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Etude

LES PARTIS DIRIGEANTS ALGÉRIENS Le FLN historique : de la synthèse de la Soummam au schisme de Tripoli (3e partie)

Publié par Badr’Eddine Mili
le 28.11.2018 , 11h00
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Evènement capital dans l’Histoire de la jeune Révolution algérienne, le Congrès de la Soummam, par les participants qu’il a réunis, les textes qu’il a rédigés, les décisions qu’il a prises et les répercussions politico-militaires qu’il a eues, fut et continue d’être le premier et unique congrès du FLN à avoir été, aussi longtemps et aussi longuement, analysé et commenté, parce qu’il a, d’un avis général, apporté  à la problématique de la lutte de libération — dans ses portées politique  et institutionnelle, nationale et internationale — des réponses neuves, audacieuses et adaptées aux exigences du contexte de l’heure et du long terme.
Le propos n’est pas, ici, de glorifier, ou de disqualifier, ce congrès et ses textes mais, simplement, de les comprendre et d’en tirer les enseignements utiles à l’écriture, sans passion, de leur Histoire.

1- Les participants
Les congressistes de la Soummam – essentiellement, pour rappel, Ben M’hidi, Abane, Krim, Zighout, Bentobal, Benaouda, Ouamrane, Dehiles… — étaient des dirigeants qui se connaissaient bien, grandis dans le creuset du PPA-MTLD dont ils avaient vécu les moments durs, des massacres du 8 Mai 1945 et de la crise berbériste de 1949 à l’implosion du parti, encore vivaces dans leur conscience.
Venus d’horizons sociaux voisins, ils étaient porteurs de la diversité des cultures et des langues de leur peuple, mais, par-dessus tout, de ses fortes aspirations communes, déterminés à transformer les professions de foi théoriques de la Proclamation du 1er Novembre en actes fondateurs d’une nouvelle réalité politique, sociale et morale de l’être national algérien. Il serait présomptueux de vouloir sonder, rétrospectivement, leurs états d’âme et de chercher à connaître les intentions et les ambitions qu’ils nourrissaient, secrètement, pour le mouvement ou pour eux-mêmes. De telles informations, si elles avaient été disponibles, auraient, bien sûr, permis d’éclairer, pour les besoins de la vérité historique, certains aspects des décisions qu’ils avaient prises, les désaccords           et les non-dits qui les avaient, sans doute, entourés.
Ce qui peut, cependant, être tenu pour certain c’est que ces hommes – «ni anges ni démons» — étaient des pragmatiques dont on aurait pu tout penser sauf qu’ils n’avaient pas les pieds sur terre. Comment, autrement, s’y seraient-ils pris pour énoncer, proposer, débattre et adopter des textes chargés d’autant de cohérence et de sens de la prévision ?

2- Les rédacteurs
La première mouture du projet de la Plateforme discuté par les participants fut rédigée par une commission dont le principe a été arrêté au printemps 1956. Il n’est, nulle part, certifié que le texte final fut l’exacte réplique du brouillon commandé par la direction de la Zone 4.  Les recoupements effectués par les historiens autorisent, toutefois, à affirmer que la trame du texte adopté, à la fin des travaux, avait repris les principaux éléments de l’état des lieux et des propositions élaborés par la commission.
La composition de celle-ci correspondait, déjà, à l’esprit d’ouverture et d’intégration que Ben M’hidi et Abane comptaient imprimer au congrès. Etaient, en effet, représentées au sein du panel les principales sensibilités partisanes ralliées à la Révolution. 
En plus de Ben M’hidi et Abane, il y avait, là, Benyoucef Benkhedda, Saâd Dahleb, Abdelmalek Temmam, anciens cadres du MTLD, ainsi que Amar Ouzegane, un des premiers secrétaires généraux du Parti communiste algérien, révoqué par sa direction pour avoir traité, le 8 mai 1945, des militants du PPA, «d’agents hitlériens», avant de collaborer au Jeune Musulman d’Ahmed Taleb El-Ibrahimi puis de se réconcilier avec le parti de Messali.
Les autres rédacteurs du texte étaient Mohamed Lebdjaoui, futur dirigeant de la Fédération FLN de France, et Abderazzak Chentouf, avocat et ancien militant de l’Etoile nord-africaine proches des milieux nationalistes de la bourgeoisie algéroise.

