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Le Soirmagazine

C’est ma vie Salah, l’indomptable

Publié par Belaïd Mokhtar
le 30.06.2018 , 11h00
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Quand l’entreprise de production  a finalisé l’étude et la planification visant à agrandir les surfaces de ses ateliers, le premier responsable a, d’emblée, pensé à Salah. Il était sûr qu’il pouvait compter sur lui. 
Il le fit venir dans son bureau et lui expliqua le but de sa mission. Enthousiaste et flatté d’avoir été choisi pour cette tâche ardue, Salah accepta cette affectation sans poser de conditions. Il croyait qu’il pourrait le faire une fois qu’il aurait démontré ses compétences sur le terrain.
L’ingénieur, les techniciens et les conducteurs de travaux d’entreprise chargés de la construction de cette extension vont vite se rendre compte que Salah est loin d’être quelqu’un que l’on peut manipuler ou rouler facilement. Exigeant et toujours derrière leurs dos, il ne laissait rien passer. Il leur a fait voir des vertes et des pas mûres. Avec lui, tout doit être conforme, au centimètre près, aux plans, sinon il faut tout refaire. Jamais ils n’ont été confrontés à quelqu’un d’aussi pointilleux. Impossible de le distraire ou de lui cacher la plus petite imperfection. Toujours aux aguets, un décamètre à la main, un plan dans l’autre, il vérifiait tout.
Afin d’être toujours présent à tout moment, il a installé une petite cuisine dans son bureau afin  de  manger  sur place. Malgré l’intransigeance qu’exige de lui sa fonction de contrôleur, Salah a gardé son franc-parler. Il disait toujours ce qu’il pensait sans prendre de gants, il n’a jamais aimé les hypocrites qui s’empressent derrière le dos d’établir des rapports incendiaires pour nuire et non pour corriger. Cela lui a valu respect et considération de la part de toutes les personnes avec qui il travaillait. En plus, Il avait une voix si captivante que lorsqu’il se met à relater de façon burlesque tout ce qui lui passe par la tête,  le  foot, le  cinéma, les  histoires anciennes,  la littérature, ou la politique, on entendait les rires à mille lieues de là, et ce,  sans aucune méchanceté dans ses propos. Il était le bienvenu partout. Sa seule présence suffisait à détendre les plus taciturnes.
Ses admirateurs, il en avait beaucoup, lui attribuèrent même le titre honorifique kabyle «d’amghar azemni», qui signifie (vieux sage érudit qui connaît tout). Le matin, il arrivait toujours le premier sur le chantier, cela lui a permis, un jour, de sauver un homme d’une noyade certaine. 
Ce jour-là une pluie diluvienne s’est abattue toute la nuit sur la ville. Toutes les fosses creusées pour accueillir les armatures métalliques ont été remplies d’eau, un lac s’est formé et impossible de repérer les cavités. Un imprudent s’étant un peu trop aventuré sans savoir où il mettait les pieds, s’est vite retrouvé à barboter dans une eau boueuse à l’intérieur d’un de ces immenses trous.
C’est  grâce à l’intervention rapide de Salah, arrivé le premier sur les lieux, qu’un drame a pu être évité. Modeste, il n’aimait  pas relater ce périlleux sauvetage. C’est l’homme miraculé  qui s’est chargé de propager son exploit.
Ce qui chagrinait un peu ce travailleur hors pair, c’est la non-reconnaissance des efforts consentis afin que le projet d’extension soit réalisé conformément aux instructions reçues. Personne ne peut nier qu’il a accompli sa mission au-delà de ce qu’on attendait de lui. Quand ses amis lui reprochaient de n’avoir bénéficié d’aucune promotion, il aimait répéter cette sentence. «La chèvre a été tuée par ses congénères», signifiant ainsi le peu de reconnaissance et l’ingratitude de son responsable hiérarchique qui vient de la même région que lui. 
Ajouté à sa déception, une maladie presque anodine à laquelle il ne prêta pas grande attention au début, il pensait que les petites plaques rouges apparues  sur  sa peau qui commençait à peler allaient vite disparaître avec un traitement ; malheureusement, ce ne fut pas le cas.
Il a essayé tous les remèdes prescrits par différents dermatologues, a vu d’autres, bu des potions de charlatans et de guérisseurs, sans aucune amélioration visible. Nullement désespéré, il lutta de toutes  ses forces contre son mal. Courageux et opiniâtre, il n’a jamais baissé les bras. Il continua, comme à son habitude, à rire, à plaisanter et raconter des blagues à son entourage. Il n’aimait pas lire de l’inquiétude ou de la compassion dans le  regard des personnes qui l’entourent.
Il ne s’est jamais donc attendu à être rejeté, et pourtant certains ignorants, craignant d’être contaminés, le fuirent. Il a beau leur expliquer que sa maladie n’était pas contagieuse, ils ne voulurent rien entendre. Cela le blessait beaucoup, il ne leur en voulait pas, et évitait de les importuner en leur imposant sa présence.
Le jour où il a vraiment été touché dans son amour-propre, c’est quand un de ses collègues a non seulement refusé de lui serrer la main, mais l’a aussi choqué en le fustigeant des yeux, rouge de colère.
- Je t’ai averti à maintes reprises de ne pas t’approcher de moi, combien de fois faudra-t-il te le répéter pour que tu comprennes ?
- Je n’avais aucune intention de te tendre la main, c’est uniquement parce que tu es au milieu d’un groupe que je l’ai fait. Mon éducation m’empêche  d’ignorer l’abruti que tu es. Si je réponds à tes paroles blessantes par une gifle, tu n’auras pas le courage de riposter, et ce, de crainte d’être contaminé par une maladie contagieuse imaginaire qui terrorise des ignares de ton espèce. 
Le malotru fut chassé manu militari. Salah se calma et expliqua que des idiots et des pleutres, il en a rencontré plusieurs depuis le début de sa pathologie, mais jamais de l’acabit du schizophrène qui vient de le repousser d’une manière aussi humiliante. A quelques exceptions près, l’ensemble des collèges de Salah ont continué de se conduire avec lui sans  aucun rejet ni réflexion désobligeante se rapportant à son handicap. Cela lui réchauffait le cœur et lui redonnait l’espoir d’une possible guérison.
Malheureusement, malgré sa farouche détermination, la maladie a continué à l’affaiblir physiquement et moralement  jusqu’à l’emporter dans un monde peut-être meilleur.
L’entreprise où il travaille avait pour habitude, lorsqu’un membre du personnel décède, d’établir une liste d’une douzaine de personnes, une petite délégation qui a pour mission de se rendre chez la famille du défunt afin de lui présenter les condoléances de la part de l’ensemble des travailleurs.
Le jour de l’enterrement de Salah cela ne se passa pas du tout comme prévu. Tout le monde voulait rendre un dernier hommage à cet homme courageux qui a su garder le sourire et sa bonne humeur jusqu'à son dernier souffle, et ce, malgré le mal qui le rongeait. La direction ne l’entendait pas de cette oreille. Impossible d’accepter et d’autoriser la désertion de tous les ateliers. Les cadres ont beau tergiversé dans le but de raisonner les travailleurs, sans succès. 
Faisant fi du règlement interne placardé partout ainsi que des sanctions qui peuvent être prises après de tels abandons de postes massifs, la quasi-totalité des travailleurs se sont rendus au domicile de Salah, à l’exception du parano qui avait refusé de lui serrer la main. ll aurait été montré du doigt puis chassé comme un malpropre s’il avait osé montrer le bout de son nez chez Salah.

 

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