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Kiosque arabe

Quand Palestiniens et juifs fraternisaient

Publié par Ahmed Halli
le 19.04.2021 , 12h00
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Salmane Messalha est un Palestinien de l'intérieur, il est né en 1953 à Maghar, un village druze en Basse-Galilée, et si ses parents y sont restés en 1948, c'est parce qu'ils n'ont pas été expulsés. Poète, traducteur, et parlementaire à la Knesset, le Parlement israélien, il est regardé comme un harki, voire un sioniste, par ses frères palestiniens, et en particulier les islamistes du Hamas. Ces derniers ont de sérieuses raisons de lui en vouloir puisqu'il est l'un de ceux qui ont accusé le Hamas d'être simplement une création du Mossad israélien, ce qui n'est plus un secret. Il a d'ailleurs récidivé en mettant quasiment dans le même sac le gouvernement de l'État palestinien sur la rive ouest, ex-Cisjordanie, ou ce qu'il en est resté avec la colonisation vorace. À tout prendre, et compte tenu de ce qu'il voit à Ghaza et à Ramallah et qu'il abomine Salmane Messalha préfère l'alliance avec le diable, ici Natanyahou, plutôt qu'avec ses sous-traitants. Avec cette approche, et la façon très peu poétique de le dire, il y a de quoi s'attirer des inimitiés implacables, tant chez les Palestiniens que chez les frères arabes mortellement patriotes. N'appartenant à aucune de ces deux catégories, je n'ai donc pas à juger le poète sur ses positions politiques, mais à le jauger d'après ce qu'il m'apporte comme informations crédibles sur son pays. 
C'est en parcourant ses contributions dans la revue libanaise Middle East Transparency (Shaffaf) et surtout les attaques contre lui qu'on peut mieux apprécier Salmane Messalha. Dans le dernier en date de ses articles, notre auteur, qui ne pense pas le plus grand bien de la presse arabe, a fait ressurgir des archives de la presse hébraïque certains faits tenus sous le boisseau. Il raconte comment il y a un siècle, dans les années vingt, du siècle dernier, des notables arabes faisaient khawa-khawa avec des dirigeants sionistes et notamment un colonel Keach.(1) Il s'agit de Frédéric Herman Keach, officier supérieur de l'armée britannique, recruté après la première guerre mondiale par le mouvement sioniste dont il est devenu un des grands dirigeants. Salmane Messalha, dont ses détracteurs disent qu'il a fait des poèmes en hébreu, en l'honneur d'Israël, nous propose la traduction d'un article paru en janvier 1924 dans une revue hébraïque. Il s'agit du compte rendu détaillé d'une visite du colonel Herman Keach, en sa qualité de haut dirigeant sioniste dans la localité d'Al-Nassira, en Basse-Galilée, et de l'accueil  qu'il a reçu. Les dirigeants arabes de la localité ont utilisé les grands moyens, troupes musicales, démonstrations de cavaliers, mimant des batailles avec tirs à blanc et sabres au clair. 
Extraits : «Le soir de son arrivée, le colonel Keach a été invité à un banquet dans la demeure de Tewfik Bek Al-Fahoum, l'un des leaders arabes de Nassira. Le lendemain, il a été convié à un autre banquet chez le cheikh Abdallah Al-Hussein qui avait envoyé ses deux fils spécialement pour lui lancer l'invitation. Lorsqu'il est descendu de l'automobile qui le transportait, le dirigeant sioniste a été chaleureusement accueilli par les cheikhs qui lui ont proposé, ainsi qu'à sa suite, de poursuivre le trajet sur des chevaux pur sang, spécialement harnachés. Ils se sont dirigés vers le village de Kouma, lieu de rassemblement des tribus bédouines, sous les acclamations, les chants bédouins, et les démonstrations des cavaliers. Tous les notables et chefs locaux étaient présents pour l'accueillir, et le banquet était typiquement bédouin, on a égorgé de nombreux moutons, et les cheikhs des tribus ont fait une déclaration. Ils ont rappelé que toute leur vie passée et présente témoignait des liens de confiance et de fraternité qui se sont instaurés entre eux et leurs voisins juifs, des liens qu'ils ambitionnaient de renforcer. Sauf que depuis quelque temps, certains esprits malveillants, parmi les Arabes, tentaient de semer la discorde entre les citoyens et de propager la haine entre voisins, mais sans aucun succès.» 