3- Les textes
Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la Plateforme et ses résolutions préconisant les fameuses primautés du politique et de l’intérieur, mais peu ont fait ressortir, comme il se doit, son apport à l’ébauche des premières incarnations institutionnelles de l’Etat révolutionnaire que certains historiens, ont, volontairement, ou non, éludé au profit de l’Etat de la Régence ottomane et de l’Etat de l’Emir Abdelkader présentés – à tort pour le premier – comme les précurseurs de l’Etat algérien indépendant. Même s’ils étaient, linéairement, rattachés à l’héritage de la résistance nationale de 1830, les premiers actes de cet Etat révolutionnaire n’en avaient, pas moins, revêtu la forme d’une conquête moderne qui dota l’Algérie au combat, du sommet à la base, de structures et de moyens d’administration et de représentation, absolument, souverains et différents, par nature et par vocation, de ceux de la puissance occupante.
a- Au sommet, il fut décidé l’institution d’un Comité de coordination et d’exécution (CCE), le premier gouvernement de l’histoire de la Révolution et d’un Conseil national (CNRA), instance suprême, premier parlement représentatif des principaux courants rangés sous la bannière du FLN.
Aussi stratégiques qu’elles aient pu être, ces décisions auraient été incomplètes, si elles n’avaient pas été accompagnées par la structuration de l’ALN sur la base d’un nouveau découpage territorial, de mécanismes de fonctionnement et de procédures d’avancement et de discipline qui en firent une armée organisée et hiérarchisée enrichissant les traditions militaires de l’Algérie historique.
b- A la base, furent installées des structures de proximité nécessaires à l’administration des affaires publiques de la population qui avait, désormais,  la possibilité d’actionner des moyens de droit, indépendants, pour régler les problèmes de la vie courante.
L’enregistrement des actes d’état-civil auprès de l’OCFLN et la saisine des tribunaux de la Révolution ayant pouvoir de connaître des litiges entre justiciables nationaux constituèrent, de ce point de vue, les manifestations pratiques les plus perceptibles de cet Etat.
Cette organisation a servi, en particulier dans les zones rurales, non seulement, à soustraire le quotidien du peuple à l’arbitraire de l’autorité coloniale, mais aussi à établir un climat de confiance dans les relations entre le FLN et les citoyens, entachées, au tout début, par des atteintes à l’intégrité physique des personnes – égorgements et mutilations – déshonorantes pour l’image du Front.
Quelles aient concerné l’administration ou la protection des populations, ces décisions changèrent, sensiblement, les rapports sociaux, remettant  en question, entre autres,  les dispositions relatives à la condition des femmes, ces dernières — en commençant par les combattantes du maquis — s’étant vues mieux traitées grâce à la codification des valeurs  d’égalité et d’émancipation defendues par un Etat qui s’était déclaré, d’emblée,  antiféodal.
c- L’architecture de la construction institutionnelle— le socle sur lequel la Révolution allait vivre, agir et progresser, pendant des années — avait besoin de reposer sur des normes logiques— primauté de l’intérieur sur l’extérieur et du politique sur le militaire — dont l’usage était répandu dans les révolutions similaires.
La direction de la Révolution fut, à ce titre, confiée aux civils ainsi que la pratique l’avait établi pour le groupe des 22 et des 6. Installée sur le territoire national et chargée de la conduite de la guerre et de l’action politique et diplomatique, il apparut à cette direction  impossible  d’accepter de  partager ses prérogatives avec les militaires et la délégation extérieure, l’objectif étant, pour elle, de vaincre le système colonial, à partir de l’intérieur et dans le cadre d’une formation à commandement civil et non le contraire.
d- Quant à la condamnation du messalisme et du berbérisme qui n’avait fait l’objet d’aucune réserve, elle s’expliquerait par le fait que la bataille entre le FLN et les messalistes du MNA battait son plein et que les dirigeants gardaient, certainement, encore  présents à l’esprit  les stigmates de la crise de 1949, craignant que les deux courants ne viennent casser la dynamique unitaire de la Révolution. Que Krim, Abane, Ouamrane et leurs compagnons Dehiles, Amirouche, H’mimi, Mohammedi Saïd, Mira, Abdelhafid Amokrane  aient souscrit à cette condamnation était révélateur de la volonté générale de préserver l’unité d’action, en privilégiant la question nationale sur celle de l’identité qui fut le cheval de bataille d’Aït Ahmed contre Messali  à qui il reprochait son rapprochement avec les leaders de l’arabisme et du réformisme musulman moyen-oriental. Il faut dire, à la décharge de celui-ci, qu’il ne s’y était résolu que parce qu’il fut déçu par les tergiversations du Komintern au sujet de «l’émancipation des Nations d’Orient» subordonnée à «la conquête du pouvoir par le prolétariat dans les pays colonisateurs».

