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Le premier refus de Nawal Sadaoui

En visitant la «mosquée bleue», samedi dernier à Istanbul, mon regard a été attiré par une affichette certainement destinée à l’information des touristes étrangers, et rédigée en arabe, et en anglais. L’affichette est disposée sur une barrière en bois, séparant l’édifice historique en deux, et avertissant, en anglais, les visiteurs qu’ils ne doivent pas franchir la limite assignée. L’autre partie, située côté «mihrab», est théoriquement réservée aux fidèles qui veulent y prier, et qui est donc interdite, toujours en théorie, aux visiteurs non musulmans. Contrairement à ce que l’on peut penser, le message en arabe ne dit pas du tout la même chose, puisqu’il s’adresse aux femmes : l’endroit est réservé à la prière masculine, et la gent féminine est priée de ne pas se hasarder à franchir cette limite. Le remerciement est superflu, sachant que ces dames, voilées pour la circonstance, ou en permanence, se gardent bien de braver l’interdiction. En revanche, un jeune arrivé en short, et promptement revêtu d’un morceau de tissu, façon jupe, peut y aller et venir, s’y asseoir en tailleur, dos tourné à la qibla, pour la photo-souvenir. L’endroit étant propice à la méditation, on peut voir un fidèle, adossé à un pilier, et lisant sans doute des versets du Coran, ou chatant plus sûrement sur son téléphone portable.
Spectacle tout aussi insolite, et plus sympathique, dans la rangée des fontaines aux ablutions, où s’affairent des hommes, on peut voir une dame renouer avec une certaine tradition, et côtoyer ces messieurs. La mosquée bleue, qui doit son nom à la couleur de ses mosaïques, est aussi nommée accessoirement du nom de son constructeur, le sultan Ahmed, décédé en 1617, juste après l’avoir inaugurée. Outre le tombeau du sultan Ahmed 1er, qui a décidé d’ériger l’édifice, après une série de revers, et pour complaire à Dieu, la mosquée bleue abrite aussi une «Madrassa», ou école coranique. Elle est située sur un promontoire où ont été érigés auparavant la basilique de Sainte-Sophie, et surtout le fameux palais Topkapi, au cœur de toutes les intrigues de cour et de cœur. C’est du moins la réputation qu’on prête à ce palais royal qui a abrité durant plus de quatre siècles les sultans ottomans et leurs familles (harems compris). Le palais Topkapi fut transformé en musée en 1924, à l’initiative de Mustapha Kamel Atatürk, qui venait d’abolir le califat ottoman, et de proclamer la République laïque, en Turquie. Vus de ce promontoire, situé sur la partie européenne de la Turquie, les éclats de la campagne électorale qui montaient la veille de l’esplanade du pont de Galata, semblent dérisoires, en ce samedi.
Au même moment, en Arabie saoudite, les rues des villes résonnaient du bruit des klaxons, et les femmes saoudiennes célébraient, en une fête débridée, mais sous contrôle, les premiers permis de conduire. Depuis septembre dernier, le gouvernement autorise la délivrance du permis de conduire sur un pied d’égalité, aux hommes et aux femmes, mais non sans bataille d’arrière-garde. Ainsi, des semaines avant la proclamation du jour J, les autorités saoudiennes, et le clergé wahhabite, ont multiplié ce qu’ils appellent les campagnes d’éveil, sur la conduite automobile. Comme s’il s’agissait de mettre en garde des petits enfants contre l’utilisation, imprudente ou abusive, de jouets pouvant se révéler dangereux pour la santé, ou la sécurité, publiques. Mais, dans le même temps, les autorités ont prévu des sanctions contre les hommes qui importuneraient les femmes au volant, ou les harcèleraient, par leur attitude sur la voie publique. Sont également passibles de sanctions les personnes qui prendraient en photo des conductrices, et les publieraient sur les réseaux sociaux, y compris si ces dames sont intégralement recouvertes. En dépit des conseils de discrétion, les Saoudiennes ont défilé au volant de leurs voitures, applaudies par endroits, tandis que des centaines d’autres ont déposé des dossiers, pour le fameux permis. Selon les médias saoudiens, des conductrices se sont même enhardies à emprunter le fameux pont de l’unité, qui relie l’Arabie saoudite au Bahreïn, alors que des Bahreïnies en ont fait autant, et en plus grand nombre. En dehors du royaume, l’évènement n’a pas eu une trop grande résonnance, et certains quotidiens se sont contentés de reproduire brièvement l’information. Ainsi, le quotidien Al-Masri-Alyoum a repris les propos du ministre de l’intérieur saoudien, affirmant que la conduite des femmes allait limiter le nombre des pertes humaines sur les routes. Autrement dit, les femmes tiennent mieux le volant que les hommes, et respectent mieux les règles de la conduite automobile, ce qui n’est pas le cas dans tous les pays. On a insisté également sur les retombées de ces mesures, dont la principale allait être de stimuler les ventes sur le marché de l’automobile, et d’élever le niveau de contribution de la femme à l’essor de l’économie. Dans le même quotidien où elle s’exprime régulièrement sur les questions d’actualité, l’écrivaine égyptienne Nawal Sadaoui n’a pas jugé utile d’évoquer le sujet. Elle pense sans doute, et c’est dans sa culture, que les espaces de libertés octroyées par les hommes, et dans de telles conditions, ne sont pas dignes d’être retenus, voire célébrés et salués.
La conception que Nawal Sadaoui a de la liberté féminine, et de la sienne propre, elle l’expose en quelques lignes, au travers d’un souvenir d’enfance dont elle est encore imprégnée. «A l’âge de sept ans, raconte-t-elle, mon frère m’a giflée parce je refusais de lui apporter de l’eau, pendant qu’il restait assis sur sa chaise. Je l’ai giflé à mon tour, et nous nous sommes battus à coups de poing et de pied, jusqu’à ce que nos parents viennent nous séparer. L’affaire s’est terminée avec le jugement de mon père notifié à mon frère : ‘’c’est toi le fautif !’’, et la sentence en forme de conseil de ma mère : ‘’Tu n’as qu’à te servir à boire, comme  le  fait  ta sœur pour elle-même !’’. Ce jugement équitable dans mon enfance a façonné de façon fondamentale ma personnalité, et je rejette, depuis, l’injustice qu’elle vienne d’une autorité politique, ou religieuse. Que cette injustice vienne de mon propre intérieur, ou de l’Etat, ou du monde entier, et quoi que mon refus puisse me coûter : perte de mon travail, prison, exil, calomnies, censure, menaces de mort, et promesses de l’enfer. En dépit de tout cela, et depuis mon enfance, ma croyance en une justice équitable est restée mon unique conviction», conclut Nawal Sadaoui qui a effectivement connu tous les déboires qu’elle a évoqués, conséquence de son attitude sans compromis. Vous pensez bien qu’avec un tel cursus, cette grande dame ne va pas pavoiser parce que des femmes, intégralement voilées et munies de «Ray-ban», vont pouvoir se pavaner au volant, et en liberté surveillée.
A. H