Lettre de province / Lettre de province

Comment et avec quel cabinet ministériel gouvernera-t-il ?

A peine a-t-il eu le temps de s’installer à El-Mouradia que le voilà aussitôt appelé en urgence au chevet du chef d’état-major de l’armée en train de rendre l’âme. Un troublant accroc qui exigea de sa fraîche autorité la supervision des funérailles dont l’aspect grandiose allait mobiliser tous les superlatifs de la phraséologie des commentateurs attitrés. Or, le recours à la sanctification du défunt et la mise en scène hors normes de l’inhumation lui permirent d’envoyer un signal à double sens. D’abord à destination de l’armée vis-à-vis de laquelle il laissera entendre qu’il lui était redevable et ensuite en direction des partisans anonymes du Hirak exigeant d’eux qu’ils retournent à leurs chaumières. Autant par conséquent supposer que la médiatisation à outrance de la marée humaine accompagnant le catafalque sur lequel gisait la dépouille du généralissime n’était rien d’autre qu’une opération de conditionnement. De surcroît, celle-ci lui avait également servi à passer un premier message à la Nation. Autrement dit, il eut en cette circonstance l’opportunité de roder à moindre coût son autorité de chef de l’Etat. C’est-à-dire sans avoir à aborder le sujet délicat de la gouvernance future. Celui qui concerne la manière dont il souhaiterait gouverner le pays. En effet, attendu impatiemment par la classe politique, il lui faudra déterminer très vite la physionomie globale de ce qu’il compte mettre en chantier. Sans doute qu’il y a là suffisamment d’incertitudes au sujet de la personnalité même du Président. En termes d’enracinement idéologique ou simplement d’empathie pour certaines théories, Tebboune avance plutôt masqué malgré sa longue carrière. Cependant, ceux qui eurent l’occasion de le côtoyer affirment que sa placidité lui a toujours valu un certain respect même si parfois il s’était révélé injustement clivant dans ses arbitrages. Contrairement au célèbre prédécesseur dont il fut souvent ministre et même Premier ministre, le nouveau Président cultiverait au contraire une certaine réticence à gouverner à partir de dosages politiques : surtout ceux qui transitent rituellement par les partis. Soucieux de conserver une certaine autonomie dans la décision, l’on imagine mal qu’il accepte de bonne grâce de composer un gouvernement en puisant dans des partis politiques en ruine. Il est vrai que le bouteflikisme a laissé derrière lui un multipartisme corrompu ayant accouché d’impossibles pots-pourris en guise de gouvernements et où l’influence des réseaux d’affaires avait définitivement pris le dessus sur l’intérêt public. A ce propos, il est certain qu’il n’ignore rien de ce que furent les lobbies incrustés dans l’appareil d’Etat et par quels artifices ils parvinrent à leurs fins dans l’impunité totale. D’ailleurs, l’ancienne démarche préconisant l’association des partis les plus en vue dans la gouvernance n’avait d’intérêt qu’à la condition où les seuls ministres retenus étaient tenus de laisser aux vestiaires leur identité partisane. Encore que cette contrainte morale fut vite abandonnée par le précédent régime qui procéda différemment pour conquérir des fidélités : celle de la corruption matérielle dans la perspective de l’amendement assassin de la Constitution. Justement, Bouteflika mobilisera plusieurs dirigeants de partis pour plaider une étrange légitimité constitutionnelle. FLN, RND et HMS ainsi que le confetti de partillons en quête de privilèges contresignèrent la plus terrible des impostures. Celle qui valut à la classe politique l’opprobre de l’opinion et déclenchera le plus inattendu des cycles de la violence sociale. C’est ainsi qu’à partir de 2009, une dissidence chronique s’installa avec parfois des pics dans certains pôles économiques dont l’expression la plus achevée se résume dans la dénonciation du pillage par les clercs du pouvoir ainsi que la compromission à ciel ouvert de la justice. Disqualifiés par l’opinion, les dirigeants étaient globalement soupçonnés d’opacité dans leur gestion. Or, les maillages de la gouvernance ont été cédés aux partis politiques, lesquels ont régulièrement nommé de supposées compétences. A eux seuls, le FLN et le RND s’approprièrent les deux tiers des portefeuilles, notamment les ministères de souveraineté. Devenant de fait, les régulateurs de la politique nationale et dans le même temps les censeurs de la société civile, ils parvinrent à la dissolution du Cnes. A ce sujet, il suffit de remettre en lumière les diagnostics effarants établis par cet organisme quand le défunt Mentouri retoqua dans le fond et la forme le bilan annuel présenté par un ex-chef de gouvernement présentement en prison. Sauf qu’il advint que ce fut Mentouri qu’on limogea et le même équipage qu’on reconduisit. Depuis, combien de fortunes d’Etat furent dissipées alors que l’activisme d’un cartel de partis ne cessa de s’amplifier au point de susciter les colères de la rue ? Alors que la notoriété du pluralisme est au plus bas, que peut ou doit faire le nouveau Président déjà très au fait de la clochardisation de ces symboles de la démocratie ? Inlassable routier du système, il n’ignore pas que la «chimie» du dosage trans-partisan exige qu’on y mette fin et avec elle ce pluralisme plus bavard qu’efficace à l’image des truqueurs comme Ouyahia, messianiques comme Belkhadem et amuseurs de foules comme Sellal. Comme quoi, il est temps que le multipartisme bénéficie d’une véritable mise à jour.
B. H.