek Kerkeb maintenus dans leurs fonctions, Ahmed Draïa et Redha Malek affectés à des postes diplomatiques, en furent la preuve, contrairement à Smaïl Mahroug et Abdellah Khodja, non reconduits, à Messaoud Zeggar déféré devant la justice et, plus tard, à Rabah Bitat appelé à céder la présidence de l’APN à Abdelaziz Belkhadem. 
Le seul proche compagnon de Houari Boumediène à avoir été, brutalement, écarté de la Présidence où il était ministre conseiller fut Abdelaziz Bouteflika mis en débet par la Cour des comptes, présidée par Messaoudi Zitouni, pour une affaire de mauvaise gestion des budgets des ambassades algériennes à l’étranger et traduit, pour le même motif, devant la commission de discipline du parti dirigée par Mostefa Benaouda qui l’exclut du comité central. Chérif Belkacem et Kaïd Ahmed étaient déjà tombés en disgrâce du fait de leur chef, lui-même, et leur sort, scellé depuis longtemps, ne nécessitait pas un réexamen.

3- La restructuration de l’économie
En accordant leur quitus aux plans quinquennaux qui projetaient de restructurer l’économie à tous ses paliers – production, commercialisation, transport –, les congrès successifs du parti prirent sur eux d’agréer une doctrine et une méthode sans avoir évalué les risques encourus, de leur fait, par l’intégration des secteurs, l’équilibre du monde du travail et la cohésion de la société, principes supposés imprescriptibles du modèle social algérien.
Ministre de la Planification et de l’Aménagement du territoire dans le 2e gouvernement de Mohamed Benahmed Abdelghani, l’architecte et le metteur en œuvre de ces plans, tout désigné, devait être, immanquablement, Abdelhamid Brahimi.
Son pouvoir renforcé par son élévation au rang de membre suppléant du bureau politique, il prit possession du Premier ministère avec, en main, les clés de tout le dispositif que son cabinet avait préparé au ministère de la Planification qui sera, d’ailleurs, supprimé dans l’organigramme du nouveau gouvernement.
Ce dispositif prévoyait de «réorganiser» le tissu industriel qui passait pour être lourd, coûteux et improductif. Les entreprises industrielles, premières cibles de cette restructuration, furent disloquées, leurs fonctions, production, commercialisation, séparées et leurs sièges décentralisés. Les autres secteurs – en principe non concernés – seront sacrifiés de la même façon.
Même la RTA n’échappa pas à ce démantèlement, éclatée en 4 entreprises, cédant son espace aux chaînes du PAF français et à leurs écrans publicitaires qui initièrent les Algériens aux rites consuméristes des pays capitalistes grâce aux paraboles importées par l’informel et apparues, en nombre, sur les façades des immeubles des grandes villes du pays.
Le balisage de ce blitzkrieg économique fut préparé, aussi, par un travail diplomatique.
Dès 1980, le secrétaire général-président décida de se mettre en retrait du mouvement des pays non alignés, s’abstenant, inexplicablement, au 6e Sommet de La Havane, de prendre la parole devant ses pairs, une des prémices du renversement, spectaculaire, des alliances internationales de l’Algérie, complètement à rebours des traditions bâties par sa diplomatie à Bandoeng.
Le seul dossier sur lequel la position officielle sera maintenue fut celui de la Palestine dont l’Etat est proclamé, à Alger, grâce au concours prêté par la direction des relations extérieures du FLN et son responsable Zouaten.
On ne jura plus, à Alger, que par l’amitié déclarée aux présidents Reagan et Mitterrand, au roi Hassan II, hôte du sommet de Marrakech, fondateur de l’UMA, ainsi qu’à la reine Elisabeth et au roi Baudouin avec lesquels le président échangeait des visites d’Etat, ne conservant avec les pays communistes que des relations distendues.
Du faîte de cette soudaine gloire sur lequel il s’était juché, le FLN n’avait pas vu pointer à l’horizon la débâcle pétrolière et financière, le premier signal de la bourrasque qui allait l’emporter, tout qu’il était à rêver de rééditer, en Algérie, l’exploit du parti révolutionnaire institutionnel, héritier du Parti national révolutionnaire du Mexique qui gouverna le pays, sans interruption, plus de 150 ans après son indépendance.
Il l’avait, même, ignoré, engagé dans une fuite en avant qu’il fut le premier à payer, en Octobre 1988, après avoir été au centre des scandales de la corruption dont il montrait, ostensiblement, les signes extérieurs aux Algériens révoltés.
Mohamed Chérif Messaâdia, coordinateur du secrétariat permanent du comité central qu’il fit siéger au Palais du gouvernement dans un geste destiné à leurrer ses adversaires sur sa toute-puissance, dut quitter ses fonctions sous le feu des dizaines de kasmas incendiées par les jeunes manifestants.
L’Algérie privée de ressources, criblée de dettes, éclaboussée par l’affaire des 26 milliards – ballon-sonde ? — éventée par Abdelhamid Brahimi, minée par la crise identitaire et l’apparition du maquis de Bouyali, avait perdu ses repères.
Le président Chadli Bendjedid et la troïka Belkheir-Hamrouche-Khediri n’entrevirent le salut du régime que dans l’ouverture politique s’en remettant à la bienveillance des Clubs de Paris et de Londres et obligés de passer sous les fourches caudines du FMI et de son austère Programme d’ajustement structurel.