4- Les décisions
Elargissement et synthèse furent les deux leitmotivs d’un congrès, protégé, faut-il le rappeler, par une ceinture de sécurité insoupçonnée des services de renseignements français qui essuyèrent, en la circonstance, un revers sanctionnant leur faible maîtrise de l’évènement dont ils ne prirent connaissance — sur le tard — qu’après avoir compulsé les documents transportés par une monture qui avait fui lors d’un accrochage entre le comité d’accueil des congressistes et une unité de militaires français.
Comme tout le monde le sait, les débats furent dirigés par Larbi Ben M’hidi à la présidence et, au secrétariat, par Abane Ramdane, le leader politique, en pleine ascension, qui prit la relève de Rabah Bitat à la tête de l’Algérois, une zone qu’il transforma en base avancée, à fort potentiel médiatique, plantée au cœur du dispositif répressif de l’armée d’occupation.
Et comme attendu, la désignation des membres des nouvelles instances de direction s’effectua en phase avec la ligne du congrès axée, donc, sur : 
a- l’élargissement :
Le congrès se fit un devoir d’appliquer, à la lettre, l’appel lancé par la Proclamation du 1er Novembre à tous les patriotes de rejoindre la Révolution «sans aucune autre considération» se félicitant  d’avoir obtenu le ralliement au FLN de ceux qui défendaient, jusque-là, la voie du dialogue et de la paix avec l’administration coloniale. L’élargissement de la base sociale de la Révolution à la frange nationaliste  de la bourgeoisie, à la classe ouvrière et aux élites intellectuelles était une victoire stratégique remportée sur la politique algérienne de la France pour qui l’insurrection était une affaire de hors-la-loi dépourvus d’ancrage social et de vision politique.
Le démenti à cette théorie fut, déjà , apporté par Ferhat Abbas, à son départ, en 1955, pour Tunis, après avoir dissous l’UDMA, déclarant que «dès lors que le sang a coulé» il n’y avait plus d’autre alternative que de s’engager aux côtés de la lutte du peuple.
b- la synthèse :
La conséquence de cet élargissement de la base de la Révolution se traduisit, organiquement, par l’intégration des centralistes, des udmistes et des ulémistes au CCE composé de 5 membres et au CNRA comptant 34 membres (17 titulaires et 17 suppléants). Se retrouvèrent au CNRA, en tant que titulaires, Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhedda, Tewfik El-Madani, M’hammed Yazid, Lamine Debaghine tandis que Lakhdar Bentobal et Abdelhafid Boussouf — membres de la première vague de l’insurrection — furent relégués au rang de suppléants, un classement, aussitôt, contesté.
La même chose se produisit au CCE où Benyoucef Benkhedda et Saâd Dahleb, des centralistes indécis sur l’engagement armé, en 1954, siégèrent, sur un pied d’égalité, aux côtés de Larbi Ben M’hidi et de Krim Belkacem, des «amalgames» qui serviront de détonateur à une crise aiguë qui fit convoquer le CNRA, au Caire, en 1957, appelé à revoir sa copie.
L’entrée massive au FLN des ailes modérées du Mouvement national eut pour effet de multiplier le nombre des intervenants dans le concert d’une direction  jusque-là réservée, uniquement, aux anciens de l’OS, des 22 et aux 6, une évolution qui, aux yeux des orthodoxes inquiets, risquait d’altérer, voire de dénaturer  la ligne initiale du mouvement.
Les candidats à un rôle d’influence dans les institutions post-Soummam se recrutaient parmi les élites.
D’extraction sociale assez différenciée, celles-ci ne formaient pas un corps homogène doté d’une identité et d’un pouvoir autonomes.
Chacune de leurs composantes avait son point de fixation sociale : la petite bourgeoisie urbaine pour les unes et les couches moyennes de la paysannerie pour les autres. Cet ancrage, associé à leur formation, déterminait leurs apparentements idéologiques et leurs conduites politiques.
Telles que représentées dans le spectre qui les regroupait, formellement, ces élites se répartissaient entre deux blocs cloisonnés.
- Au premier appartenaient  des penseurs, des dirigeants des syndicats estudiantins et des représentants des professions libérales, liés par les mêmes cursus universitaires, des références intellectuelles  modernistes et l’usage courant de la langue française.
Ils ont adhéré au FLN après avoir fait leurs classes dans le militantisme corporatif ou, pour les aînés, dans le PPA-MTLD et, même, dans l’Etoile nord-africaine.
