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Ibn Khaldoun, suite

Comme il fallait s’y attendre, «Ibn Khaldoun était-il hizb França ? », la chronique publiée ici la semaine dernière a suscité de nombreuses réactions de lectrices et lecteurs. Bien entendu, les messages, provenant comme il se doit de sources souvent anonymes, sont à classer au moins en deux catégories, largement inégales. Rien d’étonnant, la majorité confirme, et aggrave même, le procès en trahison contre le chroniqueur du quotidien Liberté, Amin Zaoui. Quelques correspondants de cette catégorie vont même, dans la foulée, jusqu’à inculper votre serviteur d’à peu près les mêmes chefs d’accusation que le ci-devant chroniqueur.
Une petite minorité, elle, soutient la liberté d’expression de l’écrivain et ne voit pas en quoi la chronique sur la «bédouinisation» attenterait à l’honneur ou à la dignité des Algériens. Quelques-uns de cette dernière catégorie estiment même que le débat public en Algérie a besoin de ce genre de brûlot comme un corps moribond a besoin d’électrochocs. Débat public ? Si tant est qu’il y en ait un !
De toutes ces réactions, nous avons choisi, arbitrairement, il va sans dire,  d’en commenter deux. Critères de ce choix ?  Qualité argumentative et retenue zen.
La première réaction vient d’une dame immigrée vivant dans le nord de la France. Bien qu'y étant née, elle reste très attachée à son pays, l’Algérie, où elle se rend plusieurs fois par an. Elle nous confie qu’elle vibre avec l’Algérie, ressent dans sa chair les douleurs de son peuple, ses colères et ses enthousiasmes. Elle en partage aussi les joies, malheureusement de plus en plus rares. Elle avoue que la première chose qu’elle fait le matin, avant de se rendre au lycée où elle enseigne l’histoire-géo, c’est de consulter en ligne la presse quotidienne algérienne. Elle suit donc l’actualité avec  régularité et même une forme de précision.
La bronca contre Amin Zaoui sur les réseaux sociaux ne lui a pas échappé. Sans grande surprise, d’ailleurs ! Premier commentaire : «Dans ce pays, on ne s’en prend pas à ceux qui commettent les méfaits, mais à ceux qui les dénoncent.»
Elle affirme cependant que l’auteur, connaissant sa société, savait bien où il mettait les pieds. Il ne devait pas ignorer que son ton pour le moins impertinent,   qui ne recule pas devant la polémique, susciterait fatalement ces réactions épidermiques défensives. C’est dans l’ordre des choses, s’agissant d’une dispute menée dans une sorte de cul-de-sac intellectuel où les coups de poing remplacent la force des arguments. Tout cela, elle le comprend. 
Ce qu’elle ne comprend pas en revanche, ce sont les réactions comminatoires de certains officiels. Amin Zaoui est dans son rôle de chroniqueur. Dans le cadre du débat, on peut lui répondre par des arguments. Mais de là à ce qu’il soit menacé, qui plus est par des officiels, cela, notre  correspondante avoue avoir du mal à l’assimiler. Plus grave encore, elle reste stupéfaite devant l’inaction de la justice face à des menaces de représailles physiques formulées publiquement. Dire que notre justice est d’une promptitude olympique à s’autosaisir dans des cas moins flagrants de nécessité.
L’autre message provient d’un universitaire d’une ville de l’intérieur de l’Algérie qui n’est pas du tout d’accord avec les propos du chroniqueur. Non pas qu’il ne partage pas le constat qu’il a établi, mais il le soupçonne de profiter de cette situation de dégradation tous azimuts pour régler des comptes avec l’appartenance de beaucoup d’Algériens au monde du nomadisme ou, plus largement, de la ruralité qui, en aucun cas, ne sont des tares.
On ne peut pas, dit-il, ne pas partager ce calamiteux check-up qu’Amin Zaoui n’est ni le premier ni le seul à entreprendre concernant la dégradation des villes en Algérie. L’état dans lequel elles se trouvent, en particulier en période d’Aïd el-Kebir, est alarmant. Mais ce correspondant fait observer qu’on ne peut pas sensément s’en prendre aux Algériens de différentes catégories sociales en épargnant totalement les pouvoirs publics en tant que tels, non pas comme individus gagnés par la déréliction ambiante mais comme corps constitués et échelon d’une hiérarchie appliquant une politique venant d’en haut. 
Après tout, même si les citoyens sont responsables de leur comportement face aux lois, c’est l’Etat  qui a le pouvoir  et le devoir de les faire respecter. L’échec des citoyens est donc aussi et d’abord celui de l’Etat. On ne peut pas tout ramener à l’incivisme des Algériens. L’incivisme, c’est aussi le civisme moins la coercition exercée par les garants de l’application des règles de vie collective.
Mais le gros morceau c’est la référence que notre correspondant trouve schématique à Ibn Khaldoun dont on tire abusivement quelques citations défavorables aux tribus bédouines. Ibn Khaldoun a certes écrit des pages impitoyables mais il n’a jamais tu non plus sa fascination pour le monde bédouin. La conclusion de l’inadaptation des tribus nomades à la construction des villes est amenée par une réflexion sur la civilisation.
Sur ce, essoufflée comme on s’en rend compte ici, cette chronique va prendre quelques vacances. Rendez-vous : dimanche 30 septembre. 
A. M.