Rubrique
Les choses de la vie

Les violettes de Madaure

Publié par Maâmar Farah
le 21.06.2018 , 11h00
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Visiter Madaure en cette période de l'année, quand les violettes prennent d'assaut les ruines et les encerclent de toutes parts, dans un beau ballet mauve moucheté du rouge des coquelicots, est un plaisir des yeux à nul autre pareil. J'aime m'égarer un moment dans ces ruelles admirablement alignées et peuplées de fantômes illustres... Totalement ignorées localement, ces ruines sont pourtant un trésor pour toute l'humanité. Les personnalités les plus célèbres ayant marqué les lieux sont évidemment Apulée, né ici, et saint Augustin, fils de la proche Thagaste qui a étudié en ces lieux. On peut citer aussi d'autres personnages historiques comme Maxime le grammairien dont l'œuvre a marqué la langue latine ainsi que l'astronome Capela dont un cratère de la lune porte le nom.
Grandeur et décadence. Cette région, qui a abrité la seconde université africaine après Carthage, n'offre plus rien à la connaissance scientifique de l'humanité ! Je n'y vois qu'ignorance et nullité. Ignorance de notre identité si riche, si profondément incrustée dans les strates d'une histoire tourmentée. Ignorance de ce formidable potentiel de savoir qui rayonna aux quatre coins du monde. Ignorance de ces grands noms du savoir universel qui feraient la fierté de n'importe quel peuple mais qui sont exclus de notre histoire pour des considérations politiciennes qui se cachent derrière des arguments pseudo-religieux. On ne peut parler de notre passé sans exhiber cette page lumineuse, celle de ces illustres penseurs amazighs, de leurs œuvres colossales et de l'influence qu'ils continuent d'exercer sur les hommes contemporains.
En tant que témoin impartial, je me dois de souligner que les autorités successives n'ont jamais attaché aucune importance à ce véritable gisement qui dort à quelques encablures du chef-lieu de notre commune : M'daourouch (ce nom est justement la déformation de l'appellation latine : Madauros). Jamais ils n'ont essayé d'en savoir plus sur ces ruines, de les intégrer dans leurs plans de développement, d'en faire un centre de rayonnement culturel. Aucune école du coin n'a pensé organiser un cours d'histoire en plein air, au sein des ruines mêmes, pour montrer aux écoliers un pan de leur histoire millénaire. Et quelle histoire : quand deux figures universelles ont un lien avec ces ruines et que des touristes et des pèlerins y viennent du monde entier, c'est certainement qu'il y a matière historique de premier plan à présenter à ces jeunes. Mais non ! Pas de cours en plein air, ni de cours tout court ! L'histoire enseignée gomme ces deux personnalités hors du commun.
Il y a une explication à cette lamentable conduite, à cette ignorance caractérisée. On me dit que cette histoire n'est pas la nôtre et qu'il y manque deux éléments qui auraient pu la rendre crédible et authentiquement «algérienne». Primo : l'Algérie n'existait pas. Secundo : c'est la période antéislamique, donc celle des «koffars». A ce propos, j'ai une anecdote que je cite souvent pour montrer la bêtise de certains élus locaux. Un jour, c'était dans les années 80, et alors que l'APC cherchait un nom pour le lycée local qui, longtemps, resta connu comme un simple numéro «Un», je proposai celui d'Apulée de Madaure. Pour un temple du savoir, quelle meilleure appellation que celle du premier romancier de l'univers ! On me répondit que c'était un hérétique... Commentaire inutile car superflu.
Il n'y a pas que les élus qui pensent cela. Tout est mesuré à l'aune de la religion.
Sans l'islam et la langue arabe, il n'y a point d'auteurs brillants, ni de savants émérites ! Et encore moins un auteur qui s'intéresse à la magie et un homme d'église. Ce rejet explique, pour une large part, la situation peu enviable dans laquelle végètent ces ruines et le manque d'entrain à créer des infrastructures touristiques et un environnement culturel en mesure de valoriser ce site.