Médecins, avocats, écrivains, journalistes, ils furent affectés, dès le départ, à l’exécution de tâches en relation  avec la diplomatie, l’information, l’administration et, pour les historiens et les sociologues, dans le travail de réflexion dont il leur arrivait de publier les textes dans les revues de renom qui soutenaient la cause algérienne comme Esprit, La Pensée et Les Temps modernes. 
Rédha Malek, Mohamed Seddik Benyahia, Abdelmalek Benhabylès, Belaïd Abdeslam, Lakhdar Brahimi, M’hammed Yazid, Mohamed Seghir Mostefaï, Mostefa Lacheraf, Tayeb Boulahrouf, Brahim Mezhoudi, Omar Oussedik, Abdelmalek Temmam, Ahmed Boumendjel, Abdelhafid Keramane, Amar Bentoumi, Ali Yahia Abdenour, Mohamed Khemisti, Layachi Yaker, Abdelhamid Adjali, Hocine Djoudi   Messaoud Aït Chaâlal, Mohamed Lebdjaoui, Mabrouk Belhocine, Salah Louanchi, Hadj Smaïn, Mohamed Sahnoun, Abdelkader Benkaci, Abdelkader Chanderli, Mohamed Khelladi, Abdelkrim Benmahmoud, Nafissa Chentouf, Messaoudi Zitouni, Mohamed Boureghda, Mohamed Harbi, Mohamed Chérif Sahli, Houari Moufok, Ahmed Mahi gravitèrent, à divers niveaux, autour de la galaxie du CCE, du CNRA et du GPRA, dans les cabinets ministériels, les syndicats étudiants, les médias ou les ambassades ouvertes auprès des capitales des pays amis.
D’autres intellectuels et étudiants s’étaient, directement, engagés dans l’ALN qu’ils servirent, en actifs ou en formation, dans les armes des transmissions, du génie, de la médecine militaire, des blindés, de l’aviation et, pour quelques-uns, dans les secrétariats des état-majors des wilayas.
Mohamed Boukharouba, Ali Kafi, Amara Rachid, Taleb Abderrahmane, Hassiba Ben Bouali, Lotfi Boudghène, Azzeddine Zerari, Salim Saâdi, Hocine Benmaâlem, Lakhdar Rebah, Abdelkrim Hassani El-Ghaouti, Laroussi Khalifa, Chérif Belkacem, Abdelaziz Bouteflika, Boualem Bessaieh, Abdelhamid Temmar, Abdelhamid Brahimi, Kasdi Merbah, Nourredine Zerhouni, Mohamed Lemkami, Abderahmane Laghouati, Abderazzak Bouhara, Saïd Aït Messaoudène, Mourad Benachenhou, Mohamed Terbeche, Ahmed Benai, Mokhtar Maherzi, Hachemi Cherif, Abderahmane Chergou, Abdelaziz Zerdani, Abdelaziz Maoui, Abdelmadjid Aouchiche, El Hachemi Hadjeres, Mohamed Alleg, Abdelhamid Latreche, Mouloud Hamrouche, les DRS Benaouda Benzerdjeb, Tidjani Haddam, Bachir Mentouri, Omar Boudjellab, Mohamed Toumi, Mohamed Seghir Nekkache, Mahmoud Atsamena, Abdelhalim Medjaoui, Abdelaziz Khelfallah, dit Mostefa Boutmaira, et Adjaoud Rachid, ces deux derniers, respectivement, chef de la zone 5 et assistants du colonel Salah Boubnider, à la Wilaya II et du colonel Amirouche à la Wilaya III.
- Le second bloc, animé par le leader de l’Association des Ulémas algériens, Cheikh Bachir El-Ibrahimi, très actif dans la presse écrite, les radios et les universités d’Égypte, des pays du Golfe et des pays musulmans d’Asie où il contribua à populariser la cause nationale, rassemblait les intellectuels arabophones  qui avaient suivi leur formation sur les bancs de l’école badisienne,  de la Zitouna et d’El-Azhar où on enseignait la réforme de l’Islam en vogue dans le mouvement de la Nahda.
Historiens,  philosophes, poètes, prédicateurs, ils avaient, eux aussi, commencé à écrire ou à éditer leurs œuvres à l’exemple de Malek Bennabi, Mohamed Laïd El-Khalifa, Ahmed Aroua, Tewfik El-Madani, Cheikh Ahmed Hamani, Ahmed Taleb El-Ibrahimi, Mouloud Kassem, Mohamed El Mili, Cheikh Yalaoui, Abdelhafid Amokrane sous la protection desquels activaient les étudiants Abdelkader Hadjar, Othmane Saadi, Abdellah Rekibi, Abdelkader Nour…. 
