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Les choses de la vie

La belle et la bête

Publié par Maâmar Farah
le 06.05.2021 , 11h00
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Accoudée à la petite fenêtre donnant sur la grande mosquée à la coupole ivoirine et, au-delà, sur l’immensité ténébreuse de la mer, Zaphira laisse vagabonder ses pensées. La pleine lune polit sa face radieuse, mettant en relief la pureté des traits et le teint laiteux du visage. Zaphira est une dame à la beauté légendaire dont la notoriété dépasse Alger et la Mitidja, son jardin natal. Veuve du prince Selim, elle vient, comme son mari défunt, de cette plaine féerique où les belles filles poussent autant que les arbres fruitiers qui égayent le paysage et donnent de si beaux fruits. Depuis l’entrée des corsaires et du sinistre Baba Arudj dans Alger, sa vie a basculé.
Elle relit, pour la troisième fois, la lettre qu’elle tient mollement dans sa main. C’est une missive du conquérant d’Alger dont elle ne doute pas qu’il fut l’assassin de son mari.
Début du 16e siècle. Appelé par le prince Selim, roi de Dzair Beni Mezghenna, sur l’insistance des bourgeois d’Alger qui pensaient naïvement qu’il serait un bouclier contre les Espagnols, Baba Arudj est reçu comme un héros par toute la population. Mais très vite, le corsaire se transforme en tyran. Il ne laisse aucun pouvoir au prince et décide de tout. Il prend de force le titre de roi d’Alger. Témoignage d’un observateur neutre (hollandais) : « Le peuple ne resta pas longtemps sans ressentir le poids de la tyrannie et de l’oppression de son nouveau roi. Le corsaire-tyran fit étrangler tous ceux qu’il soupçonnait d’être ses ennemis, ou pour mieux dire, tous ceux qu’il craignait ; car ils étaient tous ses ennemis. Il s’empara de leurs biens et exigea des amendes considérables de tous ceux qui avaient de l’argent. On conçut tant d’horreur pour lui et pour ses soldats, que lorsqu’il sortait pour se faire voir en public, tous les habitants se cachaient et fermaient les portes de leurs maisons. »
Le prince Selim réalise son erreur et veut la corriger. Il complote contre Baba Arudj et va jusqu’à demander l’aide des… Espagnols !  Le nouveau tyran prend connaissance de la conjuration et décide d’éliminer le prince. Ainsi, il n’y aura plus de concurrent sur le trône et la voie sera ouverte pour soumettre Zaphira. Il s’introduit dans les bains privés de Selim au moment où il est seul. Il vient derrière lui et l’étrangle… Craignant de subir le même sort que son père, le fils du prince Selim fuit Alger et trouve refuge chez les Espagnols qui occupent Oran. Il fut traité avec tous les honneurs par le marquis de Comarez, gouverneur de la ville.
Dès lors, le harcèlement de Zaphira sera permanent, insistant, insupportable. Maître d’Alger, Baba Arudj a conquis la régence et pense que rien ne lui résistera. La conquête de la belle princesse sera une formalité, se dit-il. Il occupe une aile du Palais de la Jenina alors que Zaphira est installée dans une autre partie. Cet ancien fort berbère fut la résidence du Roi Selim Ettoumi, issu de la tribu des Thaaliba et le centre du pouvoir. Appelée par les Algériens « Dar El soltane el kadima », cette construction fut détruite par les Français, après avoir été le logement de la manutention.
Baba Arudj a attendu que le deuil retombe pour passer à l’action. Il écrit une lettre enflammée à la belle princesse…
Les lignes dansent devant les yeux embués de Zaphira. Les mots de Baba Arudj sont clairs, directs : « Belle Zaphira, image du soleil, plus belle par tes rares qualités que par l'éclat radieux qui environne ta personne, le plus fier et le plus heureux conquérant du monde, à qui tout cède, ne cède qu'à toi et est devenu ton esclave… Malheur à ceux qui auront l'insolence de te désobéir, qui ne ramperont pas en baisant la poussière de tes pieds … » Baba Arudj, poussé par une passion qui ne le quitte plus, n’a plus qu’un objectif : posséder ce trophée si proche de lui.
La belle vomit à l’idée de se donner à cette bête cruelle et repoussante tant par son physique que par ses pulsions criminelles. Elle se remémore sa réponse à la lettre du tyran. Elle avait pris tout son courage pour lui signifier qu’elle sait qu’il est l’auteur de l’assassinat de son mari. Elle refuse d’être sa femme : « Seigneur… Si je me donne à toi, n'aurais-je pas raison de dire que je suis complice de ce crime et de concert nous lui avons donné la mort pour nous unir… » Baba Arudj revient à la charge et rejette les accusations portées contre lui. Pour se blanchir totalement aux yeux de la belle, il va même faire mieux : il promet à une bande de malfrats une grosse récompense s’ils reconnaissent qu’ils sont les auteurs du crime. La nouvelle s’ébruite ; ils sont jugés avec l’assurance d’être aussitôt libérés. Mais ils sont tous massacrés dans les geôles.
Commence alors le vrai calvaire pour Zaphira. Le tyran, las d’écrire des missives, décide de rendre visite à la princesse. Elle le reçoit froidement et lui dit avec mépris ! « Eh bien seigneur, viens-tu m’annoncer la mort ? J’y suis préparée. Épargne-toi la peine de vouloir me séduire par des promesses ou par des menaces. Elle serait inutile, et je te demande moi-même la mort ou la liberté. C’est le seul moyen de me plaire ; et puisque tu as été assez inhumain et assez perfide pour m’ôter mon mari et la gloire qui l’environnait, ce ne sera plus qu’un demi-crime, de m’ôter la vie. »
Le rêve de Zaphira est de retourner dans sa Mitidja natale, auprès des siens pour voir se lever le soleil dans les aurores tissées de cette lumière unique qui a bercé son enfance. Écouter le chant du coq et se gaver de figues, d'oranges, de prunes et de plaisirs frugaux. La Mitidja ! Si proche et si lointaine, devenue le rêve impossible. Elle ne demande rien d’autre. Mais, au fond d’elle-même, elle sait que le tyran ne la laisserait pas partir. Après la carotte, le bâton. Le tyran veut la prendre de force mais la princesse, qui avait caché un poignard sous les coussins, pour se donner la mort si les choses tournent mal, se défend et blesse Baba Arudj à la main. 
Fou furieux, il fait chasser les servantes et se décide à prendre de force la malheureuse. C’est alors qu’elle ingurgite rapidement et en cachette le poison qu’elle avait préparé au cas où sa résistance serait vaine. 
Fou furieux, le tyran étrangle toutes les servantes et l’âme pure de la noble Algérienne s’élève dans le ciel de La Casbah pour rejoindre celle de son mari et de tous les martyrs de cette noble terre. Mourir plutôt que de perdre son honneur, quelle belle leçon de dignité et de bravoure ! Et cette mort héroïque, ce sacrifice suprême traduisant la noblesse des sentiments et la vaillance du geste sont ignorés par l’Histoire qui élève une statue à ce criminel sanguinaire qui a méprisé les Algériens et profité de leur hospitalité pour tuer, violer, voler, piller. Voilà le vrai visage de Babakom Arudj ! Moi, ce n’est pas mon « Baba ». C’est Zaphira qui est ma « Lalla » !
M. F.

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