Rubrique
Les choses de la vie

L'âne de mes voisins

Publié par Maâmar Farah
le 14.11.2019 , 11h00
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Il vient juste de sortir de l'adolescence mais tout est noir devant lui. A un âge où la vie devrait lui sourire, Nouar ne connaît que la privation et le dénuement. L'école s'est terminée très tôt pour lui. Quand on habite en zone rurale et que l'on doit trimer très jeune pour subvenir aux besoins d'une famille nombreuse, l'école devient un luxe. Lui et ses frères ont été appelés dès leur jeune âge à remplir diverses fonctions domestiques imposées par une vie rude et sans joie. Je le rencontre souvent en haut du pré qui jouxte ma demeure. Surveillant de près une dizaine de moutons et quelques chèvres, il passe les après-midi à écouter le vent chanter. Les années où ce lopin n'est pas cultivé car mis en jachère pour laisser la terre se reposer, ces bêtes trouvent de la bonne herbe grasse revigorée par les pluies abondantes et les chutes de neige sporadiques. Les autres années, Nouar va chercher ailleurs les lieux de pâturage. 
Le père de Nouar et chef de la famille est issu d'une tribu nomade originaire de Ouled Djellal, dans la région de Biskra. Elles sont nombreuses ces familles installées ici et qui, généralement, réussissent très bien. On les appelle «Naïlis». Des amis m'ont expliqué que le domaine de la tribu des Ouled Naïls va au-delà de la région de Djelfa et la branche biskrie en est l'une des principales composantes. Ce sont généralement des nomades qui pratiquent la transhumance pour conduire en été leurs troupeaux vers des zones plus clémentes. Jadis, ils utilisaient dromadaires et chevaux pour se déplacer mais, depuis quelque temps, ils viennent en camion. En été, on peut voir leurs campements implantés en plein champ. Ils continuent d'habiter sous les kheïmas, tentes traditionnelles aux couleurs typiques qui présentent l'avantage de les prémunir contre les lanières de feu en été et les morsures du froid en hiver. Beaucoup se sont sédentarisés et ont adopté le mode de vie urbain. L'école a changé les mentalités et, comme la région est accueillante, beaucoup se sont retrouvés dans des fonctions importantes quand ils ne sont pas à la tête d'activités commerciales florissantes.
Mais Rabah, dont le père vit dans la région depuis bien longtemps, a connu un tout autre sort. Toute sa vie durant, il a trimé chez des fermiers pas tellement altruistes. La misère lui colle à la peau et ne veut plus le lâcher. Sa famille s'agrandit mais la bourse ne suit pas ! Aujourd'hui, il compte neuf enfants — les deux autres filles sont mariées — et n'a aucune ressource financière. Il a réussi à dégoter quelques boulots par-ci par-là mais la cupidité des entrepreneurs new look le pousse chaque fois à abandonner. Ces patrons sans foi, ni loi, qui pullulent dans la région de Souk-Ahras, se considéraient au-dessus des lois pour la simple raison qu'ils soutenaient bruyamment et ostensiblement le Président déchu ! On pouvait les voir s'agiter à chaque nouveau mandat, assurés qu'ils étaient  de tirer encore le bon numéro. Pour s'être montrés si coopératifs, si dociles, pour avoir aligné quelques chèques et offert des cadeaux divers au cadre en bois, ils étaient bien récompensés et raflaient la mise en termes de nouveaux projets ! Que pouvait donc le pauvre Rabah face à ces puissants ? Pour un salaire de misère, il devait passer des nuits de froid intense à garder un chantier. Il en attrapa la crève et ne fut même pas payé convenablement. Pas d'assurance maladie, pas de conditions de travail adéquates, pas de salaire confortable... Rabah finit toujours par abandonner. Maintenant que le père est malade en permanence, son autre fils a essayé de prendre la relève dans un autre chantier. Huit à neuf heures d'esclavage pour une misère... Lui aussi a fini par quitter le boulot. Quant à Nouar, il continue à écouter la symphonie jouée par les vents en compagnie de ses moutons bien chétifs pour attirer l'attention des chevillards au marché aux bestiaux. 