Leur discours réservait une place prépondérante à l’apologie de l’Islam présenté comme une référence idéologique majeure de la Révolution de Novembre.
Il faut, néanmoins, signaler que tous les intellectuels arabophones – ou bilingues – ne partageaient pas, obligatoirement, cette orientation ; nombreux étaient ceux qui défendaient, à partir de leur position d’hommes de culture ou de communication, un nationalisme moins marqué, religieusement : Moufdi Zakaria, Abdelhamid Mehri, Larbi Demagh El Atrous, Aïssa Messaoudi, Lamine Bechichi, Belkacem Saâdallah, Abdelmadjid Meziane, Madani Haoues, Mahfoud Keddache, Lazhari et Abdellah Cheriet, Mahieddine Amimour, les équipes rédactionelles d’El Moudjahid, de La Voix de l’Algérie combattante et de l’APS… en faisaient partie.
Cette mobilisation de sensibilités, au centre ou à la périphérie de la Direction, relança la guerre des chapelles avec toutes les retombées préjudiciables qu’elle pouvait entraîner sur le rendement de l’action révolutionnaire.
L’absence de passerelles entre elles fit que, finalement, ni les unes ni les autres n’arrivèrent à prendre le dessus et réduisirent leur marge de manœuvre jusqu’à se neutraliser cédant l’initiative aux «militants en uniforme» dont la colonne vertébrale était formée par les officiers de l’armée des frontières et «les Malgaches» cités ci-dessus. Entre cléricalisme et laïcité, droitisation et gauchisation – clivages reproduits, à l’indépendance, par les partis marxistes et les partis islamistes –, la Révolution tenta de garder le cap sur les dénominateurs communs identifiés par la Proclamation de 1954, sans, toutefois, produire de nouveaux instruments conceptuels capables de l’immuniser contre les débordements des uns et des autres, autrement qu’en jouant, surtout après 1965, sur l’équilibre entre «socialisme spécifique» et «islam progressiste», l’exercice dans lequel Houari Boumediène excella, à travers la Charte nationale de 1976, les séminaires sur la pensée             islamique ou les déclarations du type qu’il     fit à Lahore, au Pakistan, lors d’un sommet de l’OCI.

5- Les répercussions politico-militaires
Les décisions prises à la Soummam eurent un retentissement immédiat, assez négatif, dans les maquis et au Caire où la délégation extérieure, par la voix d’Ahmed Ben Bella, soutenu par Mohamed Boudiaf, les déclara de nul effet.
Motivées par des raisons propres à chaque partie, les réactions hostiles des militaires et des principaux chefs historiques, encore vivants, n’avaient pas de quoi étonner.
Elles étaient, dans une certaine mesure, attendues, après que ces derniers se soient abstenus de réserver une suite favorable à l’invitation de Abane.
On ignore si cette défection était intervenue à la prise de connaissance anticipée des documents du congrès ou non ; le fait est qu’elle signifiait, clairement, le rejet et du contenu de ces textes et plus fondamentalement  du principe  même de la rencontre, qu’ils envisageaient, vraisemblablement, sous un angle différent.
Les évènements ultérieurs le confirmeront puisqu’une année  plus tard, en août 1957, la session du CNRA réunie au Caire, à l’initiative de Krim Belkacem, le seul membre des 6  encore en activité, expurgera la plateforme de ses parties contestées, révisera l’ordre de préséance de ses membres, entre titulaires et suppléants, et ouvrira ses portes à de nouveaux venus, «les militants en uniforme» des Wilayas I et V, Mahmoud Chérif et Houari Boumediene, les dirigeants de la nouvelle génération qui feront, bientôt, parler d’eux, le premier au CCE, puis dans le futur GPRA, aux côtés de Krim, Boussouf et Bentobal, et le second à l’EMG de l’armée des frontières qu’il entrevoyait dans sa stratégie de conquête du pouvoir total comme le moyen le plus dissuasif à opposer au wilayisme développé par les chefs de l’intérieur et au noyau des centralistes et des réformistes du GPRA considérés comme un danger à prendre au sérieux. Pour en arriver là, il avait fallu que se produisirent des évènements de grande ampleur renversant, de fond en comble, les rapports de force et rendant possible le virage à 180° pris au Caire.
