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Victor Jara, le «saint révolutionnaire»

Il arrive aussi que les dictons de chez nous aient raison… mais ailleurs ! Ainsi en est-il du suivant : «Ravisseur d’âmes, où iras-tu te cacher ?»
Les bourreaux du chanteur progressiste chilien Victor Jara ont été retrouvés, jugés et condamnés 45 ans après leur horrible crime. Sans doute pensaient-ils que tout cela était fini, oublié, enterré. Sans doute estimaient-ils qu’après avoir commis l’abjection, ils pourraient mener une vie tranquille jusqu’à la fin de leurs jours sans rendre des comptes et sans payer l’horreur dont ils sont comptables. Eh bien, non ! En fait, la justice immanente, c’est aussi, parfois, celle des hommes.
Mais revenons à l’époque de cette tragédie. Nous sommes en 1973, au Chili. Le 11 septembre de cette année-là, un général félon portant le sinistre patronyme de Pinochet, lequel finit par devenir carrément synonyme de dictateur, commet un coup d’Etat télécommandé à partir de Washington et renverse le socialiste Salvador Allende. Cet homme de gauche modéré, vigilant par conviction patriotique, devant les intérêts des multinationales nord-américaines, avait été élu trois ans auparavant, le 3 novembre 1970 avec le soutien de l’Unité populaire, une coalition de partis de gauche. L’objectif était de trouver la «voie chilienne vers le socialisme, une voie non violente et légale». Pour y parvenir, le gouvernement d’Allende savait que cela passait nécessairement par la nationalisation des secteurs clés de l’économie et par la réforme agraire. Mais la droite chilienne, soutenue et actionnée par les USA, alliée à l’armée chilienne, refuge d’officiers fascistes, ne pouvait supporter la réforme agraire et les nationalisations touchant aux intérêts des multinationales qui pillaient le Chili. Dès l’élection d’Allende, les Etats-Unis qui étaient hostiles bien entendu à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche, montrèrent leurs intentions à travers l’avertissement explicite envoyé à ses chefs par l’ambassadeur des Etats-Unis au Chili, Edward Korry : «Mon pessimisme électoral de la nuit dernière s'est renforcé. Ni les politiques ni les forces armées ne se sont opposés à l’élection d'Allende ; nous n'avons plus la moindre parcelle d'espoir. Les Etats-Unis doivent commencer à prendre en compte la réalité d'un régime Allende. Nous ne pouvons compter pour l'instant sur les forces armées, chacun espérant qu'un autre prenne l'initiative et aucun n'étant prêt à assumer la responsabilité historique de faire couler le sang et de déclencher une guerre civile.»
Les Etats-Unis trouveront, trois ans plus tard, l’homme qui acceptera d’exécuter l’ignominie. Le coup d’Etat de Pinochet, qui a ébranlé le monde, est survenu au moment où l’expérience socialiste était en passe d’aboutir et constituait de ce fait une menace de contagion dans le contexte de l’impitoyable guerre froide que se faisaient le socialisme et le capitalisme à travers le monde. Assuré du soutien US, Pinochet a bénéficié de la logistique putschiste de la CIA, ce qui explique la sauvagerie du coup d’Etat mené dans une sorte de jubilation féroce adossée à un sentiment de puissance donc d’impunité.
Des milliers de morts et de disparus, tel sera le prix de cette forfaiture. Parmi eux, Allende lui-même y laissera la vie. Sitôt la prise de la Moneda, les militaires arrêtèrent des milliers d’opposants pour les entasser dans un stade de Santiago où passeront 40 000 prisonniers entre septembre et novembre 1973. Le plus illustre d’entre eux est l’artiste de 40 ans, Victor Jara, homme de théâtre, poète, musicien proche du Parti communiste, et l’un des porte-drapeaux de l’Unité populaire devenu l’étendard du socialisme et de l’anti-impérialisme chilien. Victor Jara était connu dans le monde entier et apprécié pour son engagement à gauche. Sa fin tragique a fait de lui un «saint révolutionnaire»
C’est sans doute cette aura qui déclencha l’acharnement barbare de ses bourreaux, les militaires chiliens préposés aux sévices infligés aux captifs du stade. Un certain nombre d’entre eux, sous le commandement du lieutenant Hugo Sanchez, le torturèrent des jours durant, lui coupant les doigts à la hache afin qu’il ne puisse plus jouer de la guitare, et lui intimant cyniquement l’ordre de chanter. Héroïque, il entonna l’hymne de l’Unité populaire repris dans un acte de résistance sublime par les 6 000 opposants regroupés ce jour-là au stade. Une rafale abrégea la majesté de son chant. Une autre descendit des dizaines de détenus. Victor Jara s’effondra. On retrouvera, lors d’une autopsie opérée des années plus tard, 44 impacts de balles. Un jeune fonctionnaire, en charge par la junte putschiste d’identifier les corps dans ce stade Chile où s’amoncelaient les morts, reconnut la dépouille de Victor Jara. Il le ramena clandestinement à Joan Turner, la veuve du chanteur, qui l’enterra le 18 septembre 1973 en présence de trois personnes seulement.
La dictature dura jusqu’à 1990. Dans le Chili post-Pinochet, Victor Jara devient à juste titre une légende d’héroïsme et d’engagement. Le 5 décembre 2009, sous la présidence de Michelle Bachelet, dont la famille a souffert de la répression de la dictature, après trois jours d’hommage populaire, Victor Jara est enterré symboliquement en présence de
5 000 personnes qui entonnent ses chansons. 40 ans après les faits, en 2013, quatre personnes dont Hugo Sanchez, l’officier responsable de la mort de Victor Jara, se rendent à la police. En 2015, un juge met en accusation 10 anciens militaires coupables de l’emprisonnement et de l’assassinat de Victor Jara.
Cinq ans après leur inculpation pour l’assassinat de Victor Jara, neuf militaires ont été condamnés, huit à 18 ans de prison et un à 5 ans pour complicité. Le dixième inculpé, Pedro Barrientos, qui aurait tiré le coup de grâce dans la nuque du chanteur, a fui en 1989, un an avant le départ de Pinochet du pouvoir, le Chili pour la Floride où il coule des jours prospères de vendeur de voitures. Les Etats-Unis n’ont pas répondu à la demande d’extradition de la justice chilienne.
On éprouve un soulagement à savoir que des fripouilles vont devoir payer leurs crimes. Aux suivants...
A. M.