4- L’ouverture politique
Les réticences des conservateurs vis-à-vis de cette ouverture la retardèrent de onze mois, le temps de les circonscrire au moyen d’un gouvernement de compromis — novembre 1988-septembre 1989 — que Kasdi Merbah, renvoyé à la vie civile, après des pérégrinations dans plusieurs vice-ministères et ministères, pensa, probablement, utiliser pour se tailler un destin national similaire à celui d’Andropov, l’éphémère chef du parti et de l’Etat soviétiques détrôné par la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev.
Son débarquement mouvementé du gouvernement ne laissa à l’ancien directeur des services de renseignements aucune autre alternative que de créer quelques mois plus tard – novembre 1990 – un parti d’opposition, le Majd.
Mouloud Hamrouche lui succéda, le 9 septembre 1989, délégué dans la mission de mettre en place la nouvelle organisation politique et économique décrétée par la Constitution d’avril 1989. 
En 21 mois, le nouveau chef d’un gouvernement d’où avaient été supprimés les portefeuilles des Moudjahidine et de l’Information s’appliqua à refonder les institutions de l’Etat et à soumettre l’économie aux nouvelles règles libérales inspirées par Hidouci, Goumeziane, Belaïb, Benyounès et Korichi — le père de la formule : «Ça passe ou ça casse» —, règles formalisées par une législation portant ouverture, au marché, des entreprises, du commerce, de la monnaie et du crédit. 
Ce gouvernement «réformateur» qui encouragea la fondation d’une Ligue des droits de l’homme, présidée par Me Miloud Brahimi, se déclara indépendant du parti du FLN confié à la direction de Abdelhamid Mehri, vétéran du mouvement national, auquel incomba la tâche ingrate de limiter la casse pour une formation qui frôla l’infamante injonction d’introduire auprès du ministère de l’Intérieur une demande d’agrément nécessaire à sa mise en conformité avec la nouvelle loi.
Le secrétaire général, Chadli Bendjedid, et, à sa suite, tous les officiers de l’armée s’étant retiré de ses organes dirigeants ainsi que l’édictait la nouvelle Constitution, le FLN où Abderrazak Bouhara voulait créer, en vain, quatre tribunes – nationaliste, islamiste, berbériste et de gauche – chuta à un rang encore plus subalterne que celui qu’il occupait  en 1965.
La négociation de ce gap fut rude entre les deux tendances de l’armée, qui s’opposaient sur l’avenir institutionnel du régime, l’une dirigée par Chadli Bendjedid décidée à promouvoir «la démocratie» et l’autre regroupée autour des DAF qui, n’était son implication directe dans la répression de la révolte d’Octobre, n’aurait, jamais, accepté ce dénouement qui la mettait en  position de retrait intenable pour une institution qui avait pris l’habitude de décider de tout.
Le dévoiement de l’expérience mena droit à la démission de Mouloud Hamrouche, poussé — après l’autorisation accordée aux troupes du FIS de stationner sur les principales places d’Alger — à céder la place, le 5 juin 1991, à Sid Ahmed Ghozali qui déroula – avec la révision du découpage des circonscriptions électorales et du mode de scrutin – le tapis rouge à la victoire du Front islamique, au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991. 
Les officiers du Haut-Commandement de l’ANP, menacés dans leur vie et défiés par l’insurrection lancée par les islamistes contre l’ordre républicain, suspendirent le processus électoral et procédèrent – une fois la démission du président Chadli Bendjedid rendue publique le 12 janvier 1992 — à la création du HCE (Haut-Comité d’Etat) à la tête duquel fut placé Mohamed Boudiaf ramené de Kénitra, un changement de régime dénoncé, aussitôt, par le FLN qui entra dans l’opposition, une première dans le système pluraliste qu’il venait d’instaurer.
Pour la cinquième fois, après les clashs de 1950, 1957, 1962 et 1965, les militants civils se dissocièrent des «militants en uniforme» et prirent leur contrepied. Abdelhamid Mehri, militant civil qui chemina, à travers les méandres du PPA-MTLD, du CNRA et du GPRA, considéra la nouvelle action des militaires comme une entrave  «au passage de la légitimité révolutionnaire à la légitimité constitutionnelle».
Trente-sept ans après sa création, le FLN n’était plus, en ce début des années 90, que l’ombre de lui-même, dépouillé de ce qui lui restait d’identité historique et idéologique, au point que son premier leader, Mohamed Boudiaf, le déclara irrécupérable en prononçant sa faillite.