* En quelques mois, la direction de la Révolution fut étêtée du reste de ses membres :
- rejoignant Didouche, Souidani, Badji Mokhtar, Ben Boulaïd, Zighoud Youcef tombent au champ d’honneur, en septembre 1956, sur le chemin du retour vers le PC de la Wilaya II, en provenance de la Soummam ;
- les quatre principaux chefs de la Révolution (Boudiaf, Ben Bella, Aït Ahmed et Khider) sont emprisonnés après l’arraisonnement, le 22 octobre 1956, de leur avion, en provenance du Maroc ;
- l’arrestation, en février 1957, de Larbi Ben M’hidi par les parachutistes de Bigeard et son assassinat par Aussaresses met un terme à la bataille d’Alger déclarée par le général Massu contre la Zone autonome.
La répression qui s’abattit sur le FLN entraîna l’effondrement de la pyramide de l’Organisation avec l’arrestation de son chef, Yacef Saâdi, et la mort de ses compagnons Hassiba Ben Bouali, Ali La Pointe et Yacef Omar, dans leur cache de la rue des Abderames explosée par les artificiers militaires français.
L’échec de la grève des 8 jours de janvier 1957 et les pertes enregistrées par les fidaïne et la population poussa le CCE – Abane, Ben Khedda, Dahleb, sans Ben M’hidi, arrêté – à quitter Alger pour Tunis plutôt que de se retirer sur les arrières sûrs des Wilayas I et II, une erreur          stratégique d’après les combattants de l’intérieur.
Ce déplacement, décidé dans la précipitation, détériorera, encore plus, les relations entre les politiques et «les militants en uniforme» et entre l’intérieur et le nouvel extérieur, le CCE devenant la cible des accusations d’impéritie portées, auparavant, par les chefs de wilaya – Amirouche, Si El Haoues… — contre les représentants du Front à Tunis et au Caire, au sujet de l’insuffisance de l’approvisionnement du maquis en armes.
* La Révolution prenait, à ce stade, un tournant dangereux pour sa survie, un tournant qui exigeait, selon les responsables à l’origine de la convocation de la session du CNRA, un retour impératif aux sources, c'est-à-dire à la ligne de la           Proclamation du 1er Novembre et à la          collégialité.
Ce retour passait, donc, par une remise en cause de la construction politico-idéologique du Congrès de la Soummam dénoncée comme un complot déviationniste monté par «les ralliés», une façon d’incriminer Abane et d’instruire, contre lui, un procès qui se conclut par son éloignement du centre de la décision et son assassinat à Tétouan. Concrètement, les retombées de ce redressement se traduiront par la désignation :
- d’un nouveau CCE qui passera de 5 à 9 membres : Krim, Abane, Boussouf, Bentobal, Mahmoud Chérif, Ouamrane, Debaghine, Mehri, Abbas moins les centralistes impliqués dans «la déviation» ;
- et d’un Conseil national de 54 membres où siégeront, à part entière, les ex-suppléants rejoints par Benyahia et Mezhoudi, les futurs chefs de cabinet de Ferhat Abbas, à la présidence du GPRA. 
La toute fraîche ligne de séparation entre «militants en uniforme» et militants civils, entre l’intérieur et l’extérieur, fut, purement et simplement, effacée, au terme de la résolution finale adoptée par le Conseil. «Tous égaux», avait-elle déclaré : la route vers le pouvoir convoité par les militaires, au nom de «la pureté révolutionnaire», était grande ouverte. Il leur fallait, tout juste, patienter, un peu, pour s’en saisir totalement.
En attendant, appuyés par les nouveaux colonels, Krim, Boussouf et Bentobal sortirent de l’opération grands vainqueurs et pouvaient régner sur le CCE, sans adversaire. Le triumvirat verra le registre de ses pouvoirs s’élargir, dans une mesure plus importante, avec l’avènement du GPRA dont ils décidèrent du principe, pour conférer à la Révolution une représentativité et une audience internationales. Celui-ci fut annoncé, au Caire, le 18 septembre 1958, par son président Ferhat Abbas dont on ne savait pas, encore, s’il allait être un simple faire-valoir ou un atome libre fidèle à sa réputation d’homme difficilement manipulable.
L’avenir dira  tout l’inconfort d’un chef de gouvernement démuni des moyens de gouverner, d’où les cassures qui accompagnèrent le 2e GPRA (18 janvier 1960) et le 3e dirigé par l’ancien centraliste Benyoucef Benkhedda (9 août 1961).  Le remplacement de Ferhat Abbas par ce dernier, considéré comme de moindre mal, fut décrété au moment où celui-ci aspirait, sans doute, légitimement, à conduire la délégation du FLN aux négociations avec le gouvernement français qui pointaient à l’horizon.
