Rubrique
Haltes Estivales

La plus grande radicalisation de l'histoire

Publié par Maâmar Farah
le 06.09.2018 , 11h00
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Un climat pesant d'intolérance, repoussant chaque jour les limites de l'indécence, s'est installé pour de bon et rien ne semble l'arrêter. Trouvant dans les réseaux sociaux le terreau fertile pour enfler et se propager, ce phénomène unique n'est pas seulement le signe d'un repli sur soi, compréhensible en ces temps de grave crise économique. C'est quelque chose de beaucoup plus grave ! Ce que le FIS, ni les autres mouvements religieux radicaux n'ont pas pu construire, ce pouvoir, doucement mais sûrement, l'a installé d'une manière durable ! Oui, il s'agit de cette radicalisation de la société qui est une réalité tangible malgré quelques poches de résistance de plus en plus réduites. Et le comble, le tour de passe-passe le plus ahurissant de ce début de siècle, est que ce travail en profondeur pour islamiser une société déjà suffisamment musulmane, est présenté au monde comme une œuvre de... «déradicalisation» ! Il faut le faire !
Je suis certain que ceux, parmi les représentants des puissances occidentales qui hochent la tête en signe d'accord, allant jusqu'à faire des déclarations de satisfaction et se permettant même de dire qu'ils prennent des leçons chez nous ; je suis certain que ceux-là visent en premier lieu les résultats fabuleux de la lutte militaire contre le terrorisme, lutte qui mobilise de très grands moyens tant matériels qu'humains. Oui, la lutte antiterroriste - qui a pris de nouvelles proportions et une dimension régionale avec les révolutions... impérialistes qui ont accru le danger à nos frontières, - est le principal rempart contre les groupes armés qui pullulent autour de nous ! Oui, notre armée et nos services de sécurité ont réussi à imposer l'ordre et la sécurité tout au long de ces milliers de kilomètres qui vont de la Méditerranée au cœur du Sahel ! Mais ces succès militaires n'ont aucun impact sur le recul de la radicalisation, de l'intolérance religieuse, de la xénophobie et du repli des libertés individuelles.
Je crois que c'est le général Lamari qui a exprimé le mieux cette réalité. Au cours d'une interview restée célèbre, il avait dit que si la victoire militaire contre le terrorisme armé islamiste est certaine, on ne peut pas en dire autant de l'intégrisme au sein de la société. Il avait, entre autres, laissé entendre que si l'armée a fait son travail, l'école et la mosquée restent à la traîne... Pour ne pas dire tout simplement que le gros des terroristes sortait des écoles et des mosquées contrôlées à l'époque par les imams de la mouvance extrémiste.
Deux décennies ont suffi pour transformer l'un des peuples les plus joyeux de la Méditerranée, un peuple hospitalier et ouvert à l'étranger, un peuple pratiquant depuis longtemps un islam tolérant et serein, en un peuple dominé par les idées obscurantistes, une société qui recule chaque jour davantage s'enfonçant dans le Moyen-âge d'une manière aussi brutale que certaine ! Il suffit d'observer la majorité de nos compatriotes pour comprendre que la culture est au point zéro, que l'esprit cartésien n'est plus qu'un vague souvenir et que l'ordre religieux le plus radical s'impose à chaque instant de la vie ! La religion, qu'on nous dit ouverte et encourageant la science et les scientifiques, devient une arme levée par des foules d'ignorants pour arrêter des galas de musique, lyncher et tenter de brûler des femmes seules, inonder les réseaux sociaux d'insultes et de menaces contre tous les intellectuels qui ne roulent pas pour Riyad, Doha ou Istanbul !
Nous pensions que nous en avions fini avec les discours enflammés et haineux, les actes de violence contre des femmes, les interdictions «populaires» de manifestations artistiques et les campagnes de diabolisation des intellectuels libres. Non, ce qui nous attend sera d'une autre couleur et s'il est maintenant cantonné aux réseaux sociaux et aux télés intégristes tolérés par le pouvoir, rien ne dit que ce mouvement plus répandu qu'avant, plus profondément ancré au cœur de la société, ne prendra pas, demain, d'autres formes qui nous feront replonger dans l'horreur.
