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Ben M’hidi, le cinéaste et les maîtres-censeurs de l’ONM

Un film historique aussi bien qu’un récit consacré à une geste patriotique ne sont-ils pas avant tout des créations artistiques tout à fait libres de s’inscrire en faux contre l’esprit des dogmes lesquels prescrivent des règles ? Tout à fait à l’opposé des thèses académiques, elles-mêmes remises souvent en question au fil du temps, tout nouveau regard jeté sur le passé grâce à un film ne devrait être soumis qu’à la critique des spécialistes et jamais à un quelconque tribunal de la censure, fut-il celui d’une organisation des moudjahidine. En refusant l’imprimatur à un «biopic» consacré à Ben M’hidi, cette «loge quasi maçonnique» compromet, une fois de plus, sa respectabilité en exigeant d’une œuvre d’art qu’elle soit le reflet de mensongères légendes en reconduisant le dogme ravageur d’une histoire nationale accoucheuse de patriotes sans défauts !
C’est précisément sur ce sujet que jadis Lacheraf s’y était opposé lorsqu’il en était venu à la question du rapport de la jeunesse algérienne à l’histoire du pays. Autrement dit, il mettait en garde contre la propension à «la sentimentalité bêlante» qui occulte la bonne décantation historique. Et pour que cela devienne possible, il fallait d’abord en finir, disait-il,  avec la «démesure pseudo-héroïque et les seuls mythes avantageux» qui agacent justement les générations post indépendance et les détournent une fois pour toutes de leur passé proche et lointain. Ce constat établi en 1985 demeure à ce jour ignoré par les procureurs de la fameuse «amicale de la légende» qui, tout en s’accommodant des momifications historiques tentent, grâce à cet outil para-juridique accordé par le président de la république en 2009, de censurer et même de dicter des scénarios pour des films de propagande. Une énorme atteinte au pré carré académique mais également au domaine immatériel des œuvres de l’esprit qui dans tous les cas de figure relèvent exclusivement de la propriété publique. L’on pensait, il y a de cela 30 années (octobre 1988), qu’il sera enfin possible de s’interroger sans la menace de la censure et que les présupposés idéologiques allaient s’effacer libérant ainsi l’histoire du carcan mystificateur. Sauf que ce ne fut pas le cas, car nous voilà revenus aux inquiétudes d’antan à cause du dispositif censitaire affecté à une organisation devenue dépositaire de la mémoire collective. En somme, la production intellectuelle, et notamment celle qui alimente l’audiovisuel, se voit chaperonnée par un arsenal de «conditions» ! Or cela allait se traduire par de curieuses exigences. C’est ainsi que d’une manière discrète l’on allait contraindre les historiens es-compétences à devenir des faussaires attitrés et, au mieux, à omettre sans commentaires certains faits peu glorieux. C’est de la sorte,  qu’en 2018 encore, l’on continue à appréhender officiellement le rôle de l’élite intellectuelle. «Cette ambiguïté» que Harbi avait abordée en 1990 en rappelant que durant la guerre, les lettrés «avaient joué le rôle de scribes pour les besoins du mouvement. Mais à la fin des années 1960 ils voulaient reconsidérer les choses mais c’était déjà trop tard».(1)
Après une parenthèse de liberté toute relative, allant de 1988 à 2009, un nouveau verrou apparut qui ne concerna justement que la création audiovisuelle dans son rapport avec le mouvement national. Fini donc la mission du véritable chercheur triant afin d’authentifier. Place est faite aux notaires de l’histoire plus disposés à verser dans la célébration mensongère qu’à se contenter de demeurer à hauteur d’homme quand il s’agit des acteurs de l’histoire. Ces clercs qui s’empêcheront d’évaluer les hauts faits d’arme ou de réfuter certaines autoglorifications devinrent paradoxalement les élus aux fonctions de censeurs. Ainsi l’on s’efforcera de brider les travaux de recherche les plus aboutis dès l’instant où  ils égratignent les personnages abusivement «panthéonisés» pour le bon usage d’un régime politique adorant les filiations.
Après avoir rappelé les raisons d’une régression de la liberté d’expression, l’on se pose ensuite la question concernant l’ONM. De quelle autorité intellectuelle peut-elle se prévaloir dans ce domaine-là alors qu’il existe suffisamment d’institutions qualifiées et susceptibles d’accompagner l’élaboration des scénarios  au nom de la véracité historique et de l’exactitude des évènements ? Elle, dont la réputation est politiquement sulfureuse, comment a-t-il été possible de lui confier la question de l’éthique quand il s’agit d’une œuvre filmée alors qu’elle n’a jamais apporté la preuve qu’elle s’est hissée en toutes circonstances au-dessus des contingences politiciennes ? A son sujet, son long…, son très long compagnonnage avec le sommet de l’Etat jette toutes les suspicions quant à l’objectivité de ses jugements. L’immunité dont bénéficient ses sympathisants n’est-elle pas suffisamment pesante pour l’accuser de ne s’intéresser qu’aux oracles des pouvoirs. Elevée au statut de «société parallèle» qui seule adoubait les présidentiables en complicité avec l’armée, évidemment, cette réalité du passé  n’avait-elle pas brouillé son image initiale «d’amicale» des rescapés de l’enfer uniquement soucieuse d’entretenir le grand souvenir indifférente aux calculs des pouvoirs ? Hélas le devoir de mémoire qui lui échut, il y a de cela un demi-siècle, ne s’est-il pas dévoyé au fil des ans et des successions ouvertes lorsqu’elle fit de certains partis pris politiques des choix ad hominem parmi le panel d’authentiques patriotes et des méritoires moudjahidine. Démonétisant ce qui lui valait de rectitude morale, ses dirigeants de plus en plus se manifesteront alors en volant au secours des victoires préfabriquées au point de finir par sombrer dans une émouvante quête rentière dont elle n’avait pourtant que faire.
Compromise, l’ONM aurait dû par conséquent se désister de la mission d’avocate de la mémoire de Ben M’hidi. Révolutionnaire d’une envergure exceptionnelle, celui-ci ne méritait-il pas de meilleurs plaideurs face à un jury de scrupuleux historiens ? C’est ce que demandait simplement le réalisateur Bachir  Derrais totalement abasourdi par la légèreté d’un tel procès d’intention.
B. H.

1) les propos de Harbi sont extraits d’une synthèse appartenant à Dahmane Nedjar, docteur d’Etat en histoire.