Kiosque arabe / Kiosque arabe

De bien étranges similitudes

Au lendemain de la victoire d’Erdogan aux élections présidentielle et parlementaires turques, un dirigeant de son parti, l’AKP, a résumé en quelques mots le sens de cette victoire. Il a expliqué lors d’un meeting que «les damnés de la terre s’en étaient remis à Dieu de leur triste condition, et Dieu avait répondu à leurs suppliques en faisant élire Erdogan».(1) Voilà ce qu’est devenue la Turquie moderne, fondée par Kemal Atatürk, après l’abolition du califat ottoman, cher aux islamistes. «Dieu», en l’occurrence, c’est un réseau médiatique sous contrôle, une opposition privée d’accès à la télévision, quand elle n’est pas bâillonnée ou incarcérée. D’aucuns pourraient voir dans l’annonce «prophétique» du dirigeant islamiste turc un emprunt au discours officiel algérien faisant «descendre dieu de la machine» pour mieux convaincre. En fait, cette histoire racontée de part et d’autre aux enfants naïfs n’appartient à personne en particulier, puisque chacun peut puiser dans ce fonds commun aux islamistes. On pourra toujours se cacher derrière son doigt, celui qui proclame l’unicité de Dieu, qui tourne le dos, si j’ose dire, à Ali Benhadj en lui refusant ce qu’il donne aux islamistes. Avec un peu plus de lucidité, l’indécrottable intégriste devrait admettre que monopoliser la télévision n’est pas une invention laïque.
Alors que le refus qui lui est opposé, de passer à la télévision, ne fait qu’appréhender le pire, au cas où un pouvoir plus islamiste que celui dont se plaint Benhadj viendrait à imposer sa loi au pays. A moins d’admettre et de défendre contre toute logique, l’assertion selon laquelle l’Algérie est gouvernée depuis 1962 par une ou des factions laïques, avec certificats d’échecs probants à la clé. Mais comme il est pénétré de sa foi, un tantinet mauvaise, en sa mission divine, l’imprécateur du FIS pourra toujours invoquer la règle théologique de la prévention du mal. En l’occurrence, on voile les femmes pour empêcher qu’elles n’attisent le désir de l’homme et la tentation du péché de chair, et on verrouille la télévision pour en interdire l’accès aux «ennemis de Dieu». Ce que sont forcément et par diagnostic prédictif tous ceux qui pensent que l’habit ne fait pas forcément le moine et que le retour des prophètes n’est pas à l’ordre du jour. Vous allez voir que les extrêmes sont toujours faits pour se rencontrer : tout le monde sait que Tayyip Erdogan s’est érigé en champion de la cause palestinienne, dans la partie dirigée par le Hamas. C’est ainsi que joignant le geste à la parole, il s’est joint à la première flotte pour rompre le blocus de Ghaza, tout en s’abstenant bien entendu de la rupture diplomatique avec Israël.
Depuis, il soutient de la voix la cause de la Palestine et son fer de lance supposé, le Hamas de Ghaza, tout en participant à la lutte contre Daesh, clone exfiltré en Syrie du Hamas et de la confrérie.(2) Dès l’annonce de la victoire électorale incontestée de Sultan Erdogan (un futur titre en perspective), et devant le scepticisme des chancelleries occidentales, la télévision publique est entrée en action. Sur la version arabe de la TRT (la Radiotélévision turque), on annonce en bandeau fixe que la réélection d’Erdogan a suscité une grande satisfaction dans le monde (encore une similitude !). Mais comme il fallait bien illustrer le texte par l’image, la TRT Al-Arabiya a filmé une ribambelle d’enfants palestiniens et quelques adultes exprimant leur joie dans une cité «construite par la Turquie». Le président de l’Etat «peau de chagrin» de Palestine, Mahmoud Abbas, a été l’un des premiers, avec l’émir du Qatar et le Soudanais Al-Béchir, à féliciter le vainqueur. On a signalé également des démonstrations de joie ailleurs en Palestine occupée, et plus précisément à Qalansawe, ville arabe située au centre de l’Etat israélien actuel. La démonstration aurait eu lieu sur le parvis de la mosquée Saladin, après la prière, et les fidèles auraient acclamé Erdogan, vanté ses vertus et son soutien aux Palestiniens.
Quant aux Israéliens, ils se frottent les mains sans retenue puisque les relations économiques entre la Turquie et Israël n’ont jamais été aussi bonnes, comme l’a noté l’éditorialiste du journal Haaretz. Se basant sur des faits, le quotidien souligne qu’à la suite des massacres de Ghaza, une motion de l’opposition turque, signée aussi par des députés du parti au pouvoir, n’a jamais eu d’effet. Cette motion demandait instamment au Président Erdogan de rompre les échanges commerciaux avec Israël, un sujet ignoré par le candidat de l’AKP et qu’il n’a jamais évoqué lors de sa campagne. Haaretz note encore qu’en dépit de ses slogans sur la Palestine et sur «Al-Quds ligne rouge», jamais les échanges n’ont été aussi importants que sous Erdogan. Il cite, entre autres, le développement considérable du tourisme turc en Israël, avec l’augmentation de la fréquence des vols que la compagnie turque a portés à 46 par semaine depuis août dernier.(3) L’éditorialiste assène enfin l’argument avancé par l’opposition turque pour expliquer l’absence d’initiative d’Erdogan contre Israël en matière d’économie. A savoir que les échanges entre les deux partenaires profiteraient grandement aux fils d’Erdogan qui possèdent, entre autres activités lucratives, des compagnies de transport maritime.
Des similitudes à n’en plus finir ! 
A. H.

  1. Un discours qui peut sans doute inciter à relire La Ferme des Animaux de Gorges Orwel, moins connu que 1984, mais beaucoup plus suggestif concernant certains pays arabes et/ou musulmans, notamment le corbeau prédicateur.
  2. Ce qui ne l’empêche pas de continuer ses opérations militaires baptisées «Rameau d’olivier» contre les Kurdes de Syrie, théoriquement alliés de la coalition anti-Daesh, dont la Turquie fait partie. Mais quand il s’agit des Kurdes, Erdogan ne se laisse pas arrêter par de tels détails.
  3. L’explication avancée est bien évidemment l’engouement des Turcs pour le pèlerinage à Jérusalem, première qibla et deuxième sanctuaire de l’Islam, après La Mecque, ce qui n’empêche pas d’apprécier les plaisirs du voyage. D’autant plus qu’à la demande générale, comme on dit, le prix du voyage ne dépasserait pas les 160 dollars, selon le quotidien israélien Haaretz.