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Ici mieux que là-bas

La légende Saïd Mekbel

Publié par Arezki Metref
le 05.12.2021 , 11h00
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DÉCALÉ. Envie de répercuter cette interrogation superflue envoyée par un ami, laquelle mérite d’être posée, mais qui n’a rien à voir – mais alors rien ! — avec le propos qui va suivre. La question est la suivante : Le cachirisme est-il un patriotisme ? Heu...

SOUVENIR. Pourquoi y a-t-il dans la vie de chacun des moments importants, du moins on le croit, dont on ne garde aucune souvenance, et d’autres, présumés anodins, dont on conserve nettement la trace ? Le fait est que je tiens un souvenir extrêmement précis de ma dernière rencontre avec Saïd Mekbel. Je le revois à la rédaction de Ruptures, rue du 19-Mai à Alger-Centre. Saïd Mekbel, billettiste vedette du quotidien progressiste Le Matin, tenait une rubrique sociétale à notre demande dans l’hebdomadaire que nous venions de lancer quelques semaines plus tôt. Après l’assassinat de Tahar Djaout qui l’avait profondément meurtri, il était tout naturel que nous fassions appel à lui pour intégrer le Comité Vérité sur l’assassinat de Djaout – histoire sur laquelle nous reviendrons un jour — avec Arezki Aït Larbi qui en fut le pivot. Le comité se réunissait dans nos bureaux.
Au choc de l’assassinat de Djaout s’ajouta très vite celui d’un autre membre du comité, l’éminent psychiatre Boucebsi. Ce second assassinat, nous l’avions tous ressenti comme une sanction censée être dissuasive. Les membres du comité commencèrent légitimement à avoir quelque inquiétude pour leur vie. C’est à la faveur de ce qui dut être l’ultime réunion de ce comité dans la deuxième quinzaine de juin 1993 que je vis pour la toute dernière fois Saïd Mekbel.
Je me souviens avoir reçu avec lui et Arezki Aït Larbi la visite impromptue de policiers en civil. Ils demandèrent les coordonnées de chacun des membres du comité dans le but, nous dirent-ils, de les protéger. Demande à laquelle nous ne pouvions donner suite. Puis, nous sommes allés, vraisemblablement avec Nadjib Stambouli, prendre un verre chez El Batni, comme nous appelions ce troquet de l’ex-rue Pasteur. Là, nous avons bavardé dans un mélange de gravité et de légèreté, comme c'était toujours le cas avec Saïd Mekbel. Il voulait savoir ce que nous comptions faire de Ruptures post-Djaout. Nous lui avons réitéré l’engagement de le maintenir, promesse que nous ne pûmes tenir pour deux raisons. Une sorte de complot politico-administratif a aggravé la fragilité du journal, ce à quoi se sont ajoutées des menaces précises. Nous avons quitté Saïd sur le trottoir. «À la semaine prochaine !», dit-il. Ce fut notre dernière rencontre, du moins avec moi. Nadjib Stambouli a dû certainement le revoir.

BILLET. Ce qui rendait Saïd Mekbel singulier dans le paysage de la presse écrite algérienne, c’était sa maîtrise de ce genre difficile qu’est le billet de presse. Il en était le maître. On sait qu’il a commencé à pratiquer ce genre dans Alger-Républicain, ressuscité au lendemain de l’indépendance sous la direction de Henri Alleg. Il était physicien, ingénieur de formation, et travaillait pour Sonelgaz. Il pratiquait le journalisme par engagement politique et par ce goût de l’écriture qui était puissant chez lui. D’ailleurs, il s’essayait à la nouvelle, au récit et au roman. Quand Alger-Républicain fut interdit, pendant toutes les années qui ont suivi, de 1965 à 1990, Saïd Mekbel a écrit quotidiennement son billet qui finissait dans un tiroir à défaut d’un journal pour le publier. Cela a maintenu son niveau d’exigence scripturale et aiguisé son sens de l’observation, car la pratique du billet pousse à observer les phénomènes de société. Quand Alger-Républicain reparut, son billettiste était au meilleur de sa forme. Puis il y eut cette aventure du Matin dont il fut un pivot et même le directeur à un moment donné.

ASSASSINAT. Le 3 décembre 1994, Saïd Mekbel déjeunait dans une pizzéria à Hussein-Dey, lorsque deux hommes, assis à la table voisine, l'abattirent. Quelque temps plus tôt, un reportage d’une télévision française montrait les précautions qu’il prenait pour se protéger. Mais rien n’y fit. Il était persuadé à raison qu’il était sur la liste. Le jour de sa mort, son dernier billet devenu funestement célèbre, paraissait dans Le Matin. « Ce voleur… » lui était inspiré par l’assassinat, quelques jours plus tôt, de deux journalistes. Une odeur de meurtre planait sur le pays et on voulait régler leur compte aux journalistes, ou du moins à certains d’entre eux.

LÉGENDE. Avec Tahar Djaout et d’autres, pour leur combat anti-intégriste et antisystème, Saïd Mekbel est entré dans la légende, et il le mérite. Il a payé de sa vie une indépendance d’esprit courageuse et assumée. Dans un jeu de dupes, où on ne sait trop qui est qui, il est de bonne guerre, mais c'est néanmoins affligeant que sa mémoire soit prise en otage notamment par ceux qui veulent accabler le pouvoir, non pas par goût de la vérité, mais pour dédouaner les islamistes.

MÉMOIRE. En ce triste anniversaire de sa mort, il méritait bien sûr cette évocation, et notre reconnaissance pour avoir payé de sa vie une liberté de la presse à présent passablement confisquée. Les billets de Saïd Mekbel dans lesquels il dénonçait indifféremment les chefs intégristes et les généraux pourraient-ils paraître dans les journaux d’aujourd’hui ?

DÉCALÉ 2. Non, le cachirisme n’est pas un patriotisme, ce serait juste le mimétisme de celui des maîtres du moment.
A. M.

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