Dans les années 90, il y avait une résistance active d'une grande partie de la population qui a étudié et travaillé dans une Algérie plus sereine, une République où, malgré les restrictions politiques, les libertés individuelles étaient largement respectées. Le cinéma produisait de grandes œuvres et les gens allaient les voir, les galas de musique, le théâtre et toutes les formes d'expression artistiques avaient pignon sur rue. De grandes stars mondiales se produisaient dans des salles archicombles pour le plus grand plaisir des mélomanes ! Ces résistants au courant islamiste avaient des repères historiques et une conscience citoyenne pour savoir qu'une interdiction, même imposée par les masses, n'était ni plus ni moins qu'une restriction du champ des libertés. Mais que dire de la génération actuelle (il y a quand même des exceptions) formée par une école qui a fait de l'interdit sa référence première et de l'intolérance sa marque de fabrique ? Et ce n'est pas tout : avez-vous suivi les programmes des télés «privées» ? Même topo : à de rares exceptions, c'est le même tarif ! Ce sont d'excellentes chaînes religieuses mais en aucun cas des télés libres ouvertes sur leur siècle ! Le savoir, la science et les arts d'une manière générale y sont les grands absents. C'est un mélange de roqqia cathodique, de charlatanisme et de salafisme qui bénéficie des prime times. J'ai vu des émissions de société sur des chaînes marocaines et tunisiennes et cela n'a rien à voir avec le moyen-âge d'ici ! Troisième élément pour former cette jeunesse : les mosquées dont beaucoup sont dominées par des imams tolérés excités et intolérants !
Alors, faut-il s'étonner lorsqu'un marginal allumé prend un marteau et fonce sur une statue de femme dénudée pour la détruire ? Et, encore, le drame n'est pas là mais dans le grand mouvement de solidarité qui a suivi ce geste venu du fond des âges. Faut-il s'étonner lorsque des badauds prennent place sur les lieux réservés à un gala de chant pour y faire leur prière et interdire, par ce geste, un beau moment de musique et de convivialité ? Et là encore, des jeunes formés aux mêmes idées, suivent, approuvent ! Faut-il s'étonner quand, dans le désert cinématographique et les boycotts de nos plateaux, une grande star comme Gérard Depardieu accepte de jouer un rôle dans un film algérien et qu'au lieu de le remercier pour ce geste ô combien bénéfique pour notre pays, on l'accable de critiques et d'insultes ? On aurait pu faire venir n'importe quel autre artiste, ce mouvement conservateur et intégriste aurait réagi de la même manière ! Ce n'est pas Depardieu qui est visé, c'est le cinéma, l'expression artistique que l'on veut stopper net alors qu'ils ne sont plus qu'épisodiques et rares ! Demain, quand la grande Isabelle Adjani nous fera l'honneur de tourner un film algérien en Algérie, ils ressortiront le même venin pour assombrir nos horizons culturels.
Je peux citer mille autres exemples qui prouvent, sans le moindre doute, que la radicalisation islamiste a atteint son paroxysme en Algérie. Et je n'ai même pas besoin de trop réfléchir ; je n'ai qu'à regarder autour de moi. Tout, dans les gestes et les paroles des gens qui m'entourent indique que nous nous enfonçons chaque jour dans l'ignorance et l'irrationnel. Au lieu de trouver des solutions radicales à cette situation désespérante, le pouvoir fait de la fuite en avant et veut résoudre la radicalisation par plus de radicalisation et il continue d'appeler ce recul unique dans les annales des républiques... la déradicalisation !
Quand tu passes trois jours par mois en Algérie, entouré de tes certitudes et tes fréquentations très branchées, tu peux philosopher et plancher sur la meilleure manière de mieux vendre ta «déradicalisation» ! Moi, d'ici, du plus profond de cette terre jusqu'aux quartiers intoxiqués d'Alger, je peux te dire que le jour où ta «déradicalisation» vomira autre chose d'incontrôlable, tu sauteras dans le premier avion... Et nous serons encore là pour payer ces bêtises ! Nous dont le toit, le ciel et la maison s'appellent Algérie !
M. F.

 

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