Mais le noyau dur du GPRA avait, là-dessus, une toute autre idée tout comme, d’ailleurs le général de Gaulle. Celui-ci comptait poursuivre les contacts  avec les militaires du FLN, même après l’échec de ses pourparlers sur «la paix des braves» avec le colonel Mohamed Zaâmoum, chef de la Wilaya IV, plutôt que de discuter de l’avenir de l’Algérie avec Ferhat Abbas à propos de qui il avait dit, en privé : «Qu’est-ce que ce Ferhat Abbas qui est marié avec une Allemande ?», sous-entendu «une nazie», Mme Stœtzel, en fait une Française d’origine alsacienne, militante de l’Udma, convertie à l’islam, un dérapage dont il s’excusera, tardivement, après l’indépendance, auprès de l’intéressé en lui dédicaçant ses Mémoires.  
Avant cela, en 1959, le CNRA sera, de nouveau, invité à se réunir, en conclave, au Caire avec les colonels de l’ALN, la plupart étant devenus membres de «l’extérieur» (Kafi, Mendjeli, Dehilès, Ouamrane, Hadj Lakhdar, Othmane, Kaïd Ahmed, Yazourène, Zerari, Boumediène… les seuls à être restés au maquis étaient Zbiri, Boubnider, Mohand Oul Hadj, Bounaâma, Khatib, Chaâbani.)
L’ordre du jour proposé laissait, clairement, entendre, que toutes les initiatives engagées par le GPRA, dans le sens des négociations, étaient scrutées, de très près, par les «militants en uniforme», une surveillance dont les résultats apparaîtront, au grand jour, après la signature, le 18 mars 1962, des Accords d’ Evian entre Krim Belkacem et Louis Joxe.
Le colonel Houari Boumediène était à la manœuvre, servi par la normalisation de la dissidence de la base de l’Est et la mésentente entre les détenus du château d’Aulnoy. Tout en brandissant, dans son bras de fer avec le GPRA, une menace de démission, dilatoire, il envoya Abdelaziz Bouteflika sonder les intentions de Boudiaf, Aït Ahmed et Ben Bella sur leur disponibilité à diriger l’Etat indépendant dont l’avènement était proche.
Après plusieurs coups de théâtre et des milliers de morts dues à la politique de la terre brûlée de l’OAS, le congrès de Tripoli sur lequel pesait, déjà, de lourdes incertitudes, se réunit, accueillant un aréopage de participants à forte teneur explosive : les dirigeants de la Révolution libérés d’Aulnoy, les chefs de wilaya, le GPRA, le CNRA, les centralistes, les udmistes, les ulémistes, les chefs de la Fédération de France, les délégués des organisations syndicales, tout ce que la guerre avait drainé dans un fleuve de rancœurs, de récriminations et d’anathèmes capables de tout, sauf de ressusciter l’unité d’action et de pensée du FLN du 10 octobre 1954.
Mohamed Seddik Benyahia qui en présida les travaux échoua à faire admettre la composition d’un bureau politique du FLN associant les 5 d’Aulnoy et les 3B et dut les suspendre. Il eut, à peine, le temps de faire voter, à l’unanimité, le projet de Hammamet, baptisé «Programme de Tripoli» qui posa les deux principes qui régiront la vie politique et économique de l’Algérie indépendante, 30 ans durant : l’unicité du parti comme mode de gouvernement et le socialisme comme voie de développement.
Après cela, le FLN entrera, non pas à Alger — ainsi que le fit le GPRA à travers la personne de son Président, Benyoucef Benkhedda – mais en rangs dispersés, à Tlemcen et à Tizi Ouzou, explosé en plusieurs tendances qui déclencheront, bientôt, des affrontements fratricides.
