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Ils ne le font plus depuis 1998 !

Jusqu'à plus ample informé, il n'y a pas eu de choléra en Arabie Saoudite, pas plus qu'il y en a eu en Suède qui aurait la malchance d'être plus mal lotie que nous en matière de santé, comme il a dit lui. Il n'y a pas eu de choléra en Arabie Saoudite, parce que les autorités de ce royaume qui s'intéressent ardemment à notre devenir dans l'Au-delà se préoccupent beaucoup du sort des Saoudiens. Bien sûr, le gouvernement de ce pays se préoccupe du bien-être de ses citoyens, pour autant que ces derniers ne se mêlent pas de la manière dont ils sont gouvernés. Sinon, vous savez ce qui arrive aux braves gens heureux qui veulent savoir pourquoi ils le sont et pourquoi ce bonheur ne concerne pas les autres musulmans, comme au Yémen par exemple. On sait très bien aussi, parce que là ils veulent partager, pourquoi les femmes ne sont pas traitées, tout comme leurs frères ou maris, sur un pied d'égalité, pour elles le pied qui va avec la dot. Mais bon an, mal an, malgré les inégalités entre sexes et entre castes, malgré les guerres en Syrie et partout où la religion bien comprise le demande, les Saoudiens se sentent protégés. J'en veux pour preuve le fait qu'à l'exception des émirs lorsqu'ils sont en farniente à Nice ou à Tarragone, les Saoudiens sont généralement soignés chez eux, ainsi que le sont leurs dirigeants.
Pourquoi parler de l'Arabie Saoudite et en ce moment même alors que nos cousins et cousines et sans doute ce qui nous reste de frères et sœurs sont au pèlerinage rituel de rachat ? Tout simplement, parce que le spectacle tend à devenir récurrent: à chaque Aïd, les Saoudiens nous donnent à voir de belles images de dévotion et d'ordre, alors que chez nous, la foi est ensanglantée. Il n'est pas seulement question du terrorisme qui n'observe ni trêve ni répit, quelle que soit la période, en conformité avec les enseignements reçus du wahhabisme, par ses adeptes. Il s'agit de ce spectacle désolant que nous donnons, à chaque fête du sacrifice, de notre environnement rural et urbain, comme si tuer le mouton était l'incontournable acte de piété. Et comme chaque année, le musulman pieux tempête contre la cherté du mouton, mais sacrifie ses dernières économies pour ne pas que le voisin dise qu'il n'est pas musulman, ou pire, qu'il est pauvre ! Alors, comme on prie de façon ostentatoire, on sacrifie aussi, pour gagner sa place comme les autres et de façon à être aussi visible que possible par le biais des crottes et de bottes de foin. Voilà pourquoi il y a de sérieuses raisons d'en vouloir aux Saoudiens encore plus qu'aux Suédois, parce que non contents de ne pas avoir de choléra, ils ont aussi des villes propres.
Les Saoudiens tout comme les Suédois d'ailleurs ont des villes et des quartiers propres parce que chez eux, il est absolument interdit d'égorger sur la voie et sur les places publiques depuis 1998. Le sacrifice rituel se fait dans des abattoirs, et s'il s'étale parfois sur quatre jours, compte tenu des listes d'attente et loin de cette frénésie et de la course effrénée à la performance. Mais par les cornes de Belzébuth, comme dirait un ami qui affirme les avoir vues, pourquoi avec tout ce qu'ils nous apprennent depuis des décennies, ont-ils oublié cette leçon ? Pourtant, il aurait été tellement plus facile de nous dire sans détour : «Ok (n'oublions pas l'influence US), nous vous avons presque tout appris, à voiler vos femmes, à vous égorger les uns les autres, avant d'égorger le mouton. Dieu vous a prescrit par notre intermédiaire le sacrifice rituel du mouton, par lequel nous montrons au monde que c'est bien Ismaïl et non Isaac que sidna Ibrahim allait sacrifier. Nous vous avons fait tout cela et plus encore, pour montrer que Dieu avait fait son choix entre nous et les Juifs, même si nous ne faisons pas souvent la guerre à Israël. Nos alliés américains ne le veulent pas. Aujourd'hui, il est temps de donner une autre image de l'Islam et des musulmans, il est temps d'égorger de façon civilisée et dans des lieux appropriés.»
Vingt ans, qu'ils auraient pu nous tenir ce langage et nous forcer à nous améliorer ne serait-ce qu'en apparence, nous épargner le spectacle permanent de nos rues sanglantes et de la pestilence. Ils savaient très bien que nous nous serions soumis à leurs desiderata, comme nous le faisons depuis toujours, que nous les aurions suivis jusqu'en enfer, rien que pour avoir droit au paradis. Ils savaient tout cela, alors qu'une simple fatwa et des instructions idoines à leurs prêcheurs patentés qui dominent nos minarets auraient suffi à changer le cours des choses, depuis vingt ans. Vingt ans qu'ils fêtent leur Aïd proprement et sainement, alors que nous peinons et suons (attention aux vibrions du choléra !) à nous conformer en tous points à leur idéologie ! Et nous voilà à tempêter, à injurier l'un de nos écrivains parce qu'il dénonce, avec ses mots à lui, l'état de nos rues après votre message et l'exécution de vos instructions à la lettre. Il ne voulait pourtant que nous inciter à nous comporter, lors de ces fêtes, de la même manière que vous, avec le même souci que vous de préserver la salubrité et la réputation de nos villes. Or, au lieu de le soutenir pour avoir suivi votre exemple, vos prêcheurs et vos «fidéicommis», suivis par des imprécateurs impitoyables sur la toile, se sont déchaînés contre lui.
Alors que cet écrivain, venu au français par pur hasard tout comme nous, ne faisait que s'indigner du retour des mauvais héritiers de Massinissa, le roi nomade qui a sédentarisé ces régions. Des héritiers qui veulent faire de nos cités des bivouacs, par nostalgie des prophéties, et nous forcer non pas au nomadisme, mais à l'errance, au sens que lui donnent les psychiatres. Nous voilà donc encore engagés dans une nouvelle course aux palmarès, c'est à qui construira ou détruira l'édifice le plus gigantesque et à qui sera le dernier dans la course au progrès, au bonheur. Sur les tristes bilans et celui dont il est question, nous sommes à ma connaissance les derniers avec l'Egypte à honorer Dieu et Abraham en sacrifiant dans la rue. Ce qui montre que nous nous ressemblons, encore plus que nous ne l'imaginons, même si de part et d'autre, on se refuse à l'admettre, avec la même obstination et la même constance, que dans la piété.
A. H.

* Amis lecteurs : le chroniqueur et son kiosque prennent quelques semaines de vacances et nous serons donc absents durant le mois de septembre. On se retrouve le lundi 1er octobre.