Il y a quelques années, je recueillis Rabah et sa famille qui n'avaient plus de toit où s'abriter. Je n'avais aucun boulot à lui offrir mais je ne pouvais le laisser dans la nature. Depuis, il occupe la vieille ferme avec toute sa famille. Un bâti délabré et précaire et il arrive que le vent arrache la toiture ou que la pluie pénètre dans les deux petites chambres encore habitables. J'ai réparé ce que j'ai pu, refait l'électricité, introduit l'eau courante, présenté des aides diverses mais c'est très peu par rapport aux besoins de cette famille nombreuse. Sachez, chers amis lecteurs, qu'une partie des enfants de Rabah dormait avec les bêtes, à l'écurie ! Avec l'aide d'un maçon bénévole, nous avons rajouté une petite pièce pour éviter que des enfants couchent avec les moutons et ça va mieux maintenant. 
Alors, je me suis posé cette question ; Rabah est-il algérien ? Ne peut-il pas bénéficier de l'un de ces millions de logements qu'on voit chaque soir à la télé? Pourquoi son dossier dort-il au fond d'un tiroir depuis huit années ? Et avec tout ça, Rabah m'a dit qu'il ira voter le 12 décembre. Non pas qu'il espère gagner un appartement mais parce que, chez ces gens-là, le vote fait partie de la vie. Ils votent sans savoir pourquoi, sans s'intéresser  à la politique. Presque  par  instinct ! 
Il y a quelques jours, Nouar a laissé tomber son troupeau — confié à son père — pour la corvée de l'eau. Une à deux fois par semaine, l'un des enfants ou le papa se rendent à une source proche pour s'approvisionner en eau potable. Ce jour-là, l'âne familial paraissait nerveux. Il passa toute la matinée à ruer, à se rouler par terre, brayant à réveiller les morts. Nouar n'y prêta pas attention, le monta comme d'habitude et prit le chemin de la source, à travers un parcours escarpé. A mi-chemin, l'âne se mit à s'agiter dangereusement et ce qui devait arriver arriva. Nouar chuta lourdement. Bilan : une méchante fracture à l'épaule. Avec des amis, nous avons essayé d'aider Nouar pour une bonne prise en charge sanitaire. Aujourd'hui, il se porte mieux. Nous avons pu aussi verser un petit salaire mensuel à l'un des enfants de Rabah pour de menus travaux au jardin, manière d'aider la famille sans que cela apparaisse comme une aumône. Voilà une histoire réelle qui date d'octobre 2019. Je la raconte sans fard, mais aussi sans dramatisation. C'est la triste réalité. C'est l'Algérie d'aujourd'hui, celle des humbles, des gens qui n'attendent plus rien des pouvoirs publics...
Dans le soir qui tombe et en suivant Rabah dans sa tâche de berger, je l'ai vu pleurer. J'ai pleuré moi aussi. L'obscurité cachait mes larmes... Je n'ai pas pleuré par pitié. J'ai pleuré pour mon impuissance à ne pas pouvoir aider Rabah, Nouar et les autres à chasser la misère. J'ai pleuré parce que le malheur, ce monstre sadique et impitoyable, sait choisir ses victimes. Il a fait tomber Nouar du haut d'un âne, le seul moyen de locomotion utilisé par la famille, son seul bien aussi. Tout ce qu'elle possède en ce bas monde ! J'ai déjà vu Rabah pleurer une fois : c'était après la mort de son précédent âne, un beau spécimen gris qui lui rendait d'inestimables services. Après bien des sacrifices, il s'offrit le nouvel âne, celui qui causa la chute de Nouar. Certains se cassent l'épaule en  tombant au ski ou à bord de leur Mercedes-Benz et d'autres en chutant d'un âne lors de la corvée de l'eau ! 
Ce bourricot d'un brun quelconque n'a rien de la superbe de son aïeul apuléen, ni de son or étincelant. Mais cet âne au coup de sabot puissant a du caractère et je soupçonne Nouar de l'avoir piqué un peu trop fort avec le bâton qu'il a toujours entre les mains. Mais si l'âne n'est pas en or, cette épreuve nous a donné l'occasion de chercher l'or qui dort en nous, cette fraternité qui ne mourra jamais tant que nos cœurs battront à l'unisson, tant que l'égoïsme et l'indifférence n'arriveront pas à étouffer notre solidaire élan vers ceux qui appellent au secours. 
Messieurs les responsables, les entendez-vous ? 
M. F.

P. S. : me remettant doucement de la méchante fracture au bras causée par une chute au niveau de la source d'eau de Madaure (décidément !), je retrouve mon clavier avec beaucoup de difficultés mais aussi avec une immense satisfaction. La rééducation sera longue mais qu'il me soit permis ici de remercier le personnel de la polyclinique de M'daourouch, le docteur Messalhi et son équipe de l'hôpital de Sédrata, ainsi que mes vieux amis, les docteurs Ayadi et Bensbaï, de la clinique «Belle Vue» d'Annaba pour leur si précieuse aide.

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