Voilà pourquoi nous devons nous atteler, sans tarder, à réhabiliter ces hommes. A commencer par Apulée. Il faut parler d'Apulée pour nous réapproprier une partie de notre propre histoire. Celle des Berbères ! Une histoire qui existait avant l'arrivée des Arabes et qui donna à l'humanité des génies dont les noms sont gravés au fronton de la civilisation universelle. Saint Augustin, Apulée («je suis mi-Numide, mi-Gétule), Maximien le grammairien sont des Amazighs qui ont revendiqué leur identité. Il nous appartient à nous, Berbères d'aujourd'hui, de mettre en valeur leur parcours, de les glorifier pour en faire des exemples pour toutes les générations et notamment celles d'aujourd'hui envahies par le doute et le défaitisme ! C'est un combat de longue haleine et les embûches ne manquent pas. Mais nous devons mettre en avant les arguments de la connaissance et de la science pour que l'Algérie officielle prenne en charge son patrimoine et qu'il soit enseigné dans ses écoles et ses lycées, et que la recherche historique et archéologique s'implique davantage dans cette tâche exaltante.
Je crois que la première urgence est d'enseigner l'œuvre d'Apulée dans les écoles, les lycées et les universités. Il est anormal que cet auteur au rayonnement universel soit partout l'objet d'études, de recherches et d'un intérêt grandissant alors qu'il est superbement ignoré dans son propre pays. Il faut en parler partout et de diverses manières. Nous sommes heureux d'apprendre qu'une troupe théâtrale vient de présenter une œuvre sur l'illustre enfant de Madaure. Justement, télévision, théâtre, cinéma, littérature, presse devraient s'impliquer davantage pour faire connaître l'homme et son œuvre. Concernant les recherches archéologiques, et après plusieurs années d'études et d'observation, une équipe de l'Institut national d'archéologie est en train d'entreprendre des fouilles, pour la première fois depuis les années 50, période où la guerre de Libération nationale mit fin à la présence des archéologues. Peut-être que, dans les prochaines années, et grâce aux compétences algériennes, nous en découvrirons un peu plus sur Madaure et Apulée.
Il faut parler d'Apulée non pas en tant que sujet d'histoire lointaine, mais comme une partie de nous-mêmes qui nous manquait et, sans laquelle nous ne pouvons pas comprendre notre passé, tout notre passé, ni asseoir notre présent, ni entrevoir notre futur. Apulée le Berbère, l'Africain, a donné une note particulière à la littérature d'expression latine. Il ne lui a pas donné seulement son premier roman, il a innové et mis son talent au service de plusieurs matières qui ont fait école. Son influence est telle que des génies de la littérature mondiale comme Cervantès, des dramaturges comme Shakespeare, des psychanalystes, des musiciens, des peintres universels se sont inspirés de son œuvre. Cela aussi doit être connu pour faire taire les ennemis de la culture berbère et tous ceux qui doutent de la capacité des hommes et des femmes de ces territoires à atteindre l'universalité. Enfin, il y a urgence à édifier le minimum d'infrastructures hôtelières pour que les touristes n'aient plus à liquider la visite des ruines en deux temps, trois mouvements, afin de rejoindre, avant la nuit, les villes lointaines où ils peuvent loger décemment. Habitant près des ruines, je vois parfois des cars chargés de touristes. Ils viennent de partout et c'est la seule destination qui ne s'est pas tarie durant la décennie noire. Ce sont surtout des pèlerins originaires notamment d'Italie, des USA et d'Amérique latine où l'on compte de nombreuses communautés d’augustiniens.
Apulée nous a légué un héritage exceptionnel. Lui et l'autre Berbère illustre qui a marqué de son empreinte la chrétienté, ont porté le message des Berbères très loin. Ils ont agi pour que notre génie berbère, notre génie algérien, soient présents dans la grande aventure de la connaissance humaine. Les ignorer aujourd'hui, c'est éteindre ce phare amazigh lumineux qui, depuis deux siècles, éclaire le chemin des hommes partout dans le monde. Comme il éclaire le parcours de tous ceux qui, sur ces terres, et dans toutes les langues, ont su faire part du génie de notre peuple et traduire son authenticité, mais aussi, son ouverture sur le monde et sa grande tolérance.
M. F.

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