Répondant à ces mots de bienvenue, Herman Keach a affirmé «qu'il n'était pas venu sur la terre d'Israël uniquement dans l'intérêt des juifs, mais dans l'intérêt de tout le pays et de tous ses habitants sans distinction».  Étaient également présents à Kouma, pour accueillir le colonel Keach, le cheikh Mohamed Al-Zennati et ses huit frères, qui ont insisté pour qu'il soit leur hôte dans leur fief de Nouzaouia, à l'est de Bissan. Il a répondu effectivement à l'invitation et il s'est rendu à Nouzaouia, où il a reçu aussi un accueil chaleureux pour y prendre un café. Le lendemain, après le banquet, les cheikhs ont demandé au colonel Keach de passer la nuit sous la tente, ce qu'il a fait, après une soirée dédié aux chants bédouins et à la poésie. (Revue hébraïque Hoalam du 11 janvier 1924). Salmane Messalha nous propose également un article qu'une autre gazette hébraïque consacre à la visite d'une délégation, comprenant Keach, et conduite par le grand rabbin de Jérusalem. Ils ont été accueillis à la mi-journée du 27 janvier par le prince Abdallah, puis ils ont été les hôtes à déjeuner du représentant du gouvernement britannique,  Bridger Philby.(2) Dans l'après-midi, ils ont été reçus par le roi Hussein à qui ils ont exposé les décisions des 12ème et 13 ème congrès du sionisme, sur le désir du peuple juif de recréer son foyer national. 
Ceci, bien évidemment, en instaurant «des relations amicales avec les Arabes et en veillant à préserver leurs droits». La lettre du mouvement sioniste a été lue à haute voix par Fouad Bek Al-Khatib, le ministre des Affaires étrangères du roi Hussein, puis remise en mains propres au souverain. Le soir du même jour, la délégation était l'invitée à un dîner officiel du roi qui a décerné au grand rabbin la légion d'honneur du premier ordre. (Hapoel Heztzer 30 janvier 1924). Et Salmane Messalha de formuler cette interrogation, lourde de sens, en guise de conclusion : «Cela s'est passé il y a près d'un siècle, comment ça se passe alors derrière les coulisses, aujourd'hui ?» Une question que ni les Américains, ni les Israéliens, et encore moins leurs nouveaux alliés arabes ne se posent plus.
A. H.

1) Curieusement, je n'ai trouvé aucune trace d'un colonel Frédéric Herman Keach dans les moteurs de recherche, alors qu'une colonie israélienne en Galilée porte son nom, affirme l'auteur.
2) Contrairement à Keach, Saint John Bridger Philby est connu comme un loup blanc, puisqu'il a été l'espion attitré de la Perfide Albion au Moyen-Orient, chargé initialement de mobiliser les Arabes contre la Turquie ottomane. Il y a réussi, mais il a joué par la suite un sale tour aux Anglais, après avoir gagné la confiance du roi d'Arabie Saoudite, et permis aux Américains de mettre la main sur le pétrole saoudien. Son fils, Kim Philby, agent en vue du M16 britannique, en dépit du lourd passé paternel, a fait mieux puisqu'il a joué les agents doubles au profit de l'Union soviétique. Alertés par le FBI en 1951, ses supérieurs n'ont rien trouvé de mieux que de lui confier l'enquête sur le présumé agent double, mais il a préféré se dénoncer après avoir prévenu ses recrues. Il a terminé sa carrière comme… journaliste. Stupide Albion.

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