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Les hirako-sceptiques et le moral du peuple

La séquence 49 du Hirak a été une vague qui submerge une fois de plus la frilosité des impatients à voir se réaliser ici et maintenant le « résultat » suprême, c’est-à-dire la prise de pouvoir. Elle a emporté aussi les prédictions amères des Cassandres qui décrètent le Hirak en miettes. Elle décoiffe même la prudence de ceux qui voient dans un relâchement, palpable mais difficile à illustrer par les statistiques, un reflux prévisible dans un processus qui n’est pas rectiligne. Après tout, dans l’absolu, il n’est pas anormal et encore moins rédhibitoire qu’un mouvement informel, mais qui a su inventer une forme de cohésion dans l’intelligence collective de l’action commune, connaisse un peu le reflux après de nombreux temps forts et surtout après avoir subi une élection imposée. C’est une évidence que de répéter qu’aucun mouvement  révolutionnaire n’a atteint son but de façon instantanée et du premier coup, à commencer par celui qui a fini par libérer l’Algérie du colonialisme.
La question qui paraît incontournable aujourd’hui n’est pas de savoir si le Hirak a réussi ou échoué. Elle consiste à se demander plutôt pourquoi il tient encore, et pourquoi se renforce-t-il même, après la tenue de l’élection du 12 décembre qui était censée lui donner le coup de grâce.
Donc, c’est tout simple : pourquoi, en ce quarante-neuvième vendredi, en dépit des interpellations de plus en plus musclées, des arrestations, des enlèvements même, en dépit des menaces, en dépit de l’interdiction d’accès à certaines rues et places, et de la disposition des cars de police dans d’autres pour gêner les marcheurs, le Hirak continue-t-il à envoyer ses déferlantes pacifiques et résolues dans presque toutes les wilayas du pays ?
Pourquoi, malgré le martèlement qui vise à le fragmenter en présentant le mouvement comme un phénomène circonscrit à la Kabylie avec la connotation de manipulation de l’étranger devenue un classique caricatural, ce dernier se poursuit-il dans l’ensemble du territoire national ? Pourquoi, en dépit de la libération de quelques détenus d’opinion, monnaie d’échange douée en théorie de la capacité d’obtenir miraculeusement un « apaisement », les manifestations reprennent-elles de plus belle, avec en prime la présence des détenus libérés en qui sans doute le pouvoir de fait a enlevé la peur de la prison faisant de jeunes primo-manifestants des militants déjà trempés et impavides, donc déterminés ?
Pourquoi tout le travail de dénigrement du Hirak ne l’a-t-il pas amoindri, ni en nombre de manifestants, ni en détermination, ni en créativité, ni en réactivité politique ? Pourquoi, ce mouvement tient-il à flots continu depuis une année bientôt, poussant le système à user de la répression pour survivre, lui qui pourtant est enraciné depuis près de 60 ans avec ses clientèles et la puissance de l’Etat mise à sa disposition?
Ce sont toutes ces questions qui sont à l’ordre du jour et non pas celles qui convoquent la diversion que campe la binarité du succès ou de l’échec.
En vérité, nous nous trouvons devant un mouvement révolutionnaire qui, il faut le répéter, ne dispose pas d’une feuille de route innée, d’un programme pré-écrit et d’objectifs à atteindre prédéterminés. C'est en marchant qu'il apprend la marche. Ce que ce mouvement spontané a de remarquable, c’est que, populaire, disparate dans sa composition sociale, divers dans les intérêts des classes qu’il réunit, contradictoire et même antagonique dans les idéologies qui le traversent, il réalise le rêve politique qu’aucun parti, aucune personnalité n’est jamais parvenu à atteindre : fondre, dans le même mouvement d’ensemble pacifique et constructif, toutes les composantes de la société algérienne pourtant nourrie à la division et à la haine de l’autre. Faire accepter la diversité sans attenter à la singularité ! C’est cela qui est en train de s’auto-réaliser dans les manifestations, et qui fait qu’aujourd’hui, l’Algérie d’en bas ne ressemble plus à ce qu’elle était il y a un an. Le pouvoir, lui, ne ressemble plus à l’ancien, visiblement que par le changement de certains hommes.
Pour autant, il n’est pas interdit de se poser des questions sur le devenir du Hirak. Mouvement social, processus de changement soumis à des phases de tâtonnement, il passe fatalement sous les fourches caudines de l’autocritique et de la critique pour déjouer les pièges et les chausse-trappes, qui lui sont déjà tendus à foison. L’autosatisfaction en est une, des plus redoutables. L’expérience des mouvements politiques et sociaux en Algérie montre que l’un des pires ennemis de la protestation de masse est l’autosatisfaction qui transforme en dogme sacré et donc intouchables les idées défendues par un mouvement qui triomphe et surtout au moment de ce triomphe. On connaît cela depuis le PPA en passant par le FLN et les mouvements d’opposition eux-mêmes imprégnés de la culture du parti unique, réfractaire avec virulence à toute autocritique et encore moins à la critique.
Mais sans doute y a-t-il critique et critique ! L’humoriste français Desproges mettait en garde à propos de l’humour : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui .» On peut le paraphraser : le Hirak est critiquable mais  pas  avec n’importe qui !
Le Hirak ne peut échapper à l’analyse, à l’étude sociologique et politique, aux questionnements sur la méthode, à l’observation journalistique. Il peut subir les affaissements de l’humeur de hirako-sceptiques.
Mais on comprend qu’il ait du mal avec ses ennemis déguisés qui attentent impunément au moral du peuple.
A. M.