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L'électricité, et Tarik Ibn Ziad…

L'électricité, ça n'aide pas seulement à faire parler les suspects, sans trop les abîmer, comme l'a affirmé le célèbre tortionnaire Bigeard, après l'avoir expérimentée sur lui-même, jurait-il. Et comme tout bon apôtre du progrès au compte-goutte pour le pays colonisé, il préférait électrocuter à électrifier, c'est pourquoi l'électricité a mis tant de temps à «éclairer» mon village. La logique du plus fort restant maîtresse des lieux, l'électricité devait être distribuée à bon escient et à doses homéopathiques comme la vérité, selon la formule d'un idéologue du parti unique. Comme dans tous les pays où l'exception prime la règle, la formule d'apothicaire ne s'appliquait pas aux climatiseurs des mosquées, accueillant les fidèles pour la prière du vendredi. D'où le rôle essentiel de l'électricité comme stimulant de la piété, par le biais des hauts-parleurs et de la clim, sans lesquels la désaffection et l'affaiblissement de la foi feraient des ravages. Un exemple: il est de notoriété publique que l'éviction du président intégriste égyptien Morsi n'est pas due seulement à la chute de sa popularité, mais surtout aux pannes d'électricité. Le maréchal Sissi qui a répondu le 30 juin 2013 aux manifestations populaires contre le pouvoir des Frères musulmans savait que la foi risquait de vaciller à la lueur des bougies.
Sissi savait aussi que si la foi pouvait soulever des montagnes, comme dit le vieil adage, elle ne suffisait pas pour produire de l'électricité, et en quantité suffisante pour tout le monde. Il s'est donc appliqué, dès son arrivée au pouvoir, à éviter les erreurs de son prédécesseur, en lançant plusieurs projets de centrales. La semaine dernière, il a inauguré en grande pompe trois mégacentrales électriques, réparties autour de la métropole cairote, dont l'une alimentera la future capitale administrative. Soucieux de soigner son image, il n'a pas manqué d'écorner celle de ses prédécesseurs en insistant sur le fait que ces trois grands projets auraient dû être réalisés depuis longtemps. Ce qui n'est pas nouveau dans les discours présidentiels, en Égypte comme ailleurs, où il est de bon ton et même recommandé de rejeter la faute du marasme sur ceux qui ne sont plus là. Sissi a toutefois innové en lançant son appel à l'austérité et en demandant aux Égyptiens de réduire notamment leur consommation de produits alimentaires importés. Il a pour ainsi dire pris l'initiative de recommander à ses concitoyens d'observer le Ramadhan toute l'année. Sans se référer directement au cénobitisme, né en Égypte, ou au jeûne rituel, il a pris l'engagement de donner l'exemple en prenant, s'il le faut, un seul repas par jour, durant ce qui lui reste de vie ou de pouvoir.
Du coup, toutes les brosses à reluire qui étaient plus ou moins camouflées, mises au repos ou en vacances au Maroc, avec leurs pratiquants, sont sorties à la une de certains journaux et médias. En attendant la chanson idoine qui honorera pour l'éternité ou jusqu'à ce que mort s'ensuive, c'est tout un chapelet de termes laudateurs et de superlatifs dont l'Égypte n'a pas l'exclusivité, il faut le dire. Dans ce concours de panégyristes, plus ou moins connus, je me suis arrêté, avec autant de désespoir que de sidération, à cet éditorialiste hors-norme du quotidien Al-Misri Alyoum. En deux jours, Abbas Al-Tarabili, retenez bien ce nom, a érigé pour le «Raïs» une statue géante avec un piédestal s'étendant de la «Perfide Albion» à l'Andalousie perdue. Le vendredi, jour béni, il a comparé Sissi à Winston Churchill, qui a promis de la peine et des larmes, aux Britanniques qui venaient de s'engager dans la guerre contre le nazisme. Revenant sur le serment fait par le Président égyptien de ne faire qu'un repas par jour, si c'est le sacrifice nécessaire à consentir afin de construire l'Etat et la Nation. De fait, notre prodigieux «confrère» (guillemets plus impératifs que jamais) a rappelé que sir Winston avait imposé un rationnement alimentaire aux Britanniques : un œuf et trois morceaux de sucre par jour.
Bien sûr, le peuple a accepté ces sacrifices et d'autres, imposés par Churchill, et il a gagné la guerre, ainsi que la bataille de la reconstruction du pays qui a suivi la fin du deuxième conflit mondial. Reste l'angoissante question à laquelle se devait de répondre notre aède des bas de casse, pour ne pas risquer de voir son ode finir aussi lamentablement qu'un message de soutien de kasma du FLN. Le peuple égyptien acceptera-t-il, à l'instar des Britanniques, de se contenter d'un œuf par jour et surtout de trois morceaux de sucre, lui qui en consomme par dizaines ? Oui, répond sans hésiter Abbas Al-Tarabili, oui parce que le Président Sissi va donner lui-même l'exemple, et que le gouvernement va s'engager, à sa suite, dans un régime d'austérité. La nuit portant conseil, et se souvenant que le maréchal Sissi était un militaire, notre éditorialiste est revenu à la charge le lendemain, samedi, en convoquant cette fois Tarik Ibn Ziad. «L'ennemi est devant vous, et… derrière vous», reprenant la phrase célèbre prêtée au chef du premier contingent musulman qui a débarqué sur les côtes espagnoles, en prélude à la conquête. Citant de longs passages de l'exhortation du général berbère, Al-Tarabili affirme que tout comme Churchill, avec un œuf et trois sucres, Tarik a gagné la bataille, alors qu'il était sans vivres.
En résumé, ce que Tarik Ibn Ziad a fait, et sans l'électricité, Sissi peut le faire, et c'est la conclusion de ce cirage de godillot : «La pauvreté est devant vous, les ruines sont derrière vous, et il ne vous reste que la sueur, le travail, et l'austérité.» A condition que le peuple veuille bien y croire et suivre, bien sûr. Pour ce qui est du discours attribué à Tarik sur le sol d'Espagne, les historiens ont fait justice de cette légende, et ont rétabli quelques vérités concernant le chef berbère. L'une de ces vérités est qu'il n'a jamais prononcé ces paroles que lui prêtent les manuels scolaires, l'autre est qu'il a fini comme mendiant dans les rues de Damas, sans rêver de gloire posthume. Cela dit, l'idée d'un seul repas par jour n'est pas seulement une affaire politique, mais elle relève aussi de la diététique, pour peu que les Egyptiens s'en soucient.
A. H.