De cette cascade d’évènements survenus, sur une longue période, et dans un paysage politico-militaire des plus opaques, il est, quand même, possible de dégager quelques ébauches de lectures susceptibles d’aider à rendre compte de la cristallisation des processus autour desquels le dénouement de l’insurrection révolutionnaire s’était structuré, politiquement, idéologiquement et institutionnellement :
-politiquement : la hantise des premiers militants révolutionnaires  civils relayés, à partir de 1959-62, par les «militants en uniforme», fut de voir, un jour, l’âme du nationalisme indépendantiste et ses caractères populaire et unanimiste dilués dans la dissidence ou la discordance, d’où la constance de leur position de vigiles intraitables. Incarnation de ce nationalisme irrédentiste, enfin,  victorieux,  l’OS marqua de sa culture et de son empreinte dirigiste plusieurs générations de combattants qui se sont reconnus beaucoup plus dans l’ALN continuatrice légitime de l’OS que dans le FLN fédérateur des forces d’avant 1954, continuellement suspectées de tentatives de confiscation du combat des pionniers ;
- idéologiquement : la paysannerie s’est imposée force dirigeante de la Révolution pour les raisons expliquées plus haut. Dans cette position, et au fur et à mesure de l’avancée de la lutte armée, elle imprima à celle-ci un ensemble de valeurs dont elle a, de tous temps, été porteuse et dont la religiosité référencée au sunnisme malékite était l’un des vecteurs les plus visibles.
La lutte commença, alors, à revêtir le caractère d’un djihad, les djounoud furent désignés par le vocable de moudjahidine, le rituel de la prière collective, avant chaque opération militaire, devint un acte de foi patriotique, l’organe central du FLN, successeur de la Résistance, prit le nom d’El Moudjahid, quelques années après que l’Union générale des étudiants algériens ait opté pour une appellation comportant dans son sigle le qualificatif de musulmans ; des faits qui ont introduit, dans le glossaire de la Révolution, une terminologie nouvelle par rapport à son premier corpus, plutôt universaliste, même si la Proclamation du 1er Novembre avait projeté de construire l’Etat algérien indépendant dans «le cadre des principes islamiques», pour bien marquer la différence qui devrait exister entre le Code de l’indigénat qui réserva aux Algériens le statut de sous- citoyens dits «français-musulmans» et le futur Etat national fondé sur une identité ethnico-religieuse récupérée et rétablie dans ses droits naturels.
Il n’est pas inintéressant de relever, dans cet ordre d’idées, que les principaux officiers de wilaya de l’ALN, originaires du Nord constantinois, furent les élèves de la Ketanya et de la Tarbiya oua Etaâlim, entre autres, Ali Kafi, Mohamed Salah Yahiaoui et Mohamed Boukharouba qui adopta le nom de guerre de Houari Boumediène, en signe de filiation spirituelle à deux saints vénérés de l’ouest du pays ;
- institutionnellement : «les militants en uniforme» entrés, à Alger, en été 1962, en vainqueurs, après des combats meurtriers dans la Wilaya IV, avaient auparavant  conclu à Tlemcen  un accord  avec les militants civils, au terme duquel le commandement de l’institution militaire leur reviendrait, exclusivement, tandis que serait dévolu à une Assemblée constituante la mission de rédiger une Constitution – laissée, pour le moment, à la discrétion de ses futurs membres — et au bureau politique du FLN le pouvoir de gérer les affaires du parti consacré, pour le moment aussi, façade civile du nouveau régime.
Fort, quelques mois plus tard, de son élection à la tête de l’Etat et du FLN, transformé, en 1964, en parti d’avant-garde par la Charte d’Alger, Ahmed Ben Bella, entouré de ses fidèles Ben Alla, Mahsas, Boumaza, Nekkache, Hadj Smaïn, crut les conditions suffisantes réunies pour renverser la vapeur et remettre en selle les militants civils.
Conseillé par les marxistes de l’aile gauche du FLN, il initia, au pas de charge, des réformes «socialistes» dont il pensait, par conviction, qu’elles allaient aboutir dans un contexte international dominé par l’émancipation générale des peuples du colonialisme et du capitalisme occidental.
Le colonel Houari Boumediène, tout puissant ministre de la Défense nationale qui avait la haute main sur l’état-major de l’ ANP qui prit la suite de l’ ALN, les régions militaires, la police, le corps national de sécurité, la gendarmerie et les services de renseignement, ne l’entendait pas, ainsi, estimant que l’orientation imprimée au parti  dans lequel il voyait grandir l’influence des communistes contrevenait aux constantes arabo-islamiques et «à la pureté» de la Révolution de Novembre, tout pour conclure à une nouvelle «déviation» à stopper net.
L’accord conclu, à Tlemcen, fut rompu, le 19 juin 1965, dans le fracas d’un énième «réajustement» qui tourna une page de l’Histoire politique de l’Algérie indépendante et en ouvrit une autre d’une toute autre nature.
B. E. M.

Prochainement : «Les partis dirigeants algériens» (4e partie). Du gouvernement de l’Etat par le parti au gouvernement du parti par l’Etat.

 

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