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Le Soirmagazine

C’est ma vie Saâdi, ou la guerre contre les charlatans

Publié par Belaïd Mokhtar
le 14.07.2018 , 11h00
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Après plus de trente-cinq ans passés en France, Saâdi décide de rentrer définitivement dans son petit village de Kabylie. Contrairement aux autres retraités qui ont construit de somptueuses villas, lui n’a pu bâtir qu’une très modeste demeure.   
La raison qui l’a poussé à prendre une telle décision, c’est de vivre enfin aux côtés de sa femme Laâleja et de son fils unique Rachid, un jeune homme atteint de troubles mentaux.
Au tout début de son installation en Europe, il a pu, grâce au regroupement familial, faire venir les siens auprès de lui, mais son épouse, une paysanne habituée à vivre à la campagne et à gambader sous un soleil radieux, a supplié son mari de mettre fin à son calvaire et de la ramener au pays. Elle n’a pas su ou pu supporter de vivre confinée  dans un petit appartement sous un ciel toujours gris, et un froid à vous glacer le sang.
Il a essayé de la convaincre de rester avec lui pour le bien de leur fils qui, selon lui, serait mieux suivi et mieux soigné en France, mais impossible de lui faire entendre raison.
- Je fais confiance à nos cheikhs, talebs et guérisseurs qui utilisent des plantes naturelles et pas aux psychiatres qui ne savent prescrire que des pilules abrutissantes et inefficaces.
 Saâdi finit par baisser les bras et accepter cette déchirante et très longue séparation.
Voilà donc l’émigré de retour dans son village parmi les siens, pour de bon cette fois-ci. Avec sa pension de retraite, il espérait pouvoir finir ses vieux jours sans trop de soucis.
Parti illettré, il est revenu avec un niveau appréciable, et ce, grâce à sa volonté et aux cours du soir qu’il a pu suivre de l’autre côté de la Méditerranée. Aujourd’hui il sait lire et écrire.
Pour ses compagnons de jeunesse qui sont encore en vie, il passe pour un érudit, quelqu’un que l’on aime écouter. Il parle de politique, de science, d’histoire ou de n’importe quel autre sujet. Des attroupements se forment autour de lui et on pouvait lire de l’admiration dans les yeux de son auditoire. Il sait donner  les  bons conseils et on vient le consulter avant de prendre une décision importante.
Mais entre Saâdi et sa femme, le temps est à l’orage depuis qu’il a appris que son épouse a dilapidé tout l’argent qu’il lui envoyait chez les derwiches, guezzanes, chaouchs et autres escrocs, et ce, dans l’espoir de désenvoûter leur fils Rachid qu’elle croit possédé par les djinns. Après quelques jours de brouille, il finit par lui pardonner.
Sa vindicte se retourna très vite contre les charlatans qui ont profité de la crédulité de Laâleja pour faire main basse sur les économies de toute une vie de dur labeur. Le premier dans sa ligne de mire c’est le cheikh de la mosquée qui vendait des herz à sa femme à chaque crise de Rachid, bien entendu sans aucun effet bénéfique sur la santé du malade. Dès que l’occasion se présente et qu’il se trouve devant une assistance assez nombreuse, il tire à boulets rouges sur son ennemi, il le traite de tous les noms d’oiseaux et d’écrivain de talismans coûteux et inefficaces.
Le concerné réalisa très vite que depuis le retour de celui qu’il appelle le Parisien, sa clientèle commençait à solliciter de moins en moins ses services et que ses compétences dans le domaine de l’exorcisme sont remises en cause.
Bientôt, il ne devra plus compter que sur son petit salaire, avec lequel il ne pourra plus s’acheter viandes et bananes à profusion, comme il le faisait avant l’arrivée de son détracteur qui le fait passer pour quelqu’un de malhonnête aux yeux de tous. Il n’y avait pas que lui qui était mécontent du retour de Saâdi au village, les autres médiums, guérisseurs qui se sont autoproclamés traqueurs de aâfrits et qui vendaient du vent, des mixtures de leur fabrication, des amulettes, divers gris-gris et de burlesques incantations à de pauvres paysans furent eux aussi contraints d’aller chercher des clients prêts à les écouter ailleurs, et ce, après avoir été discrédités dans le fief où ils s’aventuraient en toute impunité.