5- Observations
Trois observations peuvent être notées à ce propos
:
a) En dix ans de «libéralisation», la substance même du parti avait changé sous l’effet de l’élargissement de la base du pouvoir d’Etat à plusieurs forces qui ne partageaient ni les référents ni les programmes définis par les textes fondateurs du Front.
Son basculement, à droite, s’effectua suite à la conquête totale de sa base et de sa direction par les représentants des secteurs conservateurs et affairistes de la société aux dépens des militants de gauche chassés de ses structures alors qu’ils avaient constitué, à certaines étapes de son évolution post-indépendance, une part non négligeable de son élite.
La révision de la Charte nationale du président Houari Boumediène légalisa ce revirement qui organisa le parti en réseau d’alliances basées sur le partage d’intérêts économiques, familiaux et religieux, en plus de l’appartenance régionale, tribale et clanique.
Cette rupture des consensus que le parti avait construits, malgré ses contradictions et ses crises, prépara le terrain à plusieurs inflexions idéologiques dont l’une des expressions fut l’invitation adressée par le président Chadli Bendjedid à l’imam Mohamed El-Ghazali de venir enseigner le wahhabisme en Algérie, une caution apportée aux adversaires de l’équilibrisme que le parti cultiva, en particulier, entre 1975 et 1978.
L’intention prêtée, ultérieurement, au président, d’accepter de cohabiter avec le FIS en cas de victoire de ce dernier aux élections,       indiqua, clairement, vers quel cap le parti fut orienté. 
Abdelhamid Mehri le confirma à Rome où il parapha «la plateforme de Sant Egidio» avec Anwar Haddam, un des dirigeants du parti islamiste qui avait revendiqué,  auparavant, l’attentat du boulevard Amirouche.
b) Le statut de parti-Etat taillé au FLN, au lendemain du congrès de 1979, l’avait rendu «invulnérable», pourvoyeur de fonctions de pouvoirs et, aussi, machine électorale qui garantira au président deux réélections de suite. Il avait, cependant, suffi que l’armée soit amenée à le quitter, pour qu’il perde, coup sur  coup, deux consultations capitales, les communales, en 1990, et les législatives, en 1991.
Dans ces deux épreuves probatoires libres qui changeaient de la double candidature sur les listes uniques, procédé utilisé à l’époque de la coordination (cf. l’élection législative partielle qui opposa Ali Amar à Abdelaziz Ziari dans la circonscription de Bab-El-Oued), le FLN échoua, désavoué par un vote de rejet dont il ne se relèvera difficilement que 10 ans plus tard, sauvé, in-extremis, par le président Abdelaziz Bouteflika qu’il utilisa à des desseins analogues à ceux du président Chadli Bendjedid : renverser le rapport de force, en sa faveur, contre les militaires – principalement ceux du DRS — sous le couvert du projet d’Etat civil. 
c) L’entrée du FLN dans l’opposition, après 1992, remit à l’ordre du jour la rivalité récurrente entre les militants civils et «les militants en uniforme» — qui avaient, en principe, cessé d’être des militants pour devenir des militaires professionnels — un  énième conflit déclenché, cette fois-ci,  par un officier de carrière devenu président, révolté contre la lourde tutelle d’une hiérarchie qu’il avait tenté de diviser, en restructurant la direction des services de renseignements et en limogeant, l’un après l’autre, ses principaux chefs, Kasdi Merbah, Mohamed Betchine, Abdelghani Lakhal Ayat…
L’analyse, sous ce rapport, des principales décisions prises par le président Chadli Bendjedid,  sous ses différents mandats, permet de faire ressortir deux périodes : au cours de la première, le président reconduisit, telle quelle, la résolution du CNRA du Caire, de 1957, en impliquant, directement, «les militants en uniforme» dans la gestion du parti, au moment où sa position à la tête de l’Etat était, encore, mal assurée.Une fois son pouvoir consolidé, lors de la seconde période, il décida de s’autonomiser et de mener la course, seul en tête, en jouant le parti contre l’armée.
Il en fit sortir les militaires en remettant la direction entre les mains des militants civils menés par un ancien responsable du PPA/MTLD,  en l’occurrence Abdelhamid Mehri, rappelant des épisodes anciens du mouvement national indépendantiste, la goutte qui fit déborder le vase.            
Les «janviéristes» passés à l’action pour «sauver la République», à la place d’un parti «failli», consommèrent le divorce de l’ANP avec le FLN qui sera remis dans «le droit chemin» par le renversement anti-statutaire de son secrétaire général, et puni, en 1997, par la scission suscitée en son sein, d’où sortira l’alternative qui portera le nom de Rassemblement national démocratique.
B. E. M.

Prochainement : Les partis dirigeants algériens  (6e partie) le rassemblement national démocratique : le parti de l’aternative néo-nationaliste

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