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Mohamed Saïl, l’anarchiste de Sidi-Aïch !

Publié par Arezki Metref
le 02.05.2021 , 11h00
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Nous sommes en mai 1925. Mohamed Saïl, 31 ans, originaire de Taourirt des Aït-Ouaghlis, non loin de Tibane, revenu de France pour porter des fonds recueillis au profit du journal anarchiste Le Flambeau, paraissant à Alger, entre dans un café de Sidi-Aïch. Au cours d’une conversation, il s’en prend ouvertement au « régime des marabouts qui bernent les populations » (« ignobles valets des civilisateurs français », dixit Le Flambeau). Un informateur de la police le dénonce aussitôt. Il est jeté dans une « geôle infecte », selon ses propres propos, où il croupira pendant 10 jours. Il refuse d’exécuter le travail forcé dans le jardin de l’administrateur. Châtiment : il est privé de nourriture pendant 48 heures. Ce n’était pas la première fois qu’il était incarcéré, et ce ne sera pas la dernière. Il totalisa 11 ans de prison sur ses 59 années de vie. Il avait déjà été interné pour insoumission puis désertion pendant la Première Guerre mondiale.
C’est que ce jeune homme, militant anarchiste depuis l’âge de 17 ans, était à sa manière un farouche pionnier de l’irrédentisme et de la colère contre l’exploitation et les atteintes à la dignité.
Qui était donc ce personnage exceptionnel, parti d’un petit village kabyle pour accéder à l’universalité de l’anarchisme internationaliste, organisateur hors pair et militant inflexible ? Philippe Bouba disait de lui qu’il était « l’anarchiste algérien le plus connu et le plus prolifique » (L’anarchisme en situation coloniale, le cas de l’Algérie, thèse, 2014). Jacques Prévert lui dédia son célèbre poème Étranges étrangers qui débute par ces vers faisant directement référence aux siens :
« Kabyles de La Chapelle et des Quais de Javel,
Hommes des pays loin
Cobayes des colonies… »
Né le 14 octobre 1894, il grandit sous le joug colonial dans son village dont il fréquenta l’école primaire. Peu instruit, mais brillant autodidacte, ce lecteur passionné forgera le redoutable polémiste et journaliste de combat qui fustigera dans les journaux anarchistes, à la fois le système colonial, le capitalisme et le stalinisme. 
Il vécut du métier de chauffeur-mécanicien puis, après une blessure à la main, devint réparateur de faïence. On ignore les circonstances de son départ pour la France. Ce qu’on sait, c’est qu’il fonda, entre autres organisations anarchistes, avec Slimane Kiouane, le Comité d’action pour la défense des indigènes algériens (1923) donc bien avant la création de l’Étoile nord-africaine.
En 1929, il créa le Comité de défense des Algériens contre les provocations du centenaire. Dans un article paru dans La Voix libertaire (n°30 du 21 septembre 1929), il dénonce « le gouvernement et la bourgeoisie française » qui  s’apprêtent à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie avec des formules au vitriol : « Nous verrons à cette occasion les patriotes et les chauvins de tout acabit s’en donner à cœur joie ; les folliculaires appointés des grands bourreurs de crâne, proclameront en de massives colonnes, les vertus civilisatrices de la France. Que nous a donc apporté cette France si généreuse dont les lâches et les imbéciles vont partout proclamant la grandeur d’âme ? »
Si son combat s’exerce sur plusieurs fronts, sa condamnation du système colonial demeure la colonne vertébrale de son militantisme. Il n’a eu de cesse de déconstruire le discours civilisationnel de la France par une critique virulente du Code de l’indigénat « qui fait des Algériens des êtres diminués » et, de façon générale, des « violences concrètes », massacres, destructions des villages, viols, meurtres, etc.
Dans le nuancier complexe de la gauche de l’époque, il était communiste libertaire. Partisan de la lutte des classes, il était néanmoins opposé à toute sorte d’autorité étatique, a fortiori au stalinisme. Son antimilitariste était orienté contre l’armée et les guerres d’État, mais il était adepte de la guerre révolutionnaire. En 1936, il n’hésita pas à combattre le fascisme en Espagne. Il répondit à l’appel des milices anarchistes espagnoles enrôlées dans la colonne Durruti. Blessé, il sera rapatrié en France où il poursuivra son action militante.
En 1937, il manifeste contre l’interdiction du PPA. Pendant l’occupation allemande, il est arrêté et interné dans le camp de Rion-des-Landes, en France. Il s’en évadera et, farouche et inlassable, il se spécialisera dans la fabrication de faux-papiers.
Après la Seconde Guerre mondiale, il est toujours étroitement surveillé en temps qu’activiste. Abonné aux perquisitions, c’est au cours de l’une d’entre elles que la police saisira une grande partie de sa bibliothèque. Cruelle perte pour cet amoureux des livres. Provocateur, il assume publiquement ses engagements allant jusqu’à planter un drapeau rouge et noir devant son pavillon d’Aulnay-sous-Bois, dans la région parisienne.
Anarchiste, il n’était pas nationaliste dans le sens généralement admis dans les mouvements anticoloniaux des années 1950-1960. Mais il était pour la libération du peuple algérien de la domination coloniale qu’il avait combattue toute sa vie. Pour l’anarchiste qu’il était, la libération signifiait une refonte de la société algérienne sur des bases d’autogestion.
Très tôt, dès les années 1920, il comprit que l’oppression coloniale ne pourrait qu’aboutir à une insurrection : « Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils » (Le Libertaire du 16 août 1924.)
Comment ne pas partager ce questionnement légitime : pourquoi un militant de cette envergure n’a-t-il pas marqué les mémoires ? Sans doute pour plusieurs raisons. Entre autres hypothèses avancées par Francis Dupuis-Déri(1) dans son récent ouvrage consacré à Mohamed Saïl, le fait que les anarchistes soient toujours restés dans la marge. À quoi s’ajoute l’absence de leurs propres réseaux de diffusion lesquels sont mobilisés par les communistes, leurs ennemis de toujours.
Le 14 octobre 2016, la mémoire de Mohamed Saïd fut célébrée dans son village natal de Taourirt.
A. M.

1) Divers travaux confidentiels ont été consacrés à Mohamed Saïl, souvent dans la sphère libertaire. À signaler le récent ouvrage de Francis Dupuis-Déri, Mohamed Saïl, l’étrange étranger, écrits d’un anarchiste kabyle, aux éditions Lux, Canada.

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