 La présence de Saâdi au village les obligeait à parcourir des kilomètres à dos de mulet ou d’âne  dans le but de trouver des pigeons bons à plumer dans d’autres douars lointains où ils ne sont pas encore grillés. Mais les nouvelles vont si vite.
 Ils rentraient souvent bredouilles, les poches vides, alors ils ne leur restaient plus qu’à maudire et lancer des malédictions sur celui qui n’arrêtait pas de les critiquer, et  les mépriser chaque jour un peu plus.
Dans sa lutte contre les ruses et astuces des charlatans qui sévissaient avant son retour au village, il a sous-estimé leurs ripostes et  fini de tomber dans un de leurs pièges savamment préparés.
Ils confièrent la délicate mission à Tahar, un de leurs sbires, qui consistait à convaincre Saâdi d’aller visiter une petite grotte située sur le flanc d’une montagne pas très loin du village où se rendent les villageois (es) pour y déposer des bougies, des lampes à huile en argile, quelques pièces de monnaie et brûler el jaoui, un encens, qui éloigne les mauvais esprits d’après les croyances populaires.
Le rusé personnage proposa donc une petite balade à Saâdi qui accepta. Ils firent le trajet ensemble jusqu’au lieu désigné par ses commanditaires, et attendit la réaction de son compagnon, qui ne tarda pas à venir.
- C’est quoi toutes ces bougies, ces lampes à huile allumées, cette odeur qui prend à la gorge et ces pièces de monnaie déposées là-bas au fond?
- Ce sont des offrandes des gens du village, ce lieu est sacré et tout le monde pense qu’y déposer quelque chose préserve des mauvais esprits, de tous les malheurs et même des catastrophes naturelles.
- Ce sont des rites d’ignorants et je suis sûr que tout cet argent est récupéré par les aigrefins qui alimentent ces croyances d’un autre âge et pour vivre sur le dos de nigauds qui gobent leur baratin, à ceux-là aussi je vais déclarer la guerre. Puis, il commit l’erreur qu’il ne fallait pas commettre : il se mit à tout casser et à tout jeter dehors, à la grande satisfaction de Tahar. Le retour se déroula en silence, Saâdi regretta de s’être comporté de la sorte, alors que Tahar jubilait. Sa victime a agi exactement comme s’attendaient ceux qui ont planifié le traquenard dans lequel est tombé, tête baissée, leur ennemi juré.  L’incident est très vite propagé, cela a fait l’effet d’une bombe, la réprobation fut générale, les accusateurs désignèrent Saâdi comme peu croyant, alors qu’il ne rate aucune prière à la mosquée, et certains osèrent même prétendre que c’est le diable qui lui a dicté sa conduite.
Tous ceux que Saâdi ne cessait de critiquer reprirent du poil de la bête. Ils voyaient revenir peu à peu leurs brebis égarées, sans toutefois récupérer toute leur clientèle. Mais un autre événement allait convaincre les plus réticents, réconforter et donner une bonne fois pour toutes raison à tous les filous  que combattait Saâdi depuis son retour.
Une semaine après la disgrâce de Saâdi, un autre coup dur l’attendait chez lui. Son fils Rachid se réveilla au milieu de la nuit, se saisit de la pierre qui servait pour les ablutions  de sa mère,  se dirigea vert le lit de son père et lui asséna deux coups sur la tête.
C’est  grâce à l’intervention rapide de Laâleja réveillée par les cris de son mari, qu’un drame à pu être évité de justesse. Elle savait comment calmer les angoisses et violences de leur fils. Les voisins, en entendant les hurlements du blessé, accoururent, mais repartirent très vite. Heureusement il y a eu plus de peur que de mal.
Le lendemain matin tout le monde allait de son petit commentaire, punition divine après le sacrilège effectué dans la grotte pour certains, mauvais sort jeté par les marabouts qu’il n’a cessé de diffamer et de montrer du doigt pour les autres, etc.
Saâdi a bien sûr essayé d’expliquer et de convaincre le peu de personnes qui l’écoutaient encore.
- Il n’y a eu aucune intervention occulte ou mystérieuse de ce qui m’est arrivé, c’est juste que mon fils a cessé de prendre ses médicaments depuis plus de dix jours sans que l’on se rende compte et rien d’autre. Les rares auditeurs qui écoutaient encore Saâdi lui prêtaient une oreille distraite par respect à son érudition, mais ne croyaient plus à ce qu’il racontait, même sa propre femme est redevenue une fidèle cliente du gourou de la mosquée, cela bien sûr à l’insu de son mari. 

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