Rubrique
Ici mieux que là-bas

Le clavier givré

Publié par Arezki Metref
le 08.12.2019 , 11h00
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Eh bien, même crevé, usé, laminé, assourdi, abasourdi, et à l’extrême, je ne passerai pas mon tour ! Non pas que l’envie m’en manque, - alors, là ! -, mais je persiste et signe car il y a ceci à te confier ici et maintenant, en urgence et en accéléré, en noir et blanc et en couleur, en vice et en versa : franchement, je suis paumé !
Voilà, c’est dit. Simplement : paumé ! Cinq lettres. C’est rien, cinq lettres. Banales. Oui, je sais, tu auras la gentillesse de rétorquer, connaissant ta bienveillance, que ça arrive à tout le monde. A un moment ou un autre, on perd le fil. On saute une marche. On rate une croche. On ampute une double croche. C’est comme ça. Parfois, on a la trouille et même pas le courage paradoxal de le reconnaître. Une brume épaisse envahit soudain le cerveau. L’être humain a, en général, un frein de langue. Tout le monde n’est pas comme ce ministre qui a égaré son surmoi et qui lâche tout sur son chemin sans peur, et sans reproche de sa hiérarchie.
Mais, non. Je suis paumé. Non pas que je ne sais quoi penser, mais il devient de plus en plus ardu de le dire.
Trop de balises, de guérites, de chevaux de frises, de chicanes partout. Trop de vigiles, de cognes, d’argousins qui scrutent parole (vraie) et (faux) pas. Trop de spadassins dans la rue, sur le Web, sur les téléphones, aux fenêtres, derrière les portes cochères, à la ville et aux champs, dans les escaliers d’immeubles, et même dans la partie du cerveau qui abrite, dit-on, la jugeote.
Tu bouges un neurone, tu soulèves un sourcil, tu envoies un message à une synapse, et hop ! tu es fiché d’abord, et fichu ensuite.
Pourtant, il y a à dire. Le Hirak a produit un gisement d’intelligence collective qui mériterait qu’on y puise les précieuses pépites qui ne reviendront peut-être jamais. Nous vivons un moment de grâce. La grâce d’un peuple ! C’est fabuleux, cette métamorphose pacifique et exemplaire qui a su réaliser comme un miracle : «Il a tiré ce qu’il y a de meilleur en nous, qui était enfoui», me disait Arezki Aït Larbi.
Du coup, quand tu es paumé et que tu dois quand même t’acquitter de la remise de ta copie, tu fais confiance au clavier. Les doigts circulent sur l’Azertyuio^$p, pas forcément dans l’ordre, pas fatalement avec harmonie, et descendent en zigzag vers les autres lignes de lettres. Tu ignores ce qui va s’écrire. Alors là… Une sorte de « Cadavre exquis » cybernétique, une roulette russe sans Poutine, un jeu de hasard ni haram ni hallal, qui s’en tape un peu de tout ça en vérité. Possible qu’on ne parle pas du tout du 42e vendredi du Hirak et de cette énième preuve massive de la détermination d’un peuple à ne pas se laisser conter fleurette. Par qui ? O baladins allongés de képi ! 
Allez, on ne parle pas du Hirak ! C’est trop clivant, dit ce type qui, a lui tout seul, a tout compris contre tout le monde. Le contre-Hirak révèle des gourous en miniature et en chambre qui arrivent à dire à ce peuple que ce n’est pas lui qui défile tous les vendredis ! Bien vu ! 
On parle du… contraire. Des manifestations en faveur des élections ! Ils ont le droit, eux aussi. Mais oui, ils ont le droit. Mais avec quels arguments bataillent-ils ? Ils font peur aux gamins. «Dites à vos parents que s’ils ne votent pas, ce sera la guerre et les gosses vont être envoyés.» Vise un peu la hauteur de vue citoyenne !
Je veux bien, moi, qu’on parle des manifs pro-élections. Le type nous dit que le Hirak a tous les moyens d’info. C’est vrai, le Hirak a tous les titres de la presse publique, l’agence de presse et les radios nationales et locales et les télés. Je veux bien donc qu’on en parle, de ces manifs, sauf qu’en dehors des plans serrés de la télé qui licencie les gros, on ne les a pas beaucoup vus, ouallah !
Possible aussi que les doigts dérivent vers ces touches du clavier qui vont déclencher un mot qui, lui-même en entraîne d’autres et que tout cela suscite une polémique ou plutôt l’aggrave car elle est déjà pas mal faite. Par exemple, ce discours un peu surréel d’un ministre qui nous ramène à l’âge de pierre de la communication. Moi, je trouve que ce sont des propos en faveur du Hirak, qu’il a tenus ce monsieur Jourdain qui s’ignore. Si, si, je te jure ! Il a montré, avec cette trivialité si caractéristique à son univers, que le Hirak est a contrario civique, bien élevé, pacifique et même pas rancunier. Si peu. Le sieur en a pris pour son grade, lors de la marche de vendredi mais, au fond, ce n’est pas méchant.
Et puis, euh !...
La semaine prochaine, on aura un… nouveau Président. Je ne sais pas ce que ça veut dire un nouveau Président, dans ces conditions. Mais un nom nouveau s’ajoute à la liste...
Le clavier bout ! Mlkjhgfdsq : la deuxième ligne à l’envers. Ça doit bien vouloir dire quelque chose en quelque langue. De partout ont afflué, vendredi soir, des images impressionnantes du Hirak. Au lieu de fléchir, il a, au contraire, crû. Et c’est aussi pacifique que depuis le début. Ce pacifisme qui dure, en dépit des provocations qui vont loin, est en soi une caractéristique de renouveau.
Wxcvbn, ;:!: c’est la ligne du bas ! Il est givré, ce clavier, pas de doute !
A. M.

 

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