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Haltes Estivales

Où sont les ricaneurs d'El-Alia ?

Publié par Maâmar Farah
le 30.07.2020 , 11h00
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Jeudi dernier, nous publiions une chronique toute chaleureuse pour la mobilisation du Premier ministre Tebboune contre l'oligarchie (20 juillet 2017). Dans le texte suivant, publié 15 jours plus tard (3 août 2017), premières interrogations sur les intentions réelles du pouvoir... Et une scène troublante au cimetière El-Alia.

Haddad qui rit au cimetière aux côtés de Saïd Bouteflika et de Abdelmadjid Sidi Saïd : voilà l’image qui aura marqué les Algériens durant la semaine écoulée. Elle n’est pas anodine ! Au-delà de son incongruité car elle a lieu au moment où l’on enterre un grand de la Révolution, cette image a été interprétée politiquement comme un soutien de taille au chef des patrons, l’inénarrable Ali Haddad dont les jours semblaient comptés depuis les coups de semonce en série du Premier ministre (Tebboune, ndlr).
Triste Algérie où il faut aller aux cimetières pour comprendre les enjeux, les batailles cachées et celles qui ne le sont pas, les alliances et les contre-alliances. Aux enterrements, et partout dans le monde, on va pour exprimer une douleur, manifester sa sympathie aux familles des disparus ou honorer les grands qui laissent une histoire de combat pour la liberté et la dignité à la Nation. Chez nous, les photographes et les cameramen se pressent aux portillons de ces lieux proches du sacré, pour y fixer des poignées de mains, des rencontres singulières : matière vivante pour les chroniqueurs et les analystes politiques. Ce pays semble bien mort, totalement putréfié pour aller fouiner, entre les tombes, la matière qui va alimenter la chronique politique de la semaine ou du mois. Comme si ces personnages de l’ombre, qui passent et repassent derrière l’opaque écran d’une actualité insipide, prenaient réellement vie au cimetière, avec de vrais sentiments, de vrais visages expressifs, des gestes authentiques qui sont instantanément interprétés politiquement.
Il y a le pouvoir institutionnel, ces ministres dont la carrière tient aux caprices d’un jeu politique dont ils subissent les sautes d’humeur ; il y a ces députés qui ne pèsent réellement aucun poids et n’ont d’utilité que pour voter des lois qui les dépassent et qui peuvent se contredire au cours d’une même législature ; il y a ces hauts cadres qui sont le vrai centre actif du pouvoir, ceux qu’on ne voit pas mais qui font tourner la machine ; il y a les walis, cooptés ou pas, qui gèrent leurs carrières en essayant de faire plaisir à leurs sponsors… Tout ça n’est pas le pouvoir. Tous ces visages qui défilent au JT n’ont rien à voir avec le pouvoir qui décide, nomme et dégomme ! Le vrai pouvoir fait l’accolade ou rigole dans les cimetières. Il faut attendre un enterrement important pour le revoir. Et l’on se met alors à supputer : qui est à côté de qui ? Qui tient la main de qui ? Qui fait la gueule à qui ?
Et je reviens à cette image désopilante d’un Ali Haddad ricanant aux dents de sagesse ! Il ne riait pas pour rire. Il nous envoyait un message : je suis aux anges ! Personne ne peut m’inquiéter. Curieux hasard : hier, en feuilletant la collection du Soir d’Algérie, je retrouve ce gros titre en Une (21 janvier 2016) : Ali Haddad : «Je n’ai peur de personne !» Et j’ai fait le lien avec ce fou rire… Et j’ai promené mon regard sur la photo : à une ou deux personnes plus loin, se tenait le pauvre Tebboune, visage fermé, gueule de bois après l’orgie de mots qu’il a déversés sur le chef du FCE.
Je vous avoue que j’y ai cru. Certes, je laissais la porte ouverte à un petit doute. Le titre de la chronique du jeudi passé l’exprimait d’ailleurs clairement ! «Avons-nous échappé à l’oligarchie ?» J’ai le regret d’écrire cette semaine : «Non ! Nous n’y avons pas échappé ! L’argent ne sera pas séparé de la politique. L’argent veut toute la politique ! Il veut avoir plus de projets qu’il ne peut réaliser, plus de crédits, plus de facilités. Il veut exporter les devises en toute impunité, continuer à acheter des biens à l’étranger avec l’argent de notre pétrole. Voilà la réalité.»
Ainsi donc, même le président de la République ne peut pas remettre à sa place cette oligarchie ! Car il faut rappeler que le Premier ministre n’a pas inventé cette affaire tout seul. Il a fait part d’instructions claires du chef de l’État pour mettre un terme à tous ces dépassements qui ont atteint un seuil intolérable. Que cela ait été décidé par acquit de conscience ou juste pour déblayer le terrain moral avant les échéances de 2019, le fait est là ! Une vraie opération de moralisation était en cours. Concernant plusieurs secteurs, elle visait à stopper l’hémorragie de devises et des affaires de plus en plus louches. Les chantiers traînent alors que la pseudo-industrie de montage se présente comme un siphonnage de devises pour de simples opérations d’importations maquillées. Ajoutez à cela le manque à gagner au niveau des douanes et le faible nombre d’emplois créés et vous aurez l’image peu reluisante d’un secteur industriel qui ne tient que par les grands complexes intégrés qui sont un exemple de l’investissement productif public.
Il est vrai que ces mastodontes ont eu besoin de recapitalisations successives mais l’amélioration est perceptible. Il faut s’orienter vers des industries aux taux d’intégration appréciables et bannir ce bricolage où l’on ne produit rien : ce faux «Made in Algeria» est une filouterie qui ne profite qu’aux affairistes. Il y a un véritable plan de sauvetage de l’économie algérienne. Et ce sauvetage ne peut aboutir que si l’on change de cap, que si l’on sépare les industriels authentiques, ceux qui créent la richesse, des faux investisseurs mais vrais importateurs. Tebboune est monté au créneau et de larges pans de l’opinion publique ont applaudi. Pourquoi alors freiner ce plan ? Et qui en est responsable ?
Abdelaziz Bouteflika ne se manifestant que par des messages protocolaires et des discours écrits, il lui arrive cependant de réunir des personnalités de premier plan pour engager des opérations politiques ou sécuritaires importantes. S’il a tenu à rencontrer le nouveau Premier ministre en présence du chef d’état-major de l’ANP pour lui donner des instructions fermes en vue de moraliser la vie publique, mettre un terme au pillage des ressources financières du pays et relancer la machine économique, c’est qu’il est conscient, malgré sa maladie et son handicap, qu’il ne peut rester les bras croisés face à cette terrible mainmise de l’oligarchie sur la vie politique. Tebboune n’a rien inventé ! Ne fallait-il pas donc que tout le monde l’aide ?
Curieusement, les appuis les plus clairs sont venus d’une partie de l’opposition et de la presse, du moins celle qui reste à l’écoute de l’opinion publique et ne sombre pas dans les jeux de coulisses. Par ailleurs, l’absence de réaction de la justice et des services de sécurité, directement concernés par ces dépassements très graves, laisse poindre d’autres points d’interrogation qui ajoutent à l’opacité du tableau.
Des épisodes précédents ont confirmé cette double politique. Rappelons-nous les déclarations tonitruantes du Drabki à propos de plusieurs dossiers sensibles ! N’avait-il pas, en novembre 2015, épousé carrément la thèse marocaine sur le Sahara Occidental, laissant les chancelleries ahuries ? Pour lui répondre, le président de la République tenait, une semaine plus tard, une réunion au sommet avec le chef de l’État sahraoui.
M. F.

 

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