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Le Soirmagazine

C’est ma vie Les mensonges d’Ahmed

Publié par Belaïd Mokhtar
le 10.11.2018 , 11h00
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Comme toujours, lorsque le personnel de la petite entreprise se rend au réfectoire pour le déjeuner, Ahmed traîne les pieds. Il attend que tous les couloirs du bloc administratif se vident pour se diriger, à pas de loup, vers les bureaux situés au dernier étage de l’immeuble.  

Il ouvre les portes une à une sans bruit y pénètre. Il s’assure d’abord qu’il n’y a aucun retardataire à l’intérieur du bureau. Sa visite d’inspection terminée, il se dirige vers les porte-manteaux qui se trouvent au fond de chaque salle. Il fouille rapidement dans les poches à la recherche de pièces de monnaie. Il évite de toucher aux billets, il en puise une ou deux, pas plus, afin que ses victimes ne s’aperçoivent  de rien.
Sa razzia accomplie, il entrebâille doucement la porte, regarde dehors pour s’assurer que personne n’est en vue, quitte rapidement les lieux de son forfait et se rend à son tour, comme si de rien n’était, à la grande salle de restauration.
Ce qui le pousse à agir ainsi, c’est qu’avec son maigre salaire d’agent de bureau, il n’arrive plus à joindre les deux bouts, et ce, depuis qu’il fréquente l’éblouissante Kahina. Jamais, même dans ses rêves les plus fous, il n’a imaginé s’afficher en compagnie de cette reine de beauté. Les hommes qui la croisent dans la rue ne peuvent s’empêcher de se retourner et de la suivre du regard.
Ahmed, lui aussi, est loin d’être un laideron, bien au contraire, il a déjà fait battre la chamade au cœur de pas mal de belles demoiselles. Elles étaient toutes prêtes à lui tomber dans les bras au moindre signe de sa part. Il avait tout pour plaire avec ses un mètre quatre-vingts, ses yeux verts, un corps d’athlète et son sourire ravageur.
C’est du côté plage de l’hôtel Les Hammadides, pas loin de Tichy, qu’a eu lieu leur première rencontre. C’est Ahmed qui le premier a déplacé la serviette sur laquelle il était allongé pour se rapprocher de la belle créature au corps basané par le soleil. Kahina voyant le bel Apollon qu’elle avait déjà repéré et qu’elle trouvait digne d’intérêt faire le premier pas était ravie. C’était le seul homme digne  de tous les voyeurs qui n’arrêtaient pas de la reluquer dès qu’elle se levait et se dirigeait vers la mer pour y piquer une tête.
Les atomes crochus étant déjà établis, il a suffi d’une discrète mimique de Kahina pour qu’Ahmed se décide.
- Mademoiselle, permettez-moi de vous dire que votre beauté n’a pas d’égale et que toutes les compagnes et épouses des messieurs qui vous dévorent des yeux ne souhaitent qu’une chose : que vous vous en alliez au plus vite !
 Le compliment ayant fait mouche, elle lui répondit en le fixant d’un air coquin.
- Vos muscles saillants doivent inspirer le même vœu à tous ces maris aux corps flasques et ventre bedonnant vautrés comme des sacs de patates à côté de leurs femmes.
- Afin d’éviter que tout ce beau monde se révolte et nous lapide, je vous invite à prendre un jus à l’intérieur de l’hôtel.
Après un court instant de réflexion et d’hésitation, qui a paru durer des heures au séducteur, Kahina se lève et le suit.  Conquise, il lui était impossible de résister au charme du jeune homme.
- Je m’appelle Ahmed, je suis ingénieur et le premier responsable au sein d’un grand bureau d’études. Mon père est banquier, ma mère enseignante, je suis leur  fils unique. Ils s’en sortent très bien et ne me demandent jamais rien sinon de les aimer et de leur rendre visite de temps en temps. Un tissu de mensonges pour séduire la créature de rêve.
 «Il est beau, intelligent, instruit, pas question de lui avouer que je ne suis qu’une simple vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter, que j’habite dans une  des  cités-dortoirs, que j’ai une ribambelle de frères et  sœurs, que ma mère est femme au foyer, et mon père ouvrier communal. Il va me larguer illico et partir chercher une fille digne de son rang social.»
A son tour, elle commença à fabuler.
- Moi c’est Kahina, mon père est propriétaire de plusieurs boutiques de lingerie féminine, il m’a confié la gestion de l’une d’elles. Ma sœur aînée est partie finir ses études à l’étranger, ma mère passe le plus clair de son temps dans les centres de thalassothérapie, elle se rend souvent en Tunisie pour cela.
Depuis  ce tête-à-tête débuta leur jeu de qui sera capable  de mieux  impressionner l’autre. Ahmed n’hésitait pas sur les dépenses, invitations aux restaurants, salons de thé et cadeaux. Mais comme il est obligé d’aider financièrement ses parents, il s’est très vite retrouvé criblé de dettes. C’est en écoutant son ami Atmane, qui se plaignait tout le temps de la vie chère et répéter sans cesse «dès que l’on achète quelque chose avec un billet de mille dinars la monnaie  se volatilise comme par magie» cela a fait tilt et a inspiré Ahmed de piquer de la monnaie dans les poches de ses collègues.
Les vols  qu’il effectuait tous les midis lui rapportaient une somme rondelette grâce à laquelle il a pu continuer à jouer au nanti devant sa dulcinée durant plus de trois mois sans avoir rien à rembourser à ceux qui finançaient sans le savoir ses virées.
C’est Allaoua, un dessinateur un peu radin sur les bords, qui a été le premier à se rendre compte de la disparition de son   argent. Il décida d’en parler discrètement à Toufik, un de ses amis, qui, lui aussi pense avoir été allégé de quelques pièces sans vraiment en être sûr. Ils décidèrent d’ouvrir l’œil afin de démasquer au plus vite l’indésirable pickpocket.
Leurs soupçons se portèrent directement sur Ahmed. Ils avaient remarqué son manège. Ils attendirent la fin de la semaine où il arrivait chaque fois en retard au réfectoire afin de le surprendre en flagrant délit. 
Ce jour-là, ils firent semblant de partir avec les autres, puis revinrent en passant derrière le bâtiment administratif pour ne pas être vus. Ils montèrent les escaliers discrètement, et comme ils s’attendaient, ils trouvèrent le voleur en pleine action.
- La récolte a été bonne aujourd’hui ! lui lança Toufik à haute voix.
Ahmed sursauta et faillit avoir une attaque. Il tremblait de tous ses membres. Ils lui demandèrent de vite s’expliquer avant qu’ils ne le dénoncent.
C’est sans oser croiser leurs regards qu’Ahmed leur raconta ce qui l’a poussé à agir ainsi. Sa liaison avec Kahina, tous les mensonges dont il l’a abreuvée, et sa peur de la perdre si elle apprend qu’il n’est qu’un simple agent de bureau.

Ils ne doutaient pas un instant de sa sincérité, et sachant qu’un amoureux est capable de tous les sacrifices pour briller aux yeux de sa bien-aimée, ils lui pardonnèrent et lui promirent de ne rien dire à personne à condition qu’il arrête ses larcins. Avant de le quitter, Allaoua lui lança.
- Tu risques de tomber sur des personnes moins conciliantes qui n’hésiteront pas à te balancer aux chefs.
A partir de ce jour, Ahmed décida de mettre un terme à ses fructueuses collectes.
Kahina  de son côté se saignait à blanc pour plaire à son amoureux, elle lui offrait montres, chemises, ceintures de luxe, parfum, etc. Pour se permettre toutes ces folies, elle était contrainte de faire des heures supplémentaires et de se priver de beaucoup de choses. Pour elle aussi l’heure de vérité avait sonné. C’est Djamila, une ex-petite amie de Ahmed, qui, en croisant dans la rue le bel homme dont elle est toujours éperdument amoureuse en compagnie d’une autre, qui fera découvrir le pot aux roses. Elle  suivra le couple discrètement. En arrivant sur son lieu de travail, Kahina fait la bise à son accompagnateur avant de le quitter, puis  entra dans le  magasin où elle exerce comme vendeuse.
Folle de jalousie et de rancœur à l’égard de celle qu’elle considère déjà comme une dangereuse rivale, Djamila attendit qu’Ahmed disparaisse complètement pour pénétrer à son tour dans la boutique et jouer à la cliente. Elle eut un pincement au cœur en constatant la beauté de la jeune fille qu’elle avait en face d’elle. Il fallait qu’elle sache qui est cette ravissante inconnue et où elle réside.
 - Vous fermez à quelle heure mademoiselle, j’aimerais revenir avec mon fiancé et choisir un ou deux de vos aguichants sous-vêtements.
-  A 19h, Madame.
Traînant les pieds durant plus de quatre heures à travers tous les centres commerciaux du centre-ville, Djamila revint un quart d’heure avant la fermeture de la boutique.
 Elle attendit la sortie de Kahina pour lui emboîter le pas. C’est la deuxième filature de la journée de la détective en herbe. Cent mètres plus loin elle vit la vendeuse monter dans un bus. Elle courut pour y grimper aussi, et fit en sorte de ne pas être vue. Le véhicule était bondé, donc pas de risque d’être aperçue. C’est ainsi qu’elle sut où habitait celle qui a ensorcelé Ahmed.
Le lendemain elle revint dans la cité pour poser quelques questions à une voisine de Kahina, en prétendant que son frère souhaitait convoler avec la vendeuse et qu’elle désirait avoir quelques renseignements sur sa future belle-sœur. Elle eut la chance de tomber sur une pie, et en moins d’une heure elle a recueilli une multitude de renseignements.
Armée de ce qu’elle a appris, elle voulut rabaisser sa rivale aux yeux de l’homme qu’elle convoitait. Elle prépara un plan  qu’elle mit à exécution. Elle provoqua une rencontre soi-disant fortuite avec Ahmed, et lui déballa tout, en y ajoutant perfidement quelques mensonges sur la vertu de Kahina. Au lieu d’être remerciée comme elle s'y attendait, elle reçut une douche froide en entendant Ahmed, blême, lui jeter à la figure :
- Je ne regrette pas de t’avoir quittée, tu n’es qu’une redoutable vipère qui injecte son venin là où elle passe et sur toute proie qui lui tombe sous les crocs. Tu me dégoûtes ! 
Mortellement blessé, par ce qu’il venait d’entendre, il se rendit sur le lieu de travail de Kahina. La confrontation fut orageuse. Elle lui avoua qu’elle n’était pas aussi riche qu’elle l’avait prétendu, et que tout ce qu’a raconté son informatrice sur sa famille était vrai, mais au plan moralité, elle n’a rien à se reprocher et que le seul homme qu’elle aime et qu’elle rêve d’épouser c’était lui.
En apprenant cela, Ahmed poussa un ouf de soulagement. Il est temps que lui aussi passe aux aveux. Il déballa à son tour toute la vérité sur lui et sur sa famille en évitant de s’étaler sur ses petits larcins au dernier étage du bloc administratif durant les pauses repas.
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre en rigolant et  se promirent  de ne plus se mentir. Une année après, toujours épris l’un de l’autre, ils convolèrent en justes noces. 

 

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