Rubrique
Les choses de la vie

En attendant le candidat du «consensus»

Publié par Maâmar Farah
le 12.09.2019 , 11h00
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Alors que le peuple algérien est sorti pour que les Bouteflika et consorts ne reviennent plus, pour que le Président de la République ne soit plus cet être «supérieur» au-dessus des lois et afin que les moyens et méthodes ayant conduit à l'émergence d'une oligarchie dominante de la pire espèce soient bannis à jamais,  nous assistons à une mobilisation étatique — mais pas seulement, voir par exemple les télés «indépendantes» — pour des élections sans retouches de la Constitution. Présentées comme la solution la moins coûteuse sur le plan des risques potentiels, ces élections laissent, pourtant, la porte ouverte à l'arrivée d'un Président qui peut être un second Bouteflika ! 
Quelles garanties avons-nous pour que les partis de l'Alliance et d'autres encore ne se comportent pas exactement comme avant; comment éviter que des portraits géants du nouveau leader ne soient pas déployés au-dessus des immeubles à inaugurer; comment savoir que des «élites» éclairées de certaines wilayas n'offriront pas des chevaux à des cadres en bois quand l'honorable Président ne pourra pas se déplacer pour les recevoir en personne, qui pourra remettre en cause les nominations de proches et des gens de son patelin quand il sera tenté d'asseoir son pouvoir sur une base régionaliste, etc. ?
Seule la loi peut l'empêcher de faire ce qu'a fait Bouteflika, seul un changement de ses prérogatives et un contrôle strict de la part des élus de la Nation peuvent empêcher ces dérives que nous payons chèrement et qui font sortir le peuple dans la rue. L'armée pense que l'élection d'un nouveau Président est la solution la moins coûteuse mais posons-nous la question de savoir qui aura les prérogatives de s'opposer à ce nouveau leader s'il emprunte la mauvaise voie d'un remake du pouvoir absolu détenu par la fratrie Bouteflika et son clan issu d'une même région ? Si la Constitution ne change pas, inutile de se faire des illusions : l'exercice de la «démocratie» telle qu'elle est définie dans ce texte encouragera toutes les tentations ! Et, pour stopper cette éventuelle dérive, les regards se tourneront encore une fois vers l'armée, ce sauveur absolu qui, depuis des lustres, empêche le chaos et l'effondrement de l'Etat.
Évidemment, beaucoup de responsables et d'observateurs nous répondront que ces changements constitutionnels indispensables et toutes les réformes attendues seront menés sous la férule du chef d'Etat élu. Personnellement et par expérience, je ne vois pas un homme issu du système se faire hara-kiri en terme de pouvoir, autrement dit réduire son autorité absolue et la partager avec d'autres institutions républicaines également élues ! Cet homme dont nous ne connaissons pas le nom, aura, dès le départ, l'aura d'une personnalité soutenue par les partis d'une majorité dont on devine les contours et d'autres forces «vives» inféodées à l'ancien pouvoir : nous les connaissons, vous les connaissez; elles vont s'unir comme d'habitude pour appuyer la candidature du nouvel homme fort de la nation, l'homme du consensus !
Voilà, le mot est lâché ! Nous allons vivre une actualité politique où l'homme du consensus, évidemment un candidat «indépendant», va bénéficier de soutiens multiples et parfois inattendus, écrasant par sa présence tous les autres candidats ! Nous ne remettons en cause ni l'indépendance, ni la neutralité de la nouvelle commission des élections qui verra le jour très prochainement mais c'est dans la nature du système de choisir l'homme qui dirigera le pays durant les prochaines années. Et d'ailleurs, ce n'est pas toujours pour des intérêts personnels que certains décideurs s'impliquent dans ce travail de propagande souterraine au profit du candidat du consensus : leur conviction est qu'il sera le meilleur défenseur de l'indépendance du pays et de la sauvegarde de ses intérêts stratégiques. Ils ne voient pas toujours d'un bon œil d'autres candidats aux projets éloignés de ce qu'ils considèrent comme des constantes immuables bâtissant le socle de la nation algérienne. 
Ce n'est pas une particularité algérienne : tous les systèmes agissent de la sorte et arrivent à imposer le candidat qui garantit la continuité et évite les changements idéologiques trop brusques. Cela est valable dans les régimes présidentiels où le chef d'État joue un rôle politique important, voire exclusif. Il y a quelques années, on a vu comment le système s'est mobilisé en France pour empêcher l'élection de Jean-Marie Le Pen opposé à Chirac. Évidemment, cela s'est fait sous le signe de la mobilisation populaire contre l'extrême-droite et son projet «fasciste», mais c'est l'ensemble du système qui a pris peur pour ses intérêts et a mis en branle sa propagande pour imposer son candidat. C'est pareil aux États-Unis, encore que là, c'est encore plus fermé parce que les deux partis dominants restent très proches idéologiquement et c'est toujours Moussa El Hadj, El Hadj Moussa ! C'est kif-kif en Grande-Bretagne, malgré quelques différences minimes dans la gestion de la cité et l'approche européenne. C'est pareil en Allemagne, Russie, Chine, etc. Aucun système ne veut d'un changement réel et aucun système ne joue à la roulette... russe !
L'élection ne représente pas toujours le meilleur moyen d'asseoir une démocratie réelle, c'est-à-dire, de notre point de vue, une démocratie qui garantit les droits fondamentaux du citoyen, celle qui lui offre l'accès gratuit aux soins et à l'éducation, celle qui tend à réaliser la justice sociale et l'égalité. Une démocratie qui s'offre en spectacle juste pour permettre aux plus riches de s'enrichir et abandonne les démunis à leur sort, est une démocratie orientée : elle sert les intérêts de la classe dominante qui ne permettra jamais la remise en cause de son statut privilégié. Un million de gilets jaunes peuvent sortir dans la rue, le système français a plus d'un tour dans son sac pour les réprimer de la manière la plus féroce en donnant l'impression de défendre l'ordre public et la paix civile face aux «voyous» destructeurs de biens d'autrui ! La presse et les télés sont là pour imposer, par un matraquage d'un autre âge, cette vision des choses. Ces médias ont changé de mains au cours des dernières décennies, comme les grandes compagnies publiques, les autoroutes, les sociétés de travaux publics et de communication, voire les aéroports etc. Leurs nouveaux propriétaires sont justement ces oligarques qui ne veulent pas d'un changement au profit des masses honteusement exploitées par eux et enfermées dans le cycle infernal de l'endettement bancaire !
Oui, l'élection n'est pas toujours le meilleur moyen d'asseoir la démocratie mais, hélas, nous n'en connaissons par d'autres pour permettre l'exercice de la souveraineté du peuple. Une «souveraineté» tant chantée et applaudie mais qui ira toujours dans le sens des intérêts du système...
M. F.

 

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