Rubrique
Haltes Estivales

La cinquième saison

Publié par Maâmar Farah
le 11.07.2019 , 11h00
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Partant du climat et ses bouleversements, cette chronique du 26 novembre 2006 aboutit... à Ben Badis. Savez-vous que le Parti communiste algérien était le seul à célébrer la journée de la mort du cheikh constantinois, tant cet homme fut moderne, progressiste, partisan de la liberté des femmes, militant pour les droits syndicaux des travailleurs et la promotion des paysans à travers une profonde réforme agraire... Badissien veut dire progressiste et ouvert sur son siècle et non islamo-conservateur obscurantiste et extrémiste... Que la barbe ne vous trompe pas !
Nous faisons partie de ces peuples fiers et farouches, entiers, qui ne connaissent pas la demi-mesure. C’est-à-dire qui ne savent pas calculer, prévoir, relativiser les choses… Chez nous, c’est soit noir, soit blanc. Le gris ? Mais où voyez-vous du gris ? Pourtant, ses nuances se déclinent infiniment devant nos yeux, mais nous n’arrivons pas à les apercevoir. C’est bon ou c’est mauvais. C’est bien ou c’est mal. Je t’aime ou je te hais.
Nous sommes extrémistes en tout. Nous ressemblons à ce climat qui commence à devenir coutumier au-dessus de nos têtes : de l’été, on glisse vers l’hiver, pour subir ensuite le retour des chaleurs torrides. Les saisons intermédiaires, ces douces parenthèses qui, comme les chambres de pressurisation, nous préparent à affronter les changements à venir, n’existent plus ! L’automne a donné sa démission. Motif : ne sert plus à rien. Bouffé par l’été indien qui pousse jusqu’aux portes de décembre, il en a simplement marre. Et le printemps ? Où est le printemps ? Au froid de mars, dont quelques giboulées traînent jusqu’à fin avril, succèdent, presque instantanément, les désagréables tiédeurs de mai, avec leurs vents de sable et leurs taux d’humidité élevés… Feu le printemps a fait mieux que l’automne. Au lieu de démissionner, il a préféré se flinguer sous un olivier, par un matin indécis enfanté par la nuit cauchemardesque de la cinquième saison.
Nous sommes les enfants de cette cinquième saison. Nous vivons dans un pays hors normes. Nos existences, notre environnement, nos villes, nos espoirs, nos désillusions portent le sceau de cette cinquième saison, celle de tous les extrêmes. Et pourtant, nous aspirons à la démocratie ; oui, mais laquelle ? Celle qui enfante l’islamisme et ses déboires, celle qui implose l’Irak ? Est-ce le prix à payer pour accéder au bonheur démocratique ? La démocratie, en tant que concept voulant bien dire « gouvernement du peuple », est irremplaçable. C’est le meilleur système politique, celui qui, en principe, garantit la justice et le droit aux plus faibles. Mais, est-ce réellement le cas dans les démocraties? A l’origine déjà, dans cette Grèce antique qui a donné naissance au mot « démocratie », seule une minorité d’Athéniens décidait réellement. Le monde moderne inventera le suffrage universel, mais entre un Noir du Bronx et un riche Texan, lequel a réellement la chance de devenir sénateur. Et lequel court le plus de risques de passer à la drogue et au banditisme ?
La démocratie qu’on nous propose est celle des riches. Les pauvres, les travailleurs, les mal logés, mal nourris, mal soignés, peuvent toujours attendre la charité  ou des gestes politiques parfois, lorsque la gauche prend le pouvoir ; mais, en réalité, les riches ne cèdent en rien sur l’essentiel, c’est-à-dire qu’ils ne conçoivent pas un système où leur classe ne sera pas dominante. En face, les adeptes de Marx se sont essayés à la dictature du prolétariat : puisqu’il s’agit de rapports de force, les ouvriers, unis aux paysans, vont exercer leur dictature et instaurer la « démocratie populaire ». Très vite, la minorité agissante, celle qui est aux commandes, se transformera en classe à part qui exercera sa domination sur le peuple. Bureaucratie, corruption, manipulation… Au bout du compte, ce sera pire que sous la démocratie occidentale : de vraies dictatures ressurgies des périodes les plus sombres de l’Histoire.
Tel est le système démocratique bourgeois. Mais, c’est le moins mauvais et aller jusqu’à le rejeter totalement ou faire comme certains islamistes, le qualifier de « kofr » (hérésie) est un pas que nous ne franchirons jamais. Car, ces gens pensent comme on pensait il y a plusieurs siècles. Ils ne nous proposent pas l’Islam comme une religion, c’est-à-dire un acte de foi sincère, une spiritualité individuelle, qui ne doit pas être polluée par les choses, souvent sales, de ce bas-monde. L’Islam politique ne résout pas les problèmes ; il les complique. Car, si des élus ou des responsables quelconques peuvent débattre d’un texte créé par l’homme, ou le changer quand il devient caduc, il leur est difficile, voire impossible de toucher à ce qui est présenté comme sacré.
Aller vers la modernité, c’est interdire que la noble religion – qui appartient à tous les musulmans de ce pays – soit exploitée dans les joutes politiques. Une fois pour toutes. Ceci étant, l’idée de laïcité, telle qu’elle est connue dans les démocraties occidentales, est totalement inadaptée à nos sociétés musulmanes. Aller vers la modernité ne veut pas dire rompre avec ses valeurs authentiques, se détacher de ce socle civilisationnel qui est notre héritage le plus précieux. On ne se débarrasse pas de la religion comme on le ferait de l’habit traditionnel. S’opposer à l’islamisme ne signifie pas abandonner l’islam et c’est là l’erreur fondamentale de certains modernistes qui n’hésitent pas à jeter le bébé avec l’eau du bain !
Aujourd’hui, plus que jamais, nous sommes interpellés par ces questions gravissimes qui fondent notre avenir commun en tant que peuple et Nation. Notre aspiration à la modernité, freinée par les pratiques et des croyances médiévales, ne peut se réaliser totalement que si nous savons rester nous-mêmes. C’est cela qui a fait la force des Japonais, des Coréens et de tant d’autres peuples. Lorsque j’apprends qu’une langue vieillotte comme le coréen est aujourd’hui une langue de connaissance et de savoir, je me dis que nous faisons, souvent, des procès d’intention à l’arabe ou à l’amazigh ! Nos langues nationales peuvent être des outils de communication modernes ou des idiomes d’arriération sociale : tout dépend du sens que nous donnons à notre enseignement.
Quant à l’Islam, il a besoin de sortir du carcan politique pour revenir à ses sources : une religion de paix, de tolérance, de fraternité et de justice sociale. Monopolisée par les milieux réactionnaires, la fausse religion qu’on nous propose occupe les gens sur des questions secondaires et sombre dans les débats stériles sur le « halal » et le « haram ». Elle s’immisce dans les tendances vestimentaires, alimente les souks et la contrebande… Non, ça, c’est autre chose. Ces pratiques surgies des siècles obscurs, sous la houlette des nouveaux marabouts, ne sont pas l’Islam. Pour l’avoir compris, à une période où les espoirs d’une renaissance étaient vivaces, cheikh Abdelhamid Ben Badis a proposé au peuple algérien des réformes salutaires dont l’esprit, moderne et rationnel, a guidé les pas de toute une jeunesse. Entre les champions de l’arriération et les partisans de l’intégration, l’illustre savant trouvera la voie médiane, celle qui se nourrit d’efforts intellectuels quotidiens pour vivre sa spiritualité dans un monde où le problème n’est pas que le manteau remplace le burnous ou la jupe le haïk, mais l’avenir de tout un peuple.
Ben Badis ne s’est pas fourvoyé dans les questions secondaires comme les tendances alimentaires ou vestimentaires des gens. Il ne s’est pas proposé de les amener au paradis à travers un bulletin de vote. Mais il les a sensibilisés sur les pratiques en vigueur dans nos douars et mechtas, afin que l’Algérien se détourne de l’archaïsme social pour pénétrer, par effraction, dans son siècle. Il a planté, chez toute une génération, des idées de progrès et de justice qui feront leur chemin… Il s’est attaqué à tous les fléaux sociaux, a combattu le mal partout, s’est érigé en défenseur des opprimés et s’est fait un chaud partisan de réformes agraires permettant aux paysans de vivre dignement.
Dans la triste confusion qui règne aujourd’hui dans nos rangs, nous avons plus besoin d’un Ben Badis que d’un Atatürk : il nous faut replonger dans la modernité, mais sans fracture avec les valeurs de notre société, sans aventurisme, ni reproduction de modèles étrangers. C’est ainsi que nous trouverons notre voie entre l’Orient et l’Occident pour cesser d’être des appendices de Kaboul ou de Paris. Etre nous-mêmes ne nous empêche pas d’aspirer au progrès, au bonheur matériel, à notre siècle. Loin des idées obscurantistes, mais débarrassés également des complexes néocoloniaux, nous sommes capables de réinventer l’espoir dans notre pays. Il y a un prix à payer : faire notre autocritique, nous rapprocher les uns des autres, découvrir enfin toutes les nuances du gris… Que chacun de nous arrête de penser qu’il détient la vérité absolue !
M. F.
23 novembre 2006

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