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Ici mieux que là-bas

Rêveries d’un conducteur algérois

Publié par Arezki Metref
le 04.08.2019 , 11h00
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C’est l’été, et il y a encore de la moche circulation à Alger, et de la très forte. C’est quoi, ça ? Ça fait rêver ? Une virée à la plage ? Ouais ! Il est déjà périmé, et depuis fort longtemps, le temps où du centre, on était à un coup de volant de la plage et qu’on pouvait s’y rendre plutôt avec plaisir. Une virée vite fait à Aïn Taya, on se gare sans difficulté, sans la hargne du parkingueur et puis du parasolier, on pique une tête dans l’eau du bain de la Méditerranée et puis on voit venir.
Coincé dans un bouchon, je rêve à ce temps que l’on pourrait, comparé à aujourd’hui, considérer comme béni. Essayer d’aller se baigner dans une ville qui, comme Alger, est au bord du littoral ? Mais aller où ?... J’ai rêvé, comme les jeunes de manifestations algéroises, pouvoir me baigner, avant la fin de l’été, à Club-des-Pins reconquis sur… l’ennemi.
J’ai abdiqué devant la résignation à renoncer à filer à Kadous où jadis j’aimais bien, allongé sur une serviette dans la quiétude vespérale, achever les mots croisés d’El Moudjahid. On prend son pied comme on peut.
Les bouchons d’Alger, ça fabrique des rêveries. J’te jure ! J’ai rêvé, comme Rousseau, que je me baladais dans la campagne en délayant des pensées sur l’éducation et l’équilibre de l’homme. Mieux : j’ai rêvé que je cueillais de l’origan sur les flancs du Djurdjura. Pas mieux pour se calmer les nerfs !
En sueur parce que la climatisation de la bagnole déconne à son tour, je me rêve dans la maison forestière, sur les hauteurs de la montagne, à pique-niquer en écoutant les histoires qui se sont passées pendant la guerre de Libération.
Je rêve, mais là je baisse un peu le son, redescendre vers Mchedellah, à la recherche des racines de la famille. Les ancêtres seraient partis de là, de ces plaines écrasées par la canicule, et que c’est émouvant de retrouver ce vieil oncle de 87 ans qui trouve que le monde a changé.
Je rêve, aussi, de ces dizaines de rencontres spontanées, chaleureuses, qui montrent que, par delà le temps, nous sommes et restons un peuple, le même, celui qui a forgé ce qui le cimente dans le combat pour sa survie et sa liberté.
Dans l’embouteillage où je me morfonds à hauteur de la Grande-Poste, à Alger, est-ce que je rêve des manifestations de l’insurrection citoyenne ? Sans doute… En dépit de la dictature du mercure, et celle de la casquette, des millions d’Algériens continuent à descendre dans la rue pour parachever les revendications d’un changement de système.
Quoi que le pouvoir puisse imaginer comme biais pour sortir de la crise sans sortir du système qui la génère et la nourrit, et qui lui est consubstantielle, ça ne trouve pas grâce aux yeux des Algériens. L’exhumation régulière de vieilles reliques politiques comme issue devient une plaisanterie qui gagnerait à être écourtée. Les plus courtes sont les meilleures, on le sait.
Mais je ne fais que rêver, coincé dans un bouchon, avec la radio qui continue de débiter des infos taillées dans le bois du système. Zappe vite !
Mais je rêve, vraiment, que devant l’avalanche de procès, de mandats de dépôt, d’arrestations, d’emprisonnements, que les vrais coupables soient aussi - je dois aussi - devant les tribunaux. On juge les ouailles et pas le gourou, les saints et pas le bon Dieu !
La circulation bouge un peu. Dans combien de temps atteindrai-je Tizi-Ouzou ? On m’a dit que depuis le début du mouvement citoyen du 22 février, les Algériens ont fait une mue. Ils ne se ressemblent plus. Ils sont paisibles, déférents, polis, emplis de civisme. Mais je ne sais pas si ça se voit sur la route… Y a toujours ces satanés slalomeurs, criminels en puissance, des qui ne respectent aucune règle de la route.
Je rêve d’une route tranquille comme une chanson d’Akli D. Une route où tu peux rouler à droite à la vitesse qui te convient, sans être doublé encore plus à droite, et sans subir les coups de klaxon menaçants ni les gestes qui te promettent l’enfer.
Et voilà que le rêve du coincé dans l’étuve en bitume d’Alger devient réalité, ou presque, un matin de vendredi très tôt. Tu prends la route de la Kabylie à 5 h du mat et tu roules comme dans un film américain. Personne ne t’embête et en conduisant dans la quiétude de ton habitacle, tu rêves à des choses plus… sérieuses.
Quoi ? Découvrir la famille éparpillée à travers monts et vaux ? Ecrire un livre sur l’âge tendre des logiciels de location ? Finir les mots croisés en tifinar d’il y a quinze ans ? Redresser l’autoroute ratée par je ne sais quel constructeur indélicat ? Convertir la Grande Mosquée Bouteflika en Val-de-Grâce dialna ?
Plein de choses sympas à rêver. Par exemple que ceux qui nous gouvernent comprennent que c’est sérieux, ce que dit le peuple depuis plus de 24 semaines et que les solutions de dînette n’ont plus aucun sens. On dit tous, non ?
Rêver aussi que je puisse, ici, appliquant la mesure du ministre de l’Enseignement supérieur, rédiger cette chronique en anglais. Changer de langue ou de ministre ? Devine !
